jeudi 11 février 2016

Veni Creator

7 août 2008

Veni Creator










Pour chanter Veni Creator, il faut une chasuble d’or Pour chanter Veni Creator, il faut une chasuble d’or
 
Quoi, quoi, qu’est-ce que tu chantes là ?, demande Lucien l’âne si curieux qu’il mélange sa langue dans ses dents. On dirait un très ancien chant d’église, un chant du Moyen-Âge C’est beau, c’est beau… Où as-tu été apprendre ça et peux-tu me chanter la suite ?
 
Oh, Lucien, je ne t’avais pas entendu arriver, dit Marco Valdo M.I.. Excuse-moi, je chantonnais ainsi, mais avec ce chant-là, j’ai toujours tendance à élever la voix et à chanter plein cœur. Oui moi aussi, je le trouve très beau ce chant. Il me donne des frissons. Ne t’inquiète pas, je vais te le chanter là tout de suite, mais avant, j’ai une deux choses à te dire à son propos.
 
Oui, oui, bien sûr, dit l’âne en tendant les oreilles et en ouvrant les pavillons comme ouvre ses ailes un papillon. Je suis toujours intrigué par ce que tu as à me dire… Je suppose déjà le titre de ce chant et d’où il vient et tout ça.
 
Exactement, dit Marco Valdo M.I., et d’abord, ma surprise; je veux dire celle que j’ai ressentie quand j’ai appris que ce chant si ancien ne l’était pas autant que je le croyais et que tu viens de le croire et en plus, que c’est un chant repris et attribué à un chanteur de cabaret. J’ai pas encore creusé l’affaire, mais il y a là un mystère.
 
 



Un mystère ? J’adore quand il y a un mystère et que tu commences à t’en préoccuper. Tu racontes plein de choses étonnantes alors, dit l’âne tout impatient.
 
Tu as bien vu ou entendu aussi, que ce chant ressemble à s’y méprendre à un chant d’église, on dirait qu’il est accompagné par le grand orgue dans une salle emplie de résonances. On voit une sorte de cathédrale avec une voix immense d’un groupe, d’un chœur… Et c’est bien l’impression recherchée. Qui chante ? La bonne question, vois-tu, Lucien, mon bon âne, est bien celle-là. Qui, in fine, chante ? C’est le chant de qui ?
 
Oui, c’est bien ce que je me demande, dit l’âne qui fait l’âne pour avoir du son et qui en même temps se retourne et se mord un bon coup dans le ventre. C’est encore les taons, y de l’orage en vue. Les taons sont difficiles.

Eh bien, il est connu sous le titre : Le chant des Canuts. Et les canuts, mon bon ami Lucien, c’étaient les ouvriers des soieries de Lyon et tu vas voir que ce chant est proprement un chant de rébellion. Un chant de la guerre de dix mille ans, de la guerre de cent mille ans, de la guerre des riches contre les pauvres.
 
Et le mystère là-dedans, dit l’âne qu









Le mystère, c’est que selon les documents que j’ai pu consulter ce chant est attribué à Aristide Bruant, chanteur de la fin du dix-neuvième siècle, lequel Aristide chantait au cabaret du Chat Noir à Montmartre. En tous cas, une chose est sûre, il a dû le chanter et restons-en là. J’en viens au chant lui-même :
 
Pour chanter Veni Creator
Il faut une chasuble d’or
Pour chanter Veni Creator
Il faut une chasuble d’or
Nous en tissons pour vous, grands de l’église
Et nous, pauvres canuts, n’avons pas de chemise

C’est nous les canuts
Nous sommes tout nus

Pour gouverner, il faut avoir
Manteaux ou rubans en sautoir
Pour gouverner, il faut avoir
Manteaux ou rubans en sautoir
Nous en tissons pour vous grands de la terre
Et nous, pauvres canuts, sans drap on nous enterre

C’est nous les canuts
Nous sommes tout nus

Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira :
Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira :
Nous tisserons le linceul du vieux monde,
Car on entend déjà la révolte qui gronde

C’est nous les canuts
Nous n’irons plus nus.
 
 
Je répète, dit Marco Valdo M.I., pour qu’on comprenne bien :
 
NOUS TISSERONS LE LINCEUL DU VIEUX MONDE
CAR ON ENTEND DÉJÀ LA RÉVOLTE QUI GRONDE
 
C’EST NOUS LES CANUTS
NOUS N’IRONS PLUS NUS…
 
Alors, tu vois, tu comprends que ce chant plaise bien. C’est un chant d’espoir, c’est un chant d’avenir, dit Marco Valdo M.I.
 
 
Oui, évidemment ! C’est fabuleux…
 
 
Et bien, je vais te dire que je l’avais choisi, je le chantonnais avant que tu n’arrives, car je pensais au poème, que j’ai composé et que je vais te montrer maintenant. La seule chose que je veux en dire, c’est qu’en fait, il est né comme ça, de bribes disposées en désordre sur une feuille de papier et qu’il est sorti d’une traite. Il y a déjà un certain temps, mais je me suis rendu compte après l’avoir laissé de côté, qu’en fait, il est une pierre centrale de ce blog. Pour l’instant, il est brut, peut-être changera-t-il, mais aujourd’hui, il est comme ça. Il condense de façon poétique la thèse centrale de toute ma réflexion… Alors, je le montre tel quel, comme les canuts, tout nu.

 


La guerre de cent mille ans
 
On a connu, on raconte
La guerre de Troie
La guerre de la vache
La guerre du cochon
La guerre de trente ans
La guerre de cent ans
La guerre de quatorze
La même de quatorze – dix-huit
La préférée de Tonton Georges
La guerre de l’an quarante
Quatre ans de guerre
Puis, l’espoir
soixante ans sans guerre
sans guerre militaire
sur notre territoire.
Mais elle ne s’était jamais interrompue
La Guerre
La Guerre ne finit jamais.
Cette guerre sournoise et vile
la guerre en ville,
La guerre en civil,
la guerre civile
continue, elle a continué.
Continuelle, elle continue.
 
En Italie, « il ventennio » dura vingt ans
Il est revenu.
Épisode de la guerre des parvenus
contre les simples gens.
Guerre larvée, guerre cachée
Guerre camouflée, guerre déguisée
Guerre bourgeoise
Celle-là, ne l’oublie pas
jamais !
Non dimenticarla,
mai !
Elle n’est jamais partie
Elle est toujours là
Hiver comme été,
Guerre étale
Sans pitié
guerre sociale
Sans répit
guerre libérale
contre les pauvres, contre les petits.
 
 
Soixante ans sans guerre :
Quelle blague !
On n’arrête pas le progrès
Demande aux Vietnamiens, aux Rwandais,
Aux Algériens, aux Irakiens,
Aux Étasuniens.
Là, ce sont les guerres visibles
Celles qui passent sur les écrans, les guerres officielles
Mais il y a, cette guerre-là
qu’on ne voit pas,
La guerre qu’on cache,
La vraie, la mère de toutes les guerres
La guerre invisible
La guerre aux chômeurs,
la guerre indicible
la guerre aux travailleurs
La guerre aux familles
La guerre permanente
La guerre jusqu’à la lie.
Jour après jour
Depuis toujours
Soldats d’un côté, civils de l’autre : mercenaires contre volontaires.
D’un côté, Solde, traitement, gratification, salaire,
émolument, rémunération, tantième et jeton.
De l’autre, civil, civilité, civilisé, civilisation
Guerre sournoise, guerre banale
Guerre qui tait son nom
Les tranchées sont dans nos maisons
(quand on a une maison)
Guerre, guerre, guerre de tous les jours
Seigneur, donne-nous notre paix quotidienne
et pour cela…
Délivre-nous de la paix étasunienne.
Partout guerre clandestine,
Guerre guère anodine
où tous les gestes comptent imperceptiblement
où chacun choisit son camp
si tu n’y prends garde, inconsciemment
à chaque instant, tu choisis ton camp.
L’ennemi est en toi aussi,
il est caché en toi ici
la guerre traverse le civil
la guerre traverse la ville
Guerre urbaine
Guerre de l’apparence
Où il te faut te déguiser
Te déguiser pour vivre caché
Pour vivre heureux, vivons cachés
Sagesse populaire
Sagesse de guerre
Guerre sans visage
Guerre aux mille visages
Guerre au village
On impose à nouveau le servage
L’Europe est un immense camp de travail
Arbeit macht frei: devise de la Communauté:
Et les machines tuent les pères
Dans les usines, sur les chantiers
Orphelins de guerre
Guerre infinie,
guerre sans patrie.
 
Déclaration universelle :
Guerre à la guerre,
Combat mortel:
Guerre au travail.
 
Nos armes : le sommeil, la rêverie
La sieste, l’inertie.
On ne se bat pas avec les armes de l’ennemi
On n’accepte pas les règles de l’ennemi
Le piège de la démocratie
libérale, émasculée
Guerre secrète, guerre coquette
Pub, mode, image, musique
enivrement, séduction, collaboration.
Refus têtu, obstiné,
À chaque instant répété
Refus de collaborer.
Refus de sucer, refus d’avaler,
La pilule et la carotte libérales.
Faire le dos d’âne sous le bâton de la Liberté.
Ne pas collaborer, ne jamais collaborer.
Trébucher, marcher juste un temps en retard.
À contre-pas.
Partout, toujours.
Refuser le stress, refuser la presse.
Être un grain, rien qu’un grain de sable
Sur la plage
Inertie et grain de sable,
Milliards de petits sabotages
à chaque moment
rien, presque rien, mais
partout, tout le temps.
La taupe sous le sol
Bête quasi-aveugle, animal muet,
Creuse, creuse sous le sol.
Renaître canuts, tisser
Un linceul pour ce vieux monde
En silence, la révolte gronde
 
Car
Nous vivons encore maintenant
À chaque moment, à chaque instant
La guerre de cent mille ans.


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