6
août 2008
CARLO CARBONE – Achtung Banditen ! (14)
Tiens voilà Lucien… C’est pas trop tôt, j’allais m’en aller… Ne fais pas cette tête-là, je serais revenu assez vite, je devais seulement passer un coup de fil… Enfin, c’est ce que j’aurais fait si tu n’étais pas arrivé… Je le ferai plus tard, ou demain. Enfin, voilà, comment est-ce que ça va ?
Salut,
Marco Valdo M.I., tu sais bien comment ça va, on se fait toujours
accrocher à gauche et à droite, par l’un par l’autre, pour
ceci, pour cela, pour rien, pour des nouvelles, pour un petit service
ou un renseignement… de sorte qu’on n’arrive pas à avancer. On
m’interpelle de partout ;
Lucien ceci, Lucien cela… Tu sais quoi ?
Tu as entendu ?…
Voilà pourquoi j’arrive parfois un peu plus tard que je ne l’ai
prévu. Mais je suis là, c’est l’essentiel ;
enfin, si tu es là aussi.
L’affaire
est réglée, Lucien mon ami aux longues oreilles et aux dents
d’albâtre. Et en plus, je ne faisais aucune réprimande, je
voulais seulement que tu saches pour une prochaine fois que si tu es
un peu en retard et que je ne suis plus là, il faudra que tu
attendes un peu à ton tour car sans doute, je reviendrai…
Les histoires n’attendent pas et puis, on a du public et celui-là,
on ne peut le laisser tomber.
Tu
as parfaitement raison, Marco Valdo M.I. mon ami aussi. Et à propos
de public, qu’as-tu prévu pour cette rencontre. Une chanson ?
Deux chansons ?
Une suite d’Achtung Banditen !
J’en frémis encore de ce qu’ils
ont fait à ce garçon, comment s’appelait-il encore ?
Oui,
moi aussi, mon brave Lucien, j’en suis encore tout en colère de ce
qu’ils ont fait à Salvatore Cirincione, car tel est son nom. Et
puis, je ressens encore ce profond mépris pour ces deux salauds qui
ont vendu leurs amis et qui en plus, viennent les narguer en prison
et pendant qu’on les torture. Ils sont tout à fait ignobles, ces
deux-là… Ils s’appelaient Zedda et Paghera., au cas où tu les
croiserais, tu pourrais toujours leur filer un coup de pied ou les
étendre pour le compte… Cela dépendra de la circonstance ou
simplement, les fusiller… du regard, s’il n’y a rien d’autre
à faire. Car ils doivent être protégés en permanence, sinon…
Pareils pour les autres … Ça me rappelle mon grand-père, dont le
fils, en l’occurrence mon père, était mort suite à des tortures
et qui avait été arrêté suite à une dénonciation. D’abord, on
a retrouvé le dénonciateur ;
ensuite, on lui a
expliqué
suffisamment clairement le point de vue ;
il en a éprouvé un tel remords qu’il en est mort sur le champ.
D’accord, l’explication était un peu rude… Et des années plus
tard, mon grand-père racontait cette histoire et il était clair que
s’il avait fallu recommencer l’explication, il l’aurait
recommencée volontiers. Ainsi, il attendait le retour au pays d’un
ancien kollabo avec l’intention d’aller également lui expliquer
son point de vue… L’autre est mort à l’étranger sans jamais
oser rentrer au pays. Il devait savoir ce qui l’attendait. Ce sont
des histoires anciennes, sans doute, mais elles montrent bien ce qui
attend les traîtres du genre.
Je
comprends parfaitement ton grand-père, dit l’âne en prenant un
air grave. Je suis très d’accord avec lui ;
tiens, je ne serais pas un âne, j’aurais expliqué mon point de
vue tout comme lui, je veux dire avec les mêmes instruments
didactiques. Il est vrai, comme tu me l’as si bien dit, que nous
les ânes, nous avons notre célèbre coup de pied… Mais cela nous
éloigne peut-être du sujet…
Pas
du tout, tu vas voir. C’est bien une suite d’Achtung Banditen !,
que je vais te présenter. Mais elle vient d’un journal publié à
l’époque, un journal de la Résistance, publié à Florence et
dont un des rédacteurs était l’écrivain que j’ai beaucoup
traduit Carlo Levi. Comme tu le sais, Carlo Levi était un résistant
au fascisme depuis de nombreuses années (en
fait, depuis plus de vingt ans), il avait été confiné en Lucanie,
il s’était exilé de nombreuses années et seule l’arrivée des
troupes allemandes en France l’avait contraint à quitter ce pays.
Peintre connu, il avait eu, à ce moment, l’accord et même le
billet pour partir aux États-Unis comme réfugié et il a choisi de
rentrer clandestinement en Italie. Mais évidemment pas dans sa ville
qui était Turin, je te le rappelle, mais bien à Florence où il
reprit
ses activités de militant politique antifasciste et où il fit
partie de la Résistance. Il fut cependant emprisonné aux Murates et
libéré par la chute du régime de Mussolini en 1943. Dès alors, il
reprit ses activités clandestines et comme il ne pouvait pas sortir
le jour, il écrivit, enfermé, le fameux « Cristo si è
fermato a Eboli ». Dès la libération de Florence, il devint
un des principaux rédacteurs de ce journal « libéré »,
c’est-à-dire repris aux fascistes par le Comité de Libération,
dont le titre était auparavant «
La
Nazione » et avait été renommé « La Nazione del
Popolo ».
Si
je comprends bien, dit Lucien l’âne aux pieds agiles, Carlo Levi
était un de ces terroristes… de ceux pour qui on criait Achtung
Banditen !…
Très
exactement, mon cher Lucien, un de ceux-là qui constituaient des
bandes armées pour mitrailler les convois, faire sauter des bombes,
dérailler des trains, attaquer les représentants des autorités…
Bref, des hors-la-loi. Et quand les nazis ou les fascistes les
arrêtaient, ils les torturaient, les fusillaient, les envoyaient
dans des prisons spéciales, ou dans des camps d’extermination…
Évidemment, Carlo Levi aggravait son cas du fait d’être Juif.
Il
en faut du courage pour être terroriste, constate l’âne. Et,
ajoute Lucien l’âne attentif, de quoi il parle dans son article…
C’est
un article rempli d’une grande espérance dans l’avenir de
l’Italie, dit Marco Valdo M.I., et en même temps d’une analyse
assez pertinente des intentions et de la monarchie et des « Alliés »
à l’encontre de la Résistance, à l’encontre du peuple italien.
Et ce qui se passera dans les années qui suivirent, montrera qu’il
n’avait pas tort.
D’abord, la circonstance est spéciale : le 8 septembre 1943, un an jour pour jour avant cet article, le gouvernement italien, celui du roi, sous la pression populaire a dû rompre avec les Allemands et donc, déclarer la guerre à ses anciens alliés et dès lors, s’engager à libérer l’Italie et des Allemands et de ceux qui leur resteraient fidèles. Et comme tu sais, il y en aura : les fascistes. Telles sont les circonstances, mais ce que Carlo Levi évoque surtout, c’est que la révolution italienne est en marche et qu’elle est porteuse de l’avenir. Et il conclut l’article en disant qu’elle ne fait que commencer. Il avait raison, elle commençait, ce n’était qu’un début… Et à mon sens, c’est une révolution inachevée et fondamentalement une révolution populaire, des pauvres contre les riches et elle est toujours aux prises avec ses ennemis qui – depuis sont revenus au pouvoir. Dans l’histoire, ce retour s’appelle une restauration. L’Italie est littéralement en état de restauration.
D’abord, la circonstance est spéciale : le 8 septembre 1943, un an jour pour jour avant cet article, le gouvernement italien, celui du roi, sous la pression populaire a dû rompre avec les Allemands et donc, déclarer la guerre à ses anciens alliés et dès lors, s’engager à libérer l’Italie et des Allemands et de ceux qui leur resteraient fidèles. Et comme tu sais, il y en aura : les fascistes. Telles sont les circonstances, mais ce que Carlo Levi évoque surtout, c’est que la révolution italienne est en marche et qu’elle est porteuse de l’avenir. Et il conclut l’article en disant qu’elle ne fait que commencer. Il avait raison, elle commençait, ce n’était qu’un début… Et à mon sens, c’est une révolution inachevée et fondamentalement une révolution populaire, des pauvres contre les riches et elle est toujours aux prises avec ses ennemis qui – depuis sont revenus au pouvoir. Dans l’histoire, ce retour s’appelle une restauration. L’Italie est littéralement en état de restauration.
Et
alors, dit l’âne un peu interloqué, que crois-tu que…
D’abord,
mon ami Lucien, je te ferai remarquer que tu es présent dans le
tableau de Carlo Levi aux côtés des révolutionnaires. Ensuite,
pour répondre à ta question, je ne crois rien. Je pense cependant,
pour répondre à ton interrogation, qu’en effet, nous ne sommes
qu’au début et que les restaurations n’ont jamais été que des
périodes où l’histoire semblait endormie, où elle cafouillait en
quelque sorte, où elle se mettait en apnée, dans une sorte de
suspension avant de repartir… L’histoire ne se fait pas toute
seule, elle dépend aussi des hommes… Certains ont intérêt à sa
torpeur, les gens au pouvoir et leurs alliés, mais aussi ceux qui
d’une façon ou d’une autre participent au système sans se
rendre compte que c’est le meilleur moyen de le maintenir en place…
Oh,
oh, dit l’âne Lucien, nous autres les ânes, nous ne collaborons
qu’avec une extrême réticence – le plus souvent sous la menace.
Cependant, quand nous voulons aller quelque part pour en quelque
sorte notre propre compte, nous avançons lentement. Mais nous
finissons toujours par arriver où nous voulons aller…
Soyons
des ânes alors, dit Marco Valdo M.I.
8
septembre
(La
Nazione del Popolo, 8 –
9 septembre 1944)
8
septembre 1943. Un an est passé, le plus tragique peut-être de
l’histoire d’Italie, rempli de ruines atroces et de deuils, mais
fécond des germes d’une civilisation qui se rénove ; une
année durant laquelle le peuple italien, à travers la misère et la
mort, prit finalement en mains son destin et se libérant des anciens
ennemis, il mena sa guerre.
Le
25 juillet, le régime fasciste tomba. Depuis un certain temps, la
crise était manifeste. L’opposition populaire triomphait, le refus
de combattre pour la plus impopulaire des guerres portait ses fruits.
La fracture, jamais colmatée, entre le régime et le Pays, était
désormais complète. Les grèves de mars, les premiers mouvements
populaires de révolte dans l’Europe opprimée, avaient semé le
glas funèbre du fascisme.
Le
fascisme, qui était né et s’était consolidé à travers
l’alliance avec la monarchie, avec celle que Mussolini appela
récemment la Diarchie, chercha à sauver le sauvable avec un nouveau
compromis monarchique. Monarchie et armée acceptèrent le jeu, en
cherchant à le retourner à leurs fins, comme une manœuvre
politique habile mais funeste, est destinée finalement à
l’insuccès.
Il
s’agissait de prévenir le désormais inarrêtable mouvement
populaire, se « sauver », encore une fois, l’Italie de
la révolution. Le régime fasciste venait, bien sûr, d’être
abattu, mais seulement pour empêcher qu’il tombât sous les coups
de la vraie Italie ; il
venait d’être abattu pour sauver substantiellement ses raisons et
ses prémisses. La Diarchie se scindait pour se faire, finalement,
Monarchie. Le 25 juillet n’a qu’un seul sens : la
Restauration. Ce n’est pas par hasard que Victor Emmanuel prononça,
à ce moment, une phrase involontairement significative, et digne de
rester parmi les mots célèbres ; à quelqu’un qui lui
conseillait d’abdiquer, il répondit : « On n’a jamais
vu qu’un roi abdique pour avoir changer un ministre. » Le
souvenir anachronique de la Monarchie de droit divin, caché dans
quelqu’obscur pli de sa conscience s’exprima ce jour-là par
sa bouche.
Tombé
le régime, il s’agissait de faire obstacle par tous les moyens au
développement de la nécessaire révolution italienne, d’empêcher
le peuple, en parlant à haute voix de liberté, de réaliser par ses
propres moyens, sa liberté effective. Dans ce but, la guerre
fasciste devait continuer. Dans ce but, on devait gouverner sous
l’état de siège ; on devait empêcher que le peuple
s’armât ; on devait interdire les partis, seule manifestation
de la volonté des Italiens. Dans cette œuvre de restauration, la
Monarchie et les chefs de l’armée eurent pour alliés la masse
anonyme des fascistes et leurs suiveurs, et les résidus du
préfascisme restés immobiles et réfractaires à vingt années de
lutte et de bouleversement des toutes les valeurs.
La
volonté des Italiens et la force des événements ne permirent pas
le succès de cette tentative antihistorique. Le peuple réclama à
cor et à cri la paix immédiate avec les Alliés et la guerre contre
les Allemands. Les ouvriers de Turin et de Milan se mirent en grève
avec ces exigences et la grève eut le caractère de nette
affirmation politique révolutionnaire, malgré la tentative des
ministres de Badoglio, accourus à grande vitesse pour chercher, avec
la technique corruptrice habituelle des améliorations économiques,
pour lui donner un aspect purement syndical. Les partis, légalement
interdits, multiplièrent cependant leur activité. Les soldats ne se
battaient plus. La crise du régime de restauration
monarchico-militaire dura quarante-cinq jours et déboucha sur le 8
septembre. Sous la poussée populaire, le gouvernement Badoglio fut
contraint à l’armistice et à la guerre contre les Allemands ;
il fut par cela contraint, pratiquement, à renier sa politique et à
disparaître.
Si
le 25 juillet représente la fin du fascisme comme régime, le 8
septembre fut donc la fin de la Restauration monarchico-militaire. La
monarchie était fasciste ; la caste dirigeante de l’armée
était fasciste ; placés face à l’obligation de s’allier
au peuple italien et de combattre à ses côtés, ils manquèrent
honteusement à leur devoir et ils se dissipèrent comme un
brouillard. Chacun de nous a assisté à l’ignoble comportement de
tant de généraux et de tant d’officiers qui désarmèrent leurs
soldats et empêchèrent toute résistance (voir
note sur l'attitude des militaires).
Le roi ne put que fuir ; Badoglio que faire une proclamation
ambiguë, sans conviction et sans dispositions précises. Une grande
part de ceux qui avaient de hautes ou de basses responsabilités de
commandement ne surent que trahir. Le peuple italien resta seul et
désarmé contre l’envahisseur allemand.
Ainsi
finit dans l’impuissance et dans la confusion, ce qui aurait dû
être la seconde incarnation du fascisme. Ainsi tombèrent pour
toujours ces forces dynastiques et militaires qui n’avaient jamais
réussi, dans l’Italie moderne, à s’associer à la vie réelle
du Pays, mais lui étaient, au contraire, toujours restées
étrangères et ennemies.
Le
peuple italien commença, le 8 septembre, l’épreuve sanglante de
son courage. Notre terre réduite à un champ de bataille, le peuple
italien trouva en soi, et en lui seul, la force et les motifs idéaux
pour combattre. Déserté par ses anciens régisseurs, il créa, avec
ses Comités de libération nationale, les premiers organes autonomes
de sa liberté, les premiers vrais gouvernements et parlements
populaires. En proie à un ennemi féroce, abandonné par ses
défenseurs naturels, il se défendit tout seul et il fonda, à la
place de l’armée fasciste, l’armée populaire partisane.
Le
8 septembre 1943 marqua la date de la fin, dans la vie politique
italienne, des vieilles forces réactionnaires. Incapables de
surmonter l’abîme historique qui les sépare de la nouvelle vie de
l’Europe, incapables d’affronter des événements trop grands,
qu’ils avaient toutefois, de tant de façons, contribué à
déchaîner, ils ne pouvaient que crouler ainsi, avec une fin veule.
L’Italie fut, de leur chef, dévastée et ruinée ; mais elle
sut réagir à sa mésaventure et créer les bases d’un nouvel État
et elle prépara, dans la douleur présente, avec ses seuls forces,
son avenir.
Le
8 septembre 1943 marqua la date du commencement de la révolution
italienne qui est
seulement à son début.
Note
sur l'attitude des militaires.
L’attitude
des officiers et généraux résultait des ordres (contre lesquels
ils ne se sont pour la plupart jamais élevés et qu’ils ont
appliqués avec zèle) qui leur étaient donnés par le gouvernement
Badoglio qui, sous les pressions des Alliés, ne souhaitait pas que
l’armée italienne se transforme en armée populaire et pour les
mêmes raisons et sous les mêmes pressions, le gouvernement ne
souhaitait pas non plus qu’elle aide la résistance, porteuse de
révolution, ni qu’elle entrave le travail de liquidation mené par
les Allemands. Rappelons que c’est à ce moment également que les
« Alliés » ont interrompu les parachutages d’armes,
vivres, médicaments et munitions à la résistance ; rappelons
enfin l’extrême lenteur de la progression des armées alliées
vers le Nord de l’Italie et les injonctions concomitantes du
commandement allié à cesser les actions de résistance.



Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire