5
août 2008
MILAN, SAN VITTORE, 29 AOÛT 1992
Achtung Banditen (13)
Mais où est-il ? Où est-il passé ? C’est étonnant qu’il ne soit pas là ? Pourtant, il n’a pas dit qu’il ne viendrait pas ce soir… Je suis au désespoir, dit Lucien l’âne aux pieds d’Hermès et aux yeux de brasiers antiques. Qu’a-t-il bien pu se passer ?, dit l’âne en se rongeant l’ongle – juste un peu pour la forme.
Rien,
rien du tout, j’ai simplement été un peu retardé, dit Marco
Valdo en surgissant de derrière le mur du coin. Figure-toi que
j’allais partir et juste à ce moment, le téléphone sonne… et
tu sais ce que c’est, on se dit, Mais qui donc peut bien téléphoner
à cette heure et si on téléphone, c’est qu’il se passe quelque
chose, une chose à laquelle on croit devoir réagir rapidement, on
se dit si le téléphone sonne, c’est que c’est urgent.
Tout
ça, c’est du vent…,
dit l’âne, c’est comme celui qui s’inquiète chaque fois qu’il
entend braire un âne. Il n’a pas fini de s’inquiéter le
malheureux…Un âne, ça brait pour mille raisons. Pas
nécessairement pour des raisons importantes et impératives, pas non
plus parce qu’il
a un signal spécial à envoyer. Non, un âne, ça brait quelquefois
pour le plaisir de braire, et encore, ce sont les moins pires. Il y a
des ânes qui braient,
qui embrayent et qui débrayent, rien que pour se faire remarquer…
Oui,
oui, tu as raison…,
dit
Marco Valdo M.I. Donc, le téléphone sonne et je me dis mais quelle
idée a-t-on de me téléphoner à cette heure-ci ;
c’est l’heure où je dois partir. Non, je ne décroche plus,
c’est trop tard, ils n’auront qu’à rappeler plus tard. Ah,
mais, c’est peut-être Lucien qui veut me faire savoir qu’il est
retenu, que je ne dois pas y aller, que notre rendez-vous est
reporté, annulé, que sais-je ?
Alors,
je décroche quand même et c’est une suave jeune personne qui
essaye de me vendre du téléphone ou je ne sais quel produit pour
les pieds, pour … Bref, tu avais raison, du vent. Mais tu sais
comme on est, on est gentil, on est poli et on veut le rester. Alors,
on décline bien doucement l’invitation à gagner au grand concours
de la connerie universelle, on s’excuse, on doit partir, peut-être
une autre fois, dit-elle… On pense qu’elle aille se faire… mais
gentil, poli, on ne le dit pas. Alors, on imagine
avec
horreur, mais demain elle rappellera… La prochaine fois, on
raccrochera.
C’est
une bonne résolution… Bon, maintenant, de quoi tu vas m’entretenir
ce soir, mon bon ami Marco Valdo M.I. ?,
dit l’âne en susurrant ces quelques mots sur un ton trop doux pour
être désintéressé. Peut-être une petite page de Marco Camenisch
ou de l’autre Achtung Banditen … ou une chanson ?
Ce
soir, ce sera une page ou deux de Marco Camenisch, car vois-tu, on ne
peut avancer dans ce texte foisonnant d’Achtung
Banditen !
que par petits épisodes… L’aborder d’un coup, c’est très
difficile, tant il est dense et tant les histoires s’entremêlent.
J’ai donc sélectionné – comment faire différemment ?
Oui,
oui, c’est bien ainsi, dit l’âne en secouant la tête de haut en
bas pour marquer son approbation.
Donc,
un premier extrait quand Marco Camenisch est à la prison de Milan et
où sa mère, Renato sont venus pour le voir et où Piero Tognoli qui
les accompagne, doit attendre dans un bistrot voisin les deux heures
de la visite. Cette séquence, on la retrouvera régulièrement, mais
avec des variantes qui font comme une progression dans le récit. Et
puis, le deuxième extrait se situe un an plus tard à la prison de
Novara
d’où Marco Camenisch fait passer un texte qui raconte comment a
été traité un détenu de ses amis… C’est horrifiant.
Milan,
San Vittore, 29 août 1992
A
Milan, l’été ne pardonne pas ! Pas seulement aux détenus. Dans
le petit bar adjacent à San Vittore, je passe mes deux heures à
faire banquette. Je tue le temps avec un bon livre après m’être
gâté le foie d’un rapide coup d’œil au quotidien glané sur un
guéridon.
J’ignore
quasi systématiquement les uniformes qui se succèdent au comptoir
et immergé dans la lecture de Garabombo l’invisible (Manuel
Scorza), je ne rends pas compte de leurs pas. Annaberta et Renato
sont devant moi, ponctuels au rendez-vous.
« Marco
va bien et il est en bonne santé ». La joie d’Annaberta
m’enveloppe dans ces deux heures de conversation que je n’ai pas
pu avoir et dont je me sens dès lors exclu. Au travers de son regard
lumineux, j’entrevois les yeux de Marco et je participe à ces
émotions vives. Même Renato, habituellement renfermé en lui-même,
s’est revitalisé avec de bonnes énergies solaires, tout en
restant peu disponible au dialogue.
On
sue rien qu’à respirer et on s’en retourne en exprimant deux
désirs très forts.
La
liberté de Marco par-dessus tout !
Le
retour dans nos vallées en second lieu !
L’arrêt
MM S.Agostino, ligne verte, désormais n’est pas loin. Satisfaire
notre premier désir semble un songe distant d’années-lumière.
…….
Donc
presqu’un an plus tard, on retrouve Marco Camenisch à la prison de
Novara. Une prison où il y a plus de prisonniers politiques.
Historiquement, des prisonniers politiques, il y en a toujours eus…
Il y eut par exemple, Socrate…
Oui,
oui, je m’en souviens, dit l’âne quand j’étais en Grèce, on
m’en a beaucoup parlé.
Mais
comme pour Socrate, d’ailleurs, leur sort n’est pas des plus
enviables. Ici, Marco Camenisch va raconter ce qui arrive à l’un
d’entre eux, mais aussi il te faudra être attentif à tous les
détails qui surgissent de partout dans ce récit. Je t’en indique
quelques-uns : d’abord, l’arrivée dans notre histoire de
l’Histoire contemporaine et de cette longue chasse aux femmes et
aux hommes que le système mène depuis des dizaines d’années et
pas seulement en Italie. Tous ceux qui ont le courage de le mettre en
cause font l’objet de traitements spéciaux et curieusement, ce qui
se passait au moment où Marco Camenisch en parlait se passe encore
aujourd’hui. La traque à l’homme se poursuit…
Mais,
dit Lucien l’âne, on m’a dit que même quand le temps était
passé, quand les gens avaient refait leur vie au loin, même quand
ils avaient quitté le lieu du combat, quand malades et épuisés,
ils s’étaient retirés des voitures, quand ils ont construit une
vie dans laquelle ils n’usent plus de méthodes d’action
directes, on continue à les poursuivre d’une vindicte insensée…
C’est
exact, mon bon ami Lucien, les uns se battent pour rendre la vie des
hommes meilleure, la vie de tous les humains ; les autres se
battent pour protéger leurs privilèges ou ceux de leurs maîtres.
On en revient toujours à cette fameuse guerre civile que les riches
mènent contre les pauvres, les puissants contre les faibles. Pour en
revenir aux détails auxquels je te convie de prendre la plus grande
attention dans notre récit, il y a bien entendu les tortures et les
tortionnaires, les tortures physiques, mais aussi les tortures
psychologiques… et l’imagination sadique qu’elles révèlent.
Comme de faire entendre aux autres prisonniers les cris des torturés,
comme de simuler qu’on va les abattre… D’accord, il y a eu des
précédents dans l’histoire avec les nazifascistes… mais
précisément, ce sont les mêmes qui sont revenus.
Et
puis, il y a les traîtres, ceux qui se sont vendus à l’autre
camp, ceux qui se sont couverts de honte pour toujours ; rien
qu’ici, il y en a deux : Zedda et Paghera.
Oh,
Oh, dit l’âne en crachant un jus vert d’herbes longuement
mâchées, que l’indignation et la honte se fassent indélébiles
et les marquent pour l’éternité… Tu as parfaitement raison,
c’est tout ce qu’ils méritent… D’ailleurs, si ce n’était
ta présence et l’amitié que j’ai pour toi, je chierais ici pour
faire sentir mon dédain…
Ne
te gêne surtout pas, j’apprécierai volontiers le dédain que tu
portes à ce genre de tas de…
Proutch,
proutch, plotch, plotch…, fait Lucien l’âne libérant en même
temps une sonorité de fanfare.
Exactement
ça,
dit Marco Valdo M.I. Des tas de merde…
Novara,
30 mai 1993.
Je
commence à être moins mal qu’à San Vittore. Enfin, des gens qui
me ressemblent plus !
…..
Novara,
1er juin 1993.
Salvatore
Cirincione a été un militant d’ « Action
Révolutionnaire », un groupe armé des années 1970. Après
son arrestation, il a subi des tabassages et leurs graves
conséquences que sont ses hémorragies vésicales continues, tandis
que son état empire avec la prison.
En
novembre 1992, il fut capturé en Italie, où il devait accomplir un
reliquat de peine après un long exil en France. Suite à sa
dénonciation, sa résistance et sa lutte contre la détention des
personnes malades au Centre clinique de Milan et dans le circuit
carcéral italien, il est soumis aux attentions et aux finesses
particulières de leur répression. Dernièrement, pour des « motifs
d’escorte et de sécurité », ils lui ont refusé des examens
médicaux dans une clinique extérieure, qui, logiquement je suppose,
sont nécessaires QUOI QU’IL EN SOIT.
La
torture est le système le plus sournois pour détruire un être
humain. Ils ont attrapé Salvatore par le chantage sur sa fille Laura
qui, à quatre ans à peine, se trouva avec une mitraillette pointée
sur sa tête. Dès ce 30 avril 1980, Salvatore comprit ce qui se
passerait après la perquisition, où tout fut démoli.
Emmené
à la caserne CERNAIA de la rue Volpe à Turin, il a eu
malheureusement le plaisir de connaître les colonels Schettino et
Delfino, aujourd’hui chef des ROS. Ils lui dirent en clair qu’en
cas de non-collaboration, il y aurait un traitement particulier.
Quelqu’un simula une exécution : pendant qu’un jeune
carabinier armait sa mitraillette, quelqu’un d’autre cria
« Feu ! ». Mais c’était un bluff, l’arme était
déchargée.
Après
bien quatorze heures dans les cellules souterraines, avec les mains
menottées derrière le dos, on l’appelle de nuit pour savoir s’il
a changé d’idée. La pièce est maculée de sang. Ils sont six :
quatre mauvais et deux qui jouent le rôle des bons. À un certain
moment, entre dans la pièce ZEDDA, le repenti de Prima Linea, qui
fait un petit discours venimeux sur le fait que lui, il n’a pas
subi ce que pourrait subir Salvatore s’il continue ainsi. Salvatore
lui crache à la figure et il reçoit les premiers « soins »
de la part des mauvais. Après une vingtaine de minutes, les bons
interviennent en disant « Basta ! ». Mieux, ils le
prennent par les cheveux et lui tapent la tête contre le mur ;
il est blessé au front et on lui mettra ensuite deux points à la
prison de Florence.
Pendant
deux jours d’isolement total, on l’empêche de dormir avec la
lumière toujours allumée et un carabinier qui l’éveille dès
qu’il réussit à s’endormir. Dans la cellule voisine, une
compagne enceinte hurle ; Salvatore ne se rappelle pas son nom, mais
il apprit par la suite qu’elle a avorté.
Le
troisième jour, ils recommencent les interrogatoires, avec les
traitements habituels et l’adrénaline arrive à éliminer toute
sensation, même la douleur. De retour en cellule, après avoir subi
une douche froide avec la lance à incendie, il marche quelques
mètres et cherche à se réchauffer. La nuit, ils installent devant
sa porte deux chiens-loups qui, à chacun de ses mouvements, grognent
menaçants tandis qu’à l’extérieur, on entend des ricanements.
Après
six jours, ils attribuent à Salvatore la participation à tous les
faits dont l’accuse PAR OUIE-DIRE le repenti Enrico Paghera. Il nie
tout et les carabiniers, furieux comme des bêtes, le menottent à un
radiateur avec le dos vers la porte et c’est à cette occasion
qu’un des « braves » lui donne un coup de botte, en lui
provoquant la lésion à la première vertèbre. Il commence à
pisser du sang, son bras gauche est paralysé et sa jambe gauche ne
fonctionne plus.
Un
lieutenant-médecin, vu la gravité de la chose, le fait transférer
à l’hôpital en urgence, en disant qu’il est tombé. On le
cathète et dans la nuit, avec des douleurs atroces, on le transfère
à Florence. Les carabiniers de la caserne Ognisanti sont furieux
contre ce que leurs collègues de Turin lui ont fait : yeux
noirs, front fendu, vessie rompue, bras et jambe gauche à
demi-paralysés. Ils doivent l’interroger, mais Salvatore en rage
les envoie se faire foutre. Ils ne le frappent pas, sauf un crétin
qui s’énerve car il lui a donné du fils de pute et qui lui éteint
une cigarette sur le bras. Il est repris par ses supérieurs, qui lui
disent : « Ça ne suffit donc pas ce qu’ils lui ont
fait ? ». Ils l’emmènent aux Murates. Il s’est passé
douze jours depuis son arrestation.
Salvatore
se souvient que le brigadier des gardiens Meloni a dit aux
carabiniers : « N’êtes-vous pas honteux de la façon
dont vous l’avez traité !!! ». Ensuite, il y a deux
heures de tractations, car ils ne veulent pas l’accepter en prison
dans ces conditions, mais les carabiniers disent textuellement :
« Ou vous le prenez ainsi ou vous le trouverez sur les berges
de l’Arno, assassiné avec l’excuse qu’il a voulu s’échapper ».
A la fin, ils l’acceptent et un docteur qui lui fait faire de la
morphine contre la douleur veut savoir toute l’histoire. Cette
nuit-là, Salvatore cherche à se suicider, mais un garde mis là
comme planton, l’en empêche.
Le
jour suivant, à peine ont-ils connaissance de son arrivée et de son
état de santé, les camarades détenus de l’étage en dessous font
du chambard. Après des radios, des examens et des contrôles
médicaux, on le met avec les camarades qui l’aident beaucoup. Il
arrive à voir son avocat Francesco Mori et ensuite aussi, l’avocat
Filastò.
Finalement,
il est interrogé par Vigna qui lui dit qu’il n’a pas été
torturé assez.