mercredi 20 janvier 2016

Le Nouveau Monde

1 août 2008

Le Nouveau Monde




Francesco Guccini a raison de méditer. L'homme nouveau fut le leitmotiv de bien des utopies, il fut chanté, encensé, annoncé, pressenti, appelé, réclamé, cherché, adulé par les religions, par certains philosophes, par quelques écrivains, par d'inspirés poètes, mais aussi par les hurleurs délirants, par les éructeurs en rut qui se groupèrent en axe peu avant le milieu du siècle dernier.
Généralement, l'homme nouveau annonce le retour victorieux du bipède au cerveau de lémure, le retour de la bête immonde. Tel était un des hommes nouveaux qu'on nous a présenté à grand renfort de trompes. Blecktrommel, tambour de fer blanc menait la danse.
Il eut plein de cousins, tous aussi inquiétants.
Il faut se méfier des hommes nouveaux et des ordres nouveaux et on peut espérer que nous ne les connaîtrons jamais, nous autres de ce monde ancien perclus de rhumatismes.
Va be' pour changer le monde, d'accord, pour changer la vie, partant pour une autre façon de vivre...
Les nouveaux mondes – j'entends Dvorak qui dirige son orchestre – ont la fâcheuse habitude de nous retomber lourdement dessus et d'écraser l'homme présent sous l'ambition nouvelle.


On est toujours entre deux; c'est le sort du présent de se trouver entre le passé qu'il vient de quitter et le futur qu'il s'apprête à dissoudre, le transformant à l'instant où il le touche en passé, que déjà, il a quitté.
L'avenir a toujours été ce vide hallucinant à remplir de gré ou de force, le plus souvent - et c'est tant mieux – par ces gestes quotidiens dont on croit qu'ils comptent pour rien.
 
Nous, les hommes, les frères humains qu'on balance, pendules dérisoires, aux rythmes de l'histoire, n'avons en finale qu'une vie courte, courte, courte...
 
 
Mais qu'est-ce que tu me racontes-là ? Tu te crois où ? On dirait que tu soliloques, que tu causes tout seul... Tu n'as pas vu que j'étais là ?, dit Lucien l'âne en poussant de son museau dans la poitrine de Mârco Valdo M.I. 
 
 
Tu as raison, mon bon Lucien, tu as beau avoir l'apparence d'un âne, tu vois bien ce qui se passe et tu me comprends mieux que bien des gens. Je soliloquais, en effet. Maintenant, je te salue et je t'annonce un peu de chanson italienne. Il y en a tellement à te montrer qu'il faut bien que je t'en montre plusieurs à la fois.
 
Je ne m'en plains pas, car je suis très curieux et aussi, j'aime les chansons.
 
Alors, tant mieux, nous allons en parler. Celles d'aujourd'hui sont des chansons qui parlent du temps qui passe, de la vie. Mais elles ne disent pas vraiment la même chose. L'une s'inquiète de l'avenir, c'est de celle-là que je parlais quand tu es arrivé. Que va-t-il se passer, qui peut prévoir, avec ces machines mon bon monsieur, de quoi demain sera fait, comme je disais Francesco Guccini médite. L'autre, elle est plus incisive, elle mord dans le temps présent, elle est dynamique, bougeons, bougeons... Comme disait Ernst Toller : Hop là, nous vivons !
 
Dis-moi, fait l'âne perplexe et faisant deux grands points d'interrogation de ses oreilles, qui est cet Ernst Toller et que vient-il faire dans nos chansons ?
 
 
Bon, écoute, dit Mârco Valdo M.I., je le citais comme ça en passant. Je citais sa pièce qui racontait en effet une histoire de temps qui passe et de ce que deviennent les gens,... Avec le temps, avec le temps... La trame de sa pièce est simple : un homme, un de ceux qui veulent changer le monde sans tricher, sans s'abandonner eux-mêmes – on est en Allemagne après une guerre – tu sais, il y en a eu tellement  des guerres – bref, un homme veut tout simplement rester en accord avec lui-même, avec ce lui-même dans le temps, est bien évidemment mis en hôpital psychiatrique. C'est bien normal qu'un monde délirant enferme les gens sains.
 
Ah, ah, fait l'âne songeant tout à la fois à cet homme et à Bosse-de-Nage le singe qu'il singe quand il est dans l'embarras. Là, tu exagères !
 
Je ne le pense pas mon bon Lucien, mais enfin, c'est bien le sens de ce que dit Toller qui en connaissait un bout sur l'enfermement, lui qui fit tant de prison d'avoir voulu changer le monde. En somme, un autre Marco Camenisch. Et donc, laisse-moi finir, l'homme en question – on l'appellera Karl – ressort des années plus tard et découvre que ses amis sont passés dans l'autre camp. Logique, il préfère retourner à l'asile.
 
Quelle histoire, dit l'âne en se tournant brusquement pour donner un coup de dent aux taons qui le harcèlent. Il ne faut pas donner du temps au taon, sinon il s'envole, dit-il en conclusion. Quelle histoire !
 
 


L'homme qui marchait au plafond,
quand il marchait au plafond


 
 
Tu sais, il y en a une autre bâtie sur schéma similaire... Un peu comme il y a deux Achtung Banditen ! Et bien, il y a une autre histoire du même genre. Mais elle est bien postérieure et se passe en Tchécoslovaquie, du temps où elle existait encore, la Tchécoslovaquie. De toute façon, ce sont des histoires d'un autre temps. Mais elles montrent bien ce qui nous attend. Cette deuxième histoire raconte la vie de l'homme qui marchait au plafond. Un excentrique en quelque sorte... Un révolutionnaire, un poète, un terroriste ! Après les tribunaux, l'asile. L'homme est guéri, il ne marche plus au plafond. Miracle de la psychiatrie. Mais, mais...
 
 



L'homme qui marchait au plafond,
quand il ne marchait plus au plafond



 
Mais quoi, dit l'âne très tendu tellement il s'est concentré pour comprendre l'histoire... Mais quoi , alors ?
 
Et bien, quand il sort, ce sont tous les autres qui marchent au plafond... tu devines la suite... Retour à l'asile.Tout le monde ne peut pas finir à Marseille en passant par Aden et l' Abyssinie.
 
Oui, mais les chansons dans tout ça,..., dit l'âne un peu perdu et tournant sur lui-même comme s'il cherchait sa queue.
 
Les chansons... Elles parlent du temps, dit Mârco Valdo M.I.. Quant à l'histoire de l'Homme qui marchait au plafond, elle fut écrite par Pavel Kohout et en cherchant bien on peut parfois encore la trouver. Ah, il faut quand même que tu saches que la deuxième chanson, celle qui crie vive la vie, meurt la mort ! est des Modena City Ramblers, dont je t'ai déjà parlé...
 
 
Nouveau Monde


Il court rapide, mais dans quel sens ?
Notre temps inconnu et étrange
et nos yeux épouvantés
regardent ce qui nous entoure
et ne peuvent croire à un sortilège technique qui
indifférent peu à peu nous enlève
et nous entraîne vers une réalité
que nous ne verrons jamais (au milieu d'entités inconnues et d'ordinateurs)
que nous verrons jamais (au milieu de tableaux chiffrés et de villes)
que nous ne verrons jamais...

Et l'homme court confus vers
ce qu'il ne comprend pas lui-même,
qui a programmé sa propre vie,
on ne sait qui c'est ni où; mais ce qui
importe, c'est seulement ce qui le fait
déjà douter de son équilibre
et sa route est déjà obscurément ouverte
vers une nouvelle réalité
qu'il ne comprendra jamais (au milieu d'entités inconnues et d'ordinateurs)
qu'il ne comprendra jamais (au milieu de tableaux chiffrés et de villes)
qu'il ne comprendra jamais...

Et nous ne saurons pas pourquoi ni comment
Nous sommes dans une ère de transition
Entre une civilisation quasi-finie
et une nouvelle inconcevable
Si désormais presque personne ne croit plus
quelle pourra bien être notre nouvelle foi,
quels pourront bien être nos nouveaux buts
qui éteindront notre soif éternelle
de pouvoir être soi...
Même si ensuite l'un ou l'autre succombe
Je ne sais dire qui de nous deux sera
Cet homme nouveau
qui me passionne moi aussi
dans le monde nouveau que
nous ne verrons jamais
que nous ne verrons jamais (au milieu d'entités inconnues et d'ordinateurs)
que nous verrons jamais (au milieu de tableaux chiffrés et de villes)
que nous ne verrons jamais...!

Chanson italienne – Mondo Nuovo – Francesco Guccini
Version française – Nouveau Monde – Marco Valdo M.I. – 2008
 

au milieu d'entités inconnues et d'ordinateurs


 Viva la Vida, Muera la Muerte !


Version française - ! Viva la Vida, Muera la Muerte !- Marco Valdo M.I. – 2008
Chanson italienne - ! Viva la Vida, Muera la Muerte ! - Modena City Ramblers









« ...C'est seulement en se mettant en jeu pour améliorer un peu la vie qu'on réussira à « défaire » la mort. ! Viva la Vida, Muera la Muerte! Est la phrase avec laquelle les représentants des communautés zapatistes du Chiapas concluent leurs discours de bienvenue aux hôtes qu'ils considèrent comme des amis. »



C'est ton temps, faut pas le laisser
Un vent qui passe et qui ne reviendra jamais.
Cours vite, sans hésiter.
Ne regarde pas en arrière le temps qui s'en va
C'est ton temps, il se tient au fond de ton cœur
Il bat avec ton sang et cours fort dans tes veines
C'est ta respiration, ne le méprise pas.
Il brûle en un regret, si tu te perds à attendre
Des politiciens, des gens qui se taisent.
Des temps de guerre, mais en temps de paix.
Temps modernes à consommer.
Suis le rythme maintenant, c'est le temps de sauter !


Viva la vida, muera la muerte
Viva la vida, muera la muerte
Que viva, la vida
Il n'est plus temps de se lamenter
Et d'appeler publiques les affaires privées.
Ce n'est plus le temps des modérés
Toujours à l'arrêt au centre, sans volonté de changer
Des politiciens, des gens qui se taisent
Des temps de guerre, mais en temps de paix
Des songes précaires à consommer
Suis à présent le rythme, c'est le temps de sauter !
Viva la vida, muera la muerte
Viva la vida, muera la muerte
Que viva, la vida

Chanson italienne - ! Viva la Vida, Muera la Muerte! - Modena City Ramblers
Version française - ! Viva la Vida, Muera la Muerte! - Marco Valdo M.I. 2008


vendredi 15 janvier 2016

LE PETIT TRIANGLE ROUGE Achtung Banditen ! (16)

12 août 2008

LE PETIT TRIANGLE ROUGE

Achtung Banditen ! (16)












Et si on reparlait de Marco Camenisch, ça fait un petit temps qu’on l’a abandonné dans sa nouvelle prison de Novara… Qu’en penses-tu, Lucien mon ami l’âne aux pieds d’Hermès et aux dents d’albâtre (mais non pas , d’Al Babator…), dit Marco Valdo M.I…
 
Ce n’est pas là une mauvaise idée, dit l’âne en secouant la tête en signe confirmatif. C’est vrai, on finissait par le perdre un peu de vue et il importe qu’il soit là souvent, car je crois bien que son histoire est longue et de plus, je la crois fort intéressante. Bien sûr, on peut toujours passer son temps à regarder des gens nager en petite culotte ou des demoiselles s’envoyer en l’air au bout d’un bâton… Il paraît qu’il y en a que ça amuse… Drôles d’humains ne trouves-tu pas, Marco Valdo M.I. ?


Oui, sans doute, mais ils sont nombreux, tu sais… Et vous les ânes, vous ne vous intéressez pas à ces somptuosités olympiques, vous ne trouvez pas ça passionnant…, demande Marco Valdo M.I..
 
Bof, non ! Mais il est vrai que nous nous sommes des ânes, ne l’oublie pas !, dit l’âne en levant la tête pour tendre son cou et pousser un immense braiment… HIIIIIHAAANNNN
  
Du calme, du calme, tu vas déranger les passionnés de petites culottes natatoires et les voyeurs de demoiselles sauteuses, dit Marco Valdo M.I. en riant aux éclats. Bon, j’en reviens à mon histoire d’Achtung Banditen ! Tu te souviens, enfin, peut-être, que nous avions laissé Marco Camenisch à la prison de Novara au début de juin 1993. Il y a à peu près quinze ans jour pour jour. Je te signale à ce propos qu’il y est toujours en prison et qu’il conviendrait quand même qu’on le libère…
 
Oh, oui, dit l’âne aux yeux noirs comme le diamant de la plus profonde des mines d’Afrique australe. Je pense bien qu’il serait plus que temps de le libérer… Nous les ânes, on ne ferait jamais un tel destin à un d’entre nous. Vous êtes bizarres les humains. Je trouvais déjà étrange votre manie de mettre les animaux en cage, de les enfermer dans des soi-disant parcs ou jardins zoologiques qui ne sont rien d’autres que des prisons… Mais voilà que vous le faites aussi avec d’autres humains… C’est proprement renversant. J’essaie de comprendre jusqu’où la cruauté envers des êtres vivants peut aller. Si je me souviens bien la dernière fois, ils avaient torturé le prisonnier Salvatore Cirincione… Que va-t-il se passer maintenant ?

 

 
Et bien, dit Marco Valdo M.I., je vais te faire connaître une nouvelle fois un de ces récits un peu enchevêtré, une sorte d’enchâssement de discours, que je vais scinder pour toi, de sorte que tu voies bien qui parle et de quoi il cause et qui il est, le causeur. Je vais donc intervenir un peu plus qu’à l’habitude dans le récit.
 
Mais, dit l’âne aux muscles d’airain en tournant brusquement la tête pour mordre dans sa cuisse gauche, ce sont les taons, le temps est lourd, les temps sont difficiles. Mais, mon ami Marco Valdo M.I., j’aime bien t’entendre toi et tes explications, elles-mêmes assez alambiquées, ça me change des actualités. Et puis, j’apprends plein de mots nouveaux, je me forme en quelque sorte… C’est très bien vu chez les humains de se former…
 
Bon, me voilà rassuré. Je commence. Le premier qui cause ici, c’est Marco Camenisch, qui arrive dans une prison où il y a des prisonniers politiques et qui d’ailleurs, se revendiquent comme tels. C’est important de faire la distinction. D’ailleurs, même les nazis l’avaient faite cette distinction entre les différentes sortes de prisonniers. Leur classification était assez élaborée, elle avait ce parfum particulier de la précision germaniquement méticuleuse. Elle distinguait : des prisonniers politiques – en fait, ceux qui n’étaient pas d’accord avec leur régime : petit triangle rouge…
 
Ah, dit subitement Lucien l’âne en levant la queue en signe de triomphe, c’est ça le petit triangle rouge que tu portes sur tes vêtements…
 
Oui, dit Marco Valdo M.I., c’est le petit triangle rouge des prisonniers politiques… Je le porte pour diverses raisons que voici : la première, c’est que mon père est mort des suites des sévices qu’on lui a infligés car il était prisonnier politique; c’était lui aussi, un de ces « Achtung Banditen ! », un terroriste, comme on dit maintenant des opposants au régime impérial. C’est donc « in memoriam ». Je le porte aussi pour rappeler que derrière les barreaux, il y a aujourd’hui encore des tas de prisonniers politiques, dont certains meurent des sévices ou vont mourir des sévices infligés par le régime. Je dis le régime pour simplifier, mais il y en a plusieurs sortes, mais en finale, c’est toujours la même chose, ça revient toujours au même. Il y a une autre raison, plus subtile sans doute, mais terrible. C’est que je me ressens moi-même comme un prisonnier politique dans ce système. Mais de cela, nous parlerons plus tard. Revenons à la classification nazie : donc, triangle rouge, les prisonniers politiques, triangle vert les droits communs, jaunes, les Juifs, roses les homosexuels, mauves ou violets, les gitans, Roms… Tiens, à ce propos, certains pays recommencent les persécutions contre les Roms et les étrangers… Donc, voici ce que raconte Marco Camenisch :
Novara, 3 juin 1993.
 
J’ai été bien accueilli par les camarades et c’est une notable bouffée d’oxygène de pouvoir parler et vivre avec eux. Evidemment, on a un paquet de choses et de désirs en commun ; puis, ils sont tellement sélectionnés que je rencontre le meilleur de l’humanité tenue en prison depuis les temps de la guérilla diffuse. Personne ne pourra ensuite rencontrer de grandes désillusions car du point de vue des incompatibilités, il y a une grande clarté dès le départ.
Ici, il y a quatre sections. Je suis dans celle où il y en a quatre d’entre eux et peut-être, avec le temps, j’irai dans la section où se trouvent presque tous les camarades. On sent un peu de tirage entre eux en raison de disputes diverses, mais je saurai, avec le temps, je comprendrai et je m’y ferai, en étant même « favorisé » comme « outsider » idéologique.
 
 
  Tu auras remarqué que Marco Camenisch rencontre en prison des "politiques" d’autres opinions que lui; il s’agit essentiellement des militants politiques de gauche que l’Italie enfermait suite à la révolution manquée et à la terrible répression qui s’en est suivie et qui dure encore. Marco Camenisch comme tu le comprends, ne fait partie d’aucun de ces mouvements, comme tu le sais, mon bon ami l’âne Lucien, Marco Camenisch est selon les cas, écologiste radical ou anarchiste… 
Cela dit, le second qui intervient est sans doute Piero Tognoli qui comme tu le sais, aide Marco Camenisch de diverses manières et de ce fait est donc, un suspect de première ligne pour les sbires du régime. On va donc aller voir chez lui ce qui se passe. Chercher des preuves, de quoi ?, nul ne le sait, même pas les perquisitionneurs. Voici le reportage en direct de la descente de ces jeunes gens…
 
 
Le 15 juin est un jour normal comme tant d’autres.
Je pensais jusqu’à 13 h 40. Je sors cinq minutes, le temps de déposer papier et verres dans les bulles appropriées et de retraverser la cour en terre battue, en passant par l’entrée secondaire. Je les trouve dans l’escalier qui mène à mon humble maisonnette à balustrade.
Ils n’ont pas besoin d’être invités et moins encore de présentations. Ils sont tous les sept en uniforme. On se regarde silencieusement pendant quelques secondes.
Ce n’est pas la première perquisition que je subis, mais tant de carabiniers chez moi, je n’en avais jamais eus. Mon habitation est si petite et eux si nombreux qu’une paire doit rester sur la terrasse, à farfouiller les caissettes de bois. Porte et fenêtres sont grand ouvertes et je vois mes voisins qui lorgnent derrière leurs tentures à demi-closes.
Le mandat est signé par le parquet de Massa et il se réfère aux enquêtes relatives aux « nombreux épisodes d’attentats à l’explosif aux structures portantes et aux lignes électriques de l’ENEL, de la fin du printemps 1990 à aujourd’hui ». Ils séquestrent deux timbres, une fronde, deux tracts déjà archivés et un article inédit en solidarité avec Marco. Puis, ils cessent leur harcèlement.
Heureusement que j’ai tapé l’article en double, que le propriétaire de la maison est un type tranquille qui s’occupe de ses affaires et que je suis très bien apprécié de mes voisins. Il reste une mise en scène d’intimidation devant tout l’immeuble. Mitraillette à la main et garde armée à l’entrée principale dès 7 heures du matin.
Le même jour, à Carrare, rue S.Piero, ils ont envahi et perquisitionné l’imprimerie et les maisons adjacentes. Le 20 mai à Lunigiana, ils ont perquisitionné la maison d’Ubaldo et de Manuela.
Le ratissage continue. La solidarité avec Marco tout autant.
 
Tu remarqueras que le simple fait de côtoyer Marco Camenisch ressemble furieusement à un délit et justifie des exactions étatiques et justiciaires. C’est que va arriver à bien des gens qui ont seulement eu l’audace de faire connaître leur désaccord avec les méthodes barbares. Tu te souviens de la classification du libéralisme : quand tout va bien et que tu manges la soupe avec le sourire, c’est le libéralisme doux; à partir du moment où tu fais la grimace et que tu critiques le brouet insipide qu’on te sert chaque jour, on passe insensiblement au libéralisme sec et bien entendu, si tu insistes et que tu fais la mauvaise tête et l’esprit critique, on en vient au libéralisme brut. Bref, pour mieux me faire comprendre des ânes, je dis que si tu n’avales pas la carotte avec le sourire, on t’enfonce le bâton ou on te l’abat sur la tête jusqu’à ce que…. A ce moment, le régime est tellement dur, on est dans le libéralisme aigu, il y en a diverses sortes aussi, regroupées sous le nom générique de fascisme.
Le troisième récit est celui d’une visite à Marco Camenisch par sa maman et son frère Renato qui arrive de Suisse via Milan, où l’attend Piero Tognoli, puis trajet jusque Novara et la prison. D’un côté, la famille qui peut visiter le prisonnier; de l’autre, l’accompagnant qui attend à l’Oasis Verte.
 

 




    Notre voyage s’allonge, mais nous y sommes encore cette fois. Un bref passage sur la ligne Milan – Turin, un autobus depuis la gare et nous y voilà. Nous entrons décidés comme les trois mousquetaires dans le minuscule hall.
Le gardien-bureaucrate de la réception a une face qui appelle les gifles rien qu’à la regarder. Un de ces maniaques qui contrôlent même les poils dans les œufs. Il ne comprend pas tout de suite qu’Annaberta et Renato viennent de la République helvétique. Ils ne peuvent donc pas avoir une carte d’identité italienne. Il s’éternise. Ensuite, il voudrait aussi mes papiers, mais moi, pourtant, je ne suis qu’un simple accompagnant. Je les laisse sur le seuil du cylindre qui sert de détecteur de métal pour les personnes et les paquets de vivres et je commence mon attente.
Un jardinet public avec quatre arbres et deux bancs est encaissé entre la prison et un quartier périphérique de maisons populaires, une petite ville et les habituelles autos stationnées de chaque côté de la rue. Je découvre l’Oasis Verte, une pizzeria à deux pas, et la ville qui se tarit au sud en se confondant avec les prés et les champs.




Je reviens au banc et je feuillette Hrabal, qui avec sa Prague magique me tient agréablement compagnie. Il est triste d’abandonner par moments sa lecture et de capter une image de fermières occupées à battre leurs tapis aux balcons. Il est douloureux de toucher du regard l’indifférence de ceux qui vivent ainsi tranquillement au contact étroit de ce lieu de souffrance.
 
Et finalement (pour aujourd’hui), le récit reprend avec quelques réflexions de Marco Camenisch sur les relations entre prisonniers et face au système et à ses sbires. Ceux que Marco Camenisch au nom de tous les prisonniers du monde appelle « l’ennemi commun ».
 
Novara, 26 juin 1993.
 
On ne peut pas en prison se permettre les mêmes niveaux d’intrigues idéologiques ou de controverses futiles si chères souvent aux milieux politiques de l’extérieur. Comme prisonniers de gauche, de droite ou simplement communs, nous sommes tous sur la même barque de l’anéantissement systématique. Même si on n’est pas intéressé à lutter contre un ennemi commun en compagnie de quelqu’un qui nous est incompatible et ennemi, dans une telle situation extrême, on ne peut exclure des rapports solidaires et cordiaux.
En prison, un « brave gars », un « ami » est celui qui ne trahit pas et qui ne collabore pas avec l’institution, qui est réellement solidaire et bien éduqué avec son camarade de détention, qui, en un certain sens, est une peine de mort diluée dans des temps fort longs. Totalement à la merci de l’ennemi commun.
A San Vittore, deux « simulateurs » sont morts de problèmes cardiaques… Un à l’intérieur et l’autre dans le fourgon cellulaire durant son transfert à Reggio di Calabria, avec l’assentiment des « médecins ».
A moi, ils me le font payer par de petites provocations quotidiennes. Par exemple, le directeur ne m’a pas donné les deux heures supplémentaires de parloir, qu’on concède à tous et qu’on retire périodiquement pour des raisons disciplinaires. « On n’est pas dans les conditions », m’a-t-on répondu. Administration normale. Les comptes se règlent.


Je suis Chveik le soldat

­13 août 2008

Je suis Chveik le soldat




Salut ô Marco Valdo M.I., les ânes qui vont rire te saluent !

Quoi, que dis-tu ?, mon pauvre Lucien, j’espère qu’on ne t’a pas entendu Tu viens d’insulter l’Empereur, tu viens de te moquer de César, c’est une cause de châtiment : au moins, une pendaison sévère.
 


 

Allons, allons, Marco Valdo M.I., n’exagère pas ! Ce n’est pas concevable une pareille réaction à une plaisanterie et en privé encore

Je ne crois pas que ce soit ainsi, mon pauvre Lucien. Du temps de César, hop, tu y passais, aux lions, aux ours


Les ours se suivent et ne se ressemblent pas  ;il y a de bons ours, de mauvais ours ; d’ailleurs, dit Lucien en rentrant le menton entre les pattes avant tellement il est pris de fou rire, j’y pense subitement, tu as le bonzour d’Alfred.

Tu ris, tu ris, mais tu ne riras pas toujours, dit Marco Valdo M.I.. Donc, tu aurais fini aux lions, aux ours ou pire encore, aux chrétiens ou dans l’eau, aux crocodiles ou aux murènes

Je lui aurais dit : Tu es la murène de mon cœur Elle aurait craqué, dit Lucien en sautillant de joie...

Je me demande, mon bon ami Lucien, dit Marco Valdo M.I. d’un ton faussement sévère, je me demande si par hasard, tu n’aurais pas mangé de l’herbe qui rend sot. Tu devrais te méfier de ce qui pousse le long des fossés... Les marguerites et le chiendent, ça c’est bon pour l’âne   ; les orties vont bien aussi, mais, je t’en prie, plus de coquelicots, plus de cannabis   ; ça finira mal.

Décidément, tu y vas fort aujourd’hui..., dit l’âne en tressautant encore.

Bon, Lucien, mon ami l’âne aux yeux de la couleur du diamant de l’Afrique australe, laisse-moi te donner un exemple. Imagine un instant, et arrête de te gondoler, on n’est pas à Venise, que tu sois convié à une cérémonie où va prendre la parole un grand chef d’État.

Oui, dit Lucien, juste pour te faire plaisir, j’imagine et alors ?

Un grand chef d’État comme, je vais en choisir un dans le passé pour ne pas avoir d’ennuis, mais tu actualiseras bien. Un grand chef de gouvernement en Italie (oui, à Rome  ;non, pas au Vatican), mettons le plus grand de tous (je parle dans le passé...), celui qui élevait le menton au pinacle de la pensée – tout dans la mâchoire, rien sur le crâne – donc, celui-là va prononcer un discours disons à la gloire de sa politique, de l’Impero ou à sa propre gloire et tu cries «  Ave Caesar ! Ceux qui vont rire te saluent ! ». C’est le Tribunal Spécial dans les vingt-quatre heures et la pendaison sévère s’ensuivra ! Tu actualises ?

Bon, bon, mais je n’allusais pas à un grand chef de gouvernement, même pas à celui de l’Italie actuelle. Je voulais simplement signifier que j’avais appris – par une indiscrétion, que tu allais me raconter l’histoire d’un personnage comique, enfin, je veux dire, célèbre par sa drôlerie D’où, mon « les ânes qui vont rire te saluent », voilà tout.

D’accord, aux ânes bien nés la valeur n’attend pas le nombre des ânées Je te laisse le bénéfice du doute, dit Marco Valdo M.I.. D’autant plus que tu as raison, je vais te parler d’un tel personnage et pour plusieurs raisons : la première, c’est qu’il en vaut la peine ; la deuxième, est que j’en avais l’intention depuis longtemps  ;la troisième, c’est qu’il convient aussi de varier les récits.

Tu vois, dit l’âne en se rengorgeant et en frottant le sol de contentement avec son pied droit, il ne fallait pas t’emballer comme çà et évoquer les mânes de Caesar pour finir par dire que tous comptes faits, j’avais raison...

Non, non, je voulais seulement te mettre en garde contre les évolutions curieuses de notre temps, contre certaine manie qu’il y a dans l’air de voir des terroristes partout et comme tu sais que quiconque critique Caesar (ou sa femme, fût-elle un homme) est ipso facto versé dans la catégorie des opposants et de ce fait (traduction d’ipso facto, mais on évite ainsi la répétition), on le glisse subrepticement dans celle des terroristes ou à tout le moins, des suspects et de toute façon, l’étape suivante fait du suspect un terroriste en puissance de là, à l’enfermer, préventivement, le pas est vite franchi. Dans ces cas-là, on ne s’embarrasse pas de subtilités. D’ailleurs, les aventures de notre héros du jour démontrent tout à fait la pertinence de ce point de vue.

Je veux bien te croire, dit l’âne aux pieds de braise sud-africaine, mais tu ne m’as toujours pas dit de qui il s’agissait. Je ne pourrais donc rien en dire...

Ah, ah, fait Marco Valdo M.I. en singeant l’âne qui singeait Bosse-de-Nage qui ne savait dire en français que ha, ha!, mais c’est tout simplement de notre ami Chveik dont il s’agit. Tu sais bien Chveik, celui qui faillit être condamné à mort sévèrement car il y avait des mouches qui avaient chié sur le portrait de l’Empereur dans la taverne où il buvait sa bière, ce soldat dont l’antienne était « Oui, mon Lieutenant ! ». Le plus parfait des crétins qu’une armée ait jamais engagé et pourtant, Chveik est un des héros les plus subtils et des plus utiles de l’histoire de l’humanité. En fait, si face aux pouvoirs, les hommes appliquaient la méthode Chveik, aucune autorité n’y résisterait. En cela, Chveik (en fait, son créateur Iaroslav Haçek) est un génie. Un génie et un génie par le rire. Mais aussi bien, les sbires de l’Empire n’avaient pas vraiment tort de le soupçonner d’être un monumental danger terroriste  ;Chveik est en quelque sorte le terroriste malgré lui.
 

 

Oh, oh, fit l’âne pour changer. Voilà qui est bougrement intéressant. De ce que je comprends, de ce que je soupçonne (car nous sommes à l’ère du soupçon), Chveik serait une sorte de bombe à comique...

Alors pour faire connaître Chveik , déserteur malgré lui – à force de foncer sur l’ennemi, il quitte le champ de bataille – et surtout pour chanter ses louanges, j’ai écrit un poème qui est aussi bien une chanson. Moi, je la chante sur un air d’un autre Cacanien intitulé : « Ah, vous dirais-je , Maman... », le dénommé Wolfgang Amadeus Mozart, qui aurait bien aimé Chveik. Et d’ailleurs, je m’en vais te le fredonner...




La chanson de Chveik le soldat
Chanson française très respectueuse de l’honneur militaire. 13 août 2008 – À la gloire de Jaroslav Hasek et de l’immortel soldat Chveik et son lieutenant Lucas.
A priori sur l’air d’un autre Cacanien intitulé : « Ah, vous dirais-je, Maman », le dénommé Wolfgang Amadeus Mozart, qui aurait bien aimé Chveik.



Ordonnance de mon lieutenant,
Je suis très obéissant,
Je me lève en chantant
Bien avant mon lieutenant.

Si vous ne me connaissez pas,
Je suis Chveik le soldat.

Je fais la barbe au lieutenant
Chaque jour au campement.
Je lui tends sa brosse à dents
Chaque matin à mon lieutenant.

Si vous ne me connaissez pas,
Je suis Chveik le soldat.

Je prépare ses sous-vêtements
Pour équiper mon lieutenant.
Je repasse l’uniforme blanc
Pour habiller mon lieutenant.

Si vous ne me connaissez pas,
Je suis Chveik le soldat.


J’ai le sens de l’honneur,
Je ne connais pas la peur,
Je salue les couleurs,
J’embrasse le portrait de l’empereur.

Si vous ne me connaissez pas,
Je suis Chveik le soldat.

Sur les ordres du commandant,
À la bataille, mon lieutenant
Me dit Chveik en avant,
J’obtempère au lieutenant.

Si vous ne me connaissez pas,
Je suis Chveik le soldat.

À la bataille, sur le champ
On doit foncer en avant,
Je me dis : Chveik, c’est le moment.
Je m’élance en hurlant.

Si vous ne me connaissez pas,
Je suis Chveik le soldat.

Pour obéir à mon lieutenant,
Je suis parti en avant.
En mémoire de mon lieutenant,
J’ai continué en avant.

Si vous ne me connaissez pas,
Je suis Chveik le soldat.

Le lieutenant n’est pas parti,
Il était déjà mort, pardi,
Le lieutenant n’a pas suivi,
Il était déjà tout raidi.

Si vous ne me connaissez pas,
Je suis Chveik le soldat.

J’ai poussé de grands cris,
J’ai couru sus à l’ennemi,
Je suis arrivé ainsi,
Surtout, ne me reconnaissez pas,
Je suis Chveik le soldat.

J’ai jeté mon fusil,
J’ai jeté mes habits,
J’ai quitté la Cacanie,
Et je recommence ma vie.

Mais surtout, oubliez-moi,
J’étais Chveik le soldat.