12
août 2008
LE PETIT TRIANGLE ROUGE
Achtung Banditen ! (16)
Et
si on reparlait de Marco Camenisch, ça fait un petit temps qu’on
l’a abandonné dans sa nouvelle prison de Novara… Qu’en
penses-tu, Lucien mon ami l’âne aux pieds d’Hermès et aux dents
d’albâtre (mais non pas , d’Al Babator…), dit Marco Valdo M.I…
Ce
n’est pas là une mauvaise idée, dit l’âne en secouant la tête
en signe confirmatif. C’est vrai, on finissait par le perdre un peu
de vue et il importe qu’il soit là souvent, car je crois bien que
son histoire est longue et de plus, je la crois fort intéressante.
Bien sûr, on peut toujours passer son temps à regarder des gens
nager en petite culotte ou des demoiselles s’envoyer en l’air au
bout d’un bâton… Il paraît qu’il y en a que ça amuse…
Drôles d’humains ne trouves-tu pas, Marco Valdo M.I. ?
Oui,
sans doute, mais ils sont nombreux, tu sais… Et vous les ânes,
vous ne vous intéressez pas à ces somptuosités olympiques, vous ne
trouvez pas ça passionnant…, demande Marco Valdo M.I..
Bof,
non ! Mais il est vrai que nous nous sommes des ânes, ne l’oublie
pas !,
dit l’âne en levant la tête pour tendre son cou et pousser un
immense braiment… HIIIIIHAAANNNN
Du
calme, du calme, tu vas déranger les passionnés de petites culottes
natatoires et les voyeurs de demoiselles sauteuses, dit Marco Valdo
M.I. en riant aux éclats. Bon, j’en reviens à mon histoire
d’Achtung Banditen ! Tu te souviens, enfin, peut-être, que nous
avions laissé Marco Camenisch à la prison de Novara au début de
juin 1993. Il y a à peu près quinze ans jour pour jour. Je te
signale à ce propos qu’il y est toujours en prison et qu’il
conviendrait quand même qu’on le libère…
Oh,
oui, dit l’âne aux yeux noirs comme le diamant de la plus profonde
des mines d’Afrique australe. Je pense bien qu’il serait plus que
temps de le libérer… Nous les ânes, on ne ferait jamais un tel
destin à un d’entre nous. Vous êtes bizarres les humains. Je
trouvais déjà étrange votre manie de mettre les animaux en cage,
de les enfermer dans des soi-disant parcs ou jardins zoologiques qui
ne sont rien d’autres que des prisons… Mais voilà que vous le
faites aussi avec d’autres humains… C’est proprement
renversant. J’essaie
de comprendre jusqu’où la cruauté envers des êtres vivants peut
aller. Si je me souviens bien la dernière fois, ils avaient torturé
le prisonnier Salvatore Cirincione… Que va-t-il se passer
maintenant ?
Et
bien, dit Marco Valdo M.I., je vais te faire connaître une nouvelle
fois un de ces récits un peu enchevêtré, une sorte d’enchâssement
de discours, que je vais scinder pour toi, de sorte que tu voies bien
qui parle et de quoi il cause et qui il est, le causeur. Je vais donc
intervenir un peu plus qu’à l’habitude dans le récit.
Mais,
dit l’âne aux muscles d’airain en tournant brusquement la tête
pour mordre dans sa cuisse gauche, ce sont les taons, le temps est
lourd, les temps sont difficiles. Mais, mon ami Marco Valdo M.I.,
j’aime bien t’entendre toi et tes explications, elles-mêmes
assez alambiquées, ça me change des actualités. Et puis,
j’apprends plein de mots nouveaux, je me forme en quelque sorte…
C’est très bien vu chez les humains de se former…
Bon,
me voilà rassuré. Je commence. Le premier qui cause ici, c’est
Marco Camenisch, qui arrive dans une prison où il y a des
prisonniers politiques et qui d’ailleurs, se revendiquent comme
tels. C’est important de faire la distinction. D’ailleurs, même
les nazis l’avaient faite cette distinction entre les différentes
sortes de prisonniers. Leur classification était assez élaborée,
elle avait ce parfum particulier de la précision germaniquement
méticuleuse. Elle distinguait : des prisonniers politiques – en
fait, ceux qui n’étaient pas d’accord avec leur régime : petit
triangle rouge…
Ah,
dit subitement Lucien l’âne en levant la queue en signe de
triomphe, c’est ça le petit triangle rouge que tu portes sur tes
vêtements…
Oui,
dit Marco Valdo M.I., c’est le petit triangle rouge des prisonniers
politiques… Je le porte pour diverses raisons que voici : la
première, c’est que mon père est mort des suites des sévices
qu’on lui a infligés car il était prisonnier politique; c’était
lui aussi, un de ces « Achtung Banditen ! », un
terroriste, comme on dit maintenant des opposants au régime
impérial. C’est donc « in memoriam ». Je le porte
aussi pour rappeler que derrière les barreaux, il y a aujourd’hui
encore des tas de prisonniers politiques, dont certains meurent des
sévices ou vont mourir des sévices infligés par le régime. Je dis
le régime pour simplifier, mais il y en a plusieurs sortes, mais en
finale, c’est toujours la même chose, ça revient toujours au
même. Il y a une autre raison, plus subtile sans doute, mais
terrible. C’est que je me ressens moi-même comme un prisonnier
politique dans ce système. Mais de cela, nous parlerons plus tard.
Revenons à la classification nazie : donc, triangle rouge, les
prisonniers politiques, triangle vert les droits communs, jaunes, les
Juifs, roses les homosexuels, mauves ou violets, les gitans, Roms…
Tiens, à ce propos, certains pays recommencent les persécutions
contre les Roms et les étrangers… Donc, voici ce que raconte Marco
Camenisch :
Novara,
3 juin 1993.
J’ai
été bien accueilli par les camarades et c’est une notable bouffée
d’oxygène de pouvoir parler et vivre avec eux. Evidemment, on a un
paquet de choses et de désirs en commun ; puis, ils sont
tellement sélectionnés que je rencontre le meilleur de l’humanité
tenue en prison depuis les temps de la guérilla diffuse. Personne ne
pourra ensuite rencontrer de grandes désillusions car du point de
vue des incompatibilités, il y a une grande clarté dès le départ.
Ici,
il y a quatre sections. Je suis dans celle où il y en a quatre
d’entre eux et peut-être, avec le temps, j’irai dans la section
où se trouvent presque tous les camarades. On sent un peu de tirage
entre eux en raison de disputes diverses, mais je saurai, avec
le temps, je comprendrai et je m’y ferai, en étant même
« favorisé » comme « outsider » idéologique.
Tu
auras remarqué que Marco Camenisch rencontre en prison des
"politiques" d’autres opinions que lui; il s’agit
essentiellement des militants politiques de gauche que l’Italie
enfermait suite à la révolution manquée et à la terrible
répression qui s’en est suivie et qui dure encore. Marco Camenisch
comme tu le comprends, ne fait partie d’aucun de ces mouvements,
comme tu le sais, mon bon ami l’âne Lucien, Marco Camenisch est
selon les cas, écologiste radical ou anarchiste…
Cela
dit, le second qui intervient est sans doute Piero Tognoli qui comme
tu le sais, aide Marco Camenisch de diverses manières et de ce fait
est donc, un suspect de première ligne pour les sbires du régime.
On va donc aller voir chez lui ce qui se passe. Chercher des preuves,
de quoi ?,
nul ne le sait, même pas les perquisitionneurs. Voici le reportage
en direct de la descente de ces jeunes gens…
Le
15 juin est un jour normal comme tant d’autres.
Je
pensais jusqu’à 13 h 40. Je sors cinq minutes, le temps de déposer
papier et verres dans les bulles appropriées et de retraverser la
cour en terre battue, en passant par l’entrée secondaire. Je les
trouve dans l’escalier qui mène à mon humble maisonnette à
balustrade.
Ils
n’ont pas besoin d’être invités et moins encore de
présentations. Ils sont tous les sept en uniforme. On se regarde
silencieusement pendant quelques secondes.
Ce
n’est pas la première perquisition que je subis, mais tant de
carabiniers chez moi, je n’en avais jamais eus. Mon habitation est
si petite et eux si nombreux qu’une paire doit rester sur la
terrasse, à farfouiller les caissettes de bois. Porte et fenêtres
sont grand ouvertes et je vois mes voisins qui lorgnent derrière
leurs tentures à demi-closes.
Le
mandat est signé par le parquet de Massa et il se réfère aux
enquêtes relatives aux « nombreux épisodes d’attentats à
l’explosif aux structures portantes et aux lignes électriques de
l’ENEL, de la fin du printemps 1990 à aujourd’hui ». Ils
séquestrent deux timbres, une fronde, deux tracts déjà archivés
et un article inédit en solidarité avec Marco. Puis, ils cessent
leur harcèlement.
Heureusement
que j’ai tapé l’article en double, que le propriétaire de la
maison est un type tranquille qui s’occupe de ses affaires et que
je suis très bien apprécié de mes voisins. Il reste une mise en
scène d’intimidation devant tout l’immeuble. Mitraillette à la
main et garde armée à l’entrée principale dès 7 heures du
matin.
Le
même jour, à Carrare, rue S.Piero, ils ont envahi et perquisitionné
l’imprimerie et les maisons adjacentes. Le 20 mai à Lunigiana, ils
ont perquisitionné la maison d’Ubaldo et de Manuela.
Le
ratissage continue. La solidarité avec Marco tout autant.
Tu
remarqueras que le simple fait de côtoyer Marco Camenisch ressemble
furieusement à un délit et justifie des exactions étatiques et
justiciaires. C’est que va arriver à bien des gens qui ont
seulement eu l’audace de faire connaître leur désaccord avec les
méthodes barbares. Tu te souviens de la classification du
libéralisme : quand tout va bien et que tu manges la soupe avec le
sourire, c’est le libéralisme doux; à partir du moment où tu
fais la grimace et que tu critiques le brouet insipide qu’on te
sert chaque jour, on passe insensiblement au libéralisme sec et bien
entendu, si tu insistes et que tu fais la mauvaise tête et l’esprit
critique, on en vient au libéralisme brut. Bref, pour mieux me faire
comprendre des ânes, je dis que si tu n’avales pas la carotte avec
le sourire, on t’enfonce le bâton ou on te l’abat sur la tête
jusqu’à ce que…. A ce moment, le régime est tellement dur, on
est dans le libéralisme aigu, il y en a diverses sortes aussi,
regroupées sous le nom générique de fascisme.
Le
troisième récit est celui d’une visite à Marco Camenisch par sa
maman et son frère Renato qui arrive de Suisse via Milan, où
l’attend Piero Tognoli, puis trajet jusque Novara et la prison.
D’un côté, la famille qui peut visiter le prisonnier; de l’autre,
l’accompagnant qui attend à l’Oasis Verte.
Notre voyage s’allonge, mais nous y sommes encore cette fois. Un bref passage sur la ligne Milan – Turin, un autobus depuis la gare et nous y voilà. Nous entrons décidés comme les trois mousquetaires dans le minuscule hall.
Le
gardien-bureaucrate de la réception a une face qui appelle les
gifles rien qu’à la regarder. Un de ces maniaques qui contrôlent
même les poils dans les œufs. Il ne comprend pas tout de suite
qu’Annaberta et Renato viennent de la République helvétique. Ils
ne peuvent donc pas avoir une carte d’identité italienne. Il
s’éternise. Ensuite, il voudrait aussi mes papiers, mais moi,
pourtant, je ne suis qu’un simple accompagnant. Je les laisse sur
le seuil du cylindre qui sert de détecteur de métal pour les
personnes et les paquets de vivres et je commence mon attente.
Un
jardinet public avec quatre arbres et deux bancs est encaissé entre
la prison et un quartier périphérique de maisons populaires, une
petite ville et les habituelles autos stationnées de chaque côté
de la rue. Je découvre l’Oasis Verte, une pizzeria à deux pas, et
la ville qui se tarit au sud en se confondant avec les prés et les
champs.
Je
reviens au banc et je feuillette Hrabal, qui avec sa Prague magique
me tient agréablement compagnie. Il est triste d’abandonner par
moments sa lecture et de capter une image de fermières occupées à
battre leurs tapis aux balcons. Il est douloureux de toucher du
regard l’indifférence de ceux qui vivent ainsi tranquillement au
contact étroit de ce lieu de souffrance.
Et
finalement (pour aujourd’hui),
le
récit
reprend
avec
quelques réflexions de Marco Camenisch sur les relations entre
prisonniers et face au système et à ses sbires. Ceux que Marco
Camenisch au nom de tous les prisonniers du monde appelle « l’ennemi
commun ».
Novara,
26 juin 1993.
On
ne peut pas en prison se permettre les mêmes niveaux d’intrigues
idéologiques ou de controverses futiles si chères souvent aux
milieux politiques de l’extérieur. Comme prisonniers de gauche, de
droite ou simplement communs, nous sommes tous sur la même barque de
l’anéantissement systématique. Même si on n’est pas intéressé
à lutter contre un ennemi commun en compagnie de quelqu’un qui
nous est incompatible et ennemi, dans une telle situation extrême,
on ne peut exclure des rapports solidaires et cordiaux.
En
prison, un « brave gars », un « ami » est
celui qui ne trahit pas et qui ne collabore pas avec l’institution,
qui est réellement solidaire et bien éduqué avec son camarade de
détention, qui, en un certain sens, est une peine de mort diluée
dans des temps fort longs. Totalement à la merci de l’ennemi
commun.
…
A
San Vittore, deux « simulateurs » sont morts de problèmes
cardiaques… Un à l’intérieur et l’autre dans le fourgon
cellulaire durant son transfert à Reggio di Calabria, avec
l’assentiment des « médecins ».
A
moi, ils me le font payer par de petites provocations quotidiennes.
Par exemple, le directeur ne m’a pas donné les deux heures
supplémentaires de parloir, qu’on concède à tous et qu’on
retire périodiquement pour des raisons disciplinaires. « On
n’est pas dans les conditions », m’a-t-on répondu.
Administration normale. Les comptes se règlent.



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