samedi 26 décembre 2015

LA SURVIE EN PRISON Achtung Banditen ! (17)

19 août 2008


LA SURVIE EN PRISON

Achtung Banditen ! (17)







Ôho, hohô, ohé, hôhé…. Y a quelqu’un ? Marco Valdo M.I., où es-tu ? Marco Valdo M.I., que fais-tu ?…
 
Je mets ma chemise…, dit Marco Valdo M.I. d’une voix forte et très appuyée.
 
Ôho, hohô, ohé, hôhé…. Y a quelqu’un ? Marco Valdo M.I., où es-tu ? Marco Valdo M.I., que fais-tu ?…
 
Je ferme ma chemise, dit Marco Valdo M.I., en éclatant de rire et en tapant gentiment sur l’arrière-train de l’âne. Salut, Lucien. Salut, Lucien ? Quand je dis ça, j’ai toujours l’impression de bégayer. Qu’est-ce qu’il t’est arrivé, mon grand ami aux longues oreilles et à la queue dure et raide ?
 
Rien de particulier, dit Lucien l’âne tranquille. La journée s’est passée d’une manière rigoureusement morne. Ce n’est pas que ce soit désagréable, non, simplement, il n’y a rien de spécial à te rapporter. Mais, comme tu le sais, je suis un âne…
 




 
 
Oui, je te comprends, c’est un peu comme ça la vie quand elle est sans aventures extravagantes, quand elle est tranquille, les jours comme les ours se suivent… Un moment, on ne sait même plus trop le jour où on est, ni celui qui vient. Pas d’ennuis, pas de tracas, pas de perturbations, pas de contraintes, pas de coureries, pas d’horaires, pas d’impératifs… Ces moments-là quand ils ne sont plus là, on se rend seulement compte alors que c’étaient parmi les meilleurs qu’on puisse connaître.
 
Eh bien, c’est une vie d’âne ça, dit Lucien l’âne d’or. Du moins, c’est une vie d’âne telle que je l’ai rêvée et telle que je la vis maintenant. Tranquillo, tranquillo… Un long voyage sur une mer calmée, on glisse d’un jour à l’autre, sans trop s’en faire, sans trop savoir à quoi l’on pense…
 
Oui, oui, mon cher Lucien, je vois bien que tu es passé par Éphèse, que tu as côtoyé les philosophes antiques, que tu as traversé le Moyen-Âge où Augustin de Madaure, la ville numide, s’est moqué de toi, la Cordillère des Andes et les déserts d’Afrique et d’Asie… Enfin, cette énumération, uniquement, pour vanter la sagesse de ta réflexion. Je voudrais seulement ajouter que c’est précisément dans cet apparent calme que naissent les plus grands tourbillons poétiques, que se créent les idées, que s’ébauchent les gestes les plus créateurs… En somme, ce vide est plein…
 
Je t’entends bien, Marco Valdo M.I. et tu as sans doute pressenti bien mieux que je ne pourrai le faire… Cette chose, ce mouvement des choses, ce rien originel de la création Et cette nécessité qu’il y a à passer par ce néant pour se retrouver… Enfin… On n’est quand même pas là pour philosopher; que vas-tu me raconter aujourd’hui ? Si tu me parlais un peu de notre ami Marco Camenisch ? Je n’ai pas entendu dire qu’il était sorti de sa boîte infernale, qu’ils l’avaient relâché…

 







 
Non, malheureusement, ces Suisses ne l’ont pas relâché encore ! Cependant, mon ami Lucien, l’âne aux pieds d’Hermès, je veux te satisfaire et je vais te faire connaître la suite de l’histoire d’Achtung Banditen ! Mais d’abord, quelques phrases d’introduction pour nous situer. La dernière fois qu’on en a parlé, Marco Camenisch était en prison à Novara. C’est là qu’on le retrouve. L’extrait qui suit commence en juillet 1993 et se termine en décembre de cette année-là. Il couvre donc une période de six mois. Deux éléments méritent d’être plus spécialement soulignés : la lutte de Marco Camenisch et de ses codétenus pour le respect de leurs personnes et pour des conditions de vie disons « humaines » – contentons-nous de ce mot, provisoirement ; la poursuite et le développement de la relation entre Marco et Manuela Tu vois, il y a même une histoire d’amour.

Novara, 30 juillet 1993.
 
Ici, les habitudes sont différentes, les conditions sont différentes, plus de travail et de social et ceci influe sur la communication épistolaire. Je ne réponds plus au vol comme je le faisais un temps.
Je suis devenu fainéant, nonchalant et en plus, je suis en rage contre les discours et le purisme idéologique de ceux qui se trouvent dehors. Cela se passe en Allemagne aussi et surtout, en France, spécialement chez les « intellectuels ». Ces tergiversations m’irritent Il me semble que par certains côtés, la « gauche » dépasse la « droite » dans la pensée réactionnaire et la stupidité…
De mon côté, je n’ai pas l’étoffe du héros et pas la moindre volonté de servir de mythe pour des projections frustrées de celui qui se trouve commodément à l’extérieur. Les principes idéologiques, religieux, abstraits ne m’intéressent pas non plus et, pour faire du chemin ensemble, il faut des faits et il faut rester les pieds à terre ; il vaut mieux sélectionner ses relations.
 
Dans les prisons, il semble que cela va toujours plus mal. Dans le mois de mon procès, passés avec Orlando à la prison de Parme, il y a eu seulement 5 suicides, un peu moins fameux que ceux de Milan. Ici, à Novara, à ce qu’il semble, personne ne se suicide jamais ; on y est « trop bien ». Sûrement un peu mieux qu’à San Vittore, cela je peux le confirmer.
 
Novara, 18 août 1993.
 
Il fait une chaleur du tonnerre de dieu … On dort mal et peu. Je me lève à six heures (heure solaire) car ce mois-ci, je suis balayeur… Je dors peu, mais très souvent, je suis sur mon lit et mes pensées vagabondent. Ces jours-ci refleurissent des tas de souvenirs de filles de mon passé, qui maintenant me paraît lointain, et je me divertis à mettre au point dans mes souvenirs, des visages et des choses assez floues. Après-demain, j’aurai mon entrevue avec Manuela, une autre « cinglée » de ma vie, et en cela, nous apparierions-nous à la perfection ? Je dois reconnaître qu’elle est vive et attentive ; c’est tellement vrai qu’elle a tenu bon et qu’elle a réussi à avoir elle-aussi droit aux visites.
Je me suis inscrit pour le cours d’informatique (vidéographique) et qui sait s’ils me laisseront suivre ce cours. Je pourrai ainsi suppléer au manque / interdiction de machine à écrire pour produire ensuite quelque chose.
 
Novara, 12 septembre 1993.
 
La tendance paraît se consolider à dénoncer et à contrer fermement, à résoudre les conflits par des mesures répressives extrêmement disproportionnées. Le développement systématique des tabassages est en compétition avec la barbarisation générale juridico-pénalo-législative en cours. Ceci s’exprime par l’aggravation de la gestion surtout à l’encontre de la population carcérale qu’on veut exclure des « bénéfices » de la Gozzini et traiter de façon différenciée. Cela signifie une réduction des espaces, une vivabilité réduite et, comme cela est déjà arrivé ici et dans la spéciale de Voghera, une diminution de moitié des heures d’aération, de sociabilité, des rétributions et d’autres choses.
Le camarade Bruno Ghirardi, qui a subi un tabassage, est depuis déjà un temps soumis à une punition disciplinaire à régime restreint semblable au 41 bis. Elle dure 6 mois, elle est prorogeable par 3 mois et c’est une disposition interne dont est responsable le tribunal de surveillance sur requête de la direction. A la fin des 6 mois, arbitrairement et dans un but purement persécutoire, la mesure a été prolongée à l’encontre de Bruno.
En France, Georges Cipriani, prisonnier, membre d’Action directe, après avoir été soigné par des doses « massives » de psychotropes, a été retransféré en détention d’isolement « normale » dans une prison spéciale.
 
Novara, 13 septembre 1993.
 
Communiqué de presse des 70 détenus de la section spéciale.
 
Les détenus de la section spéciale (Côté A/B) s’abstiendront de toute activité de travail les lundi 13, mardi 14 et mercredi 15 pour protester contre la pratique des tabassages en usage fréquent dans la prison de Novara.
Le tabassage à froid répété et brutal qu’a subi Bruno Ghirardi le mercredi 8 est seulement de dernier en date.
 
Novara, 2 octobre 1993.
 
Il m’est arrivé aujourd’hui une proposition intéressante de deux garçons suisses de 25 et 28 ans, l’un Tessinois et l’autre des Grisons. Ce sont deux étudiants à l’école d’Art de Lausanne et ils voudraient faire un film documentaire sur mes aventures, avec des interviews filmées de moi et des personnes que je connais.
 
Novara, 25 octobre 1993.
 
Le 26 novembre, il y aura le procès d’appel et je n’ai pas encore décidé si j’y serai ou non. A dire vrai, je ne tiens pas vraiment à y aller, mais dans l’ensemble, comme pour toutes les choses, il y a du pour et du contre. Pour le moment, je me grignote avec goût le « panozzo » de notre terroir.
A présent ici, il fraîchit, mais l’État italien paraît avoir trouvé des sous pour le mazout et c’est pourquoi, on chauffe ; c’est pas plus mal. La vie s’écoule comme à l’habitude. Durant la journée, j’ai peu de place pour mon travail, que je concentre pour cette raison que je le concentre vers le soir-nuit. Puis, j’ai commencé et je continue ce yoga qui ne me déplaît pas. On m’a accordé deux heures de plus de visites par deux mois. C’est mieux ainsi, maintenant, je ne dois plus pénaliser personne par manque de temps.
 
Novara, 30 octobre 1993.
 
Communiqué de presse des détenus grévistes de la section spéciale.
 
Du 30 octobre au 2 novembre 1993, nous refuserons la nourriture administrative et du 30 octobre au 8 novembre 1993, nous nous abstiendrons de toute activité de travail, en solidarité avec la population détenue qui proteste pour le moment ou non par des initiatives diverses pour des revendications similaires.
Nous demandons de fermer l’Asinara et Pianosa. Un traitement carcéral et judiciaire égal pour tous. L’abolition de la perpétuité. L’abolition du décret Scotti-Martelli et du 41 bis. L’abolition de la loi sur les repentis. Régularisation générale ? Les malades graves chez eux. Application indiscriminée de la loi Gozzini. Application du code pénitentiaire par exemple pour la détention près du domicile des familiers.
 
Maintenant, je suis un homme de peine de la section. Cela signifie : nettoyage de la section, des douches et surtout servir les détenus enfermés. C’est un stress total ; par chance, la grève a raccourci le mois…
Avec les camarades, je discute beaucoup et j’espère pouvoir continuer à apprendre et à grandir en débattant. Par contre, en ce qui concerne les rapports affectifs et l’amour extérieurs, je n’ai pas à me plaindre, au-delà de mes limites à les cultiver et des circonstances. M’est arrivée avec le courrier d’aujourd’hui la lettre de Manuela ; je me sens mal quand elle ne m’arrive pas. Je suis désormais dépendant de recevoir comme de donner cette dose journalière d’affection.
 
Novara, 30 décembre 1993.
 
Les fêtes sont presque passées et par un froid terrible, on attend l’année nouvelle…
Tout en étant sans grandes nouvelles, j’ai reçu volontiers la visite de Rambert et le 27, l’express de Salvatore Cirincione m’est parvenu.
Effectivement, le 15, il a été opéré de calculs : « un gros comme une noix et une centaine d’autres très petits cailloux. » Avant l’opération, Salvatore a subi d’énormes pressions. « Après une bagarre avec le docteur Cospito, car celui-là estimait que j’avais des intentions suicidaires, le 10 décembre, il me fit mettre sous surveillance permanente et avec un planton dans ma cellule.
Après de dures polémiques, le chantage de ne pas l’opérer et une visite psychiatrique, qui atteste son absence de volonté suicidaire, le 13, on lui enleva le garde. Le 14, le chirurgien lui répéta la nécessité absolue de l’opération, mais aussi de la suspension de sa grève de la faim. Salvatore la suspendit et fut opéré le 15…
Les dix jours suivants « ont été terribles, pas tellement à la suite de l’opération, mais en raison des infections et des antibiotiques pour le foie et la vessie. » Sa lutte est fort intéressante et donne l’idée de ce qu’est San Vittore : « … en cette période, nous sommes en train de lutter et mon initiative commence à donner ses fruits. Le 23-24, tout le centre médical a refusé la mauvaise nourriture de l’administration. Ce fut un succès.
Pensez, le soir du 24, ils nous ont servi un brouet, une salade pourrie et un tout petit morceau de fromage. C’était le DÎNER. Toutes les assiettes ont volé dehors des cellules… ».


La vilénie de Voltaire

20 août 2008

La vilénie de Voltaire

« Est-il en notre temps rien de plus odieux, de plus désespérant que de ne pas croire en Dieu… »

 
Quoi, qu’est-ce que tu chantes ?, dit Marco Valdo M.I. à Lucien l’âne qui en a tant vu et tant entendu…


Mais, c’est une chanson…, dit Lucien l’âne à la voix de Caruso.


De Brassens, je sais, je connais ce mécréant qui échappera de peu au supplice d’Abélard… Heureusement, il y a encore de bonnes femmes. Et toi, Lucien, qui connut les mystères d’Éleusis et autres sympathiques délires mystiques, vas-tu te mettre à genoux, prier et implorer, faire semblant de croire… Ou vas-tu passer ton chemin sans trop te soucier de ces calembredaines ?
 

Tu sais bien, mon ami Marco Valdo M.I., que je n’ai pas vocation à me laisser sombrer dans le mystère, ni d’avaler les hosties et cela, justement parce que j’ai connu bien des mystères et que je sais qu’enfin, la nonne aima le brigand et moi, Photis.


 
Dis, Lucien, peux-tu m’expliquer quel genre de plante poussait sur le bord du chemin ? Je t’avais pourtant recommandé de ne pas manger de coquelicots, l’autre jour. Comme tu sais, il y a herbe et herbe.

 
À propos d’herbe, et de mauvaise herbe, comme avec mon ami de l’époque, que j’emmenais partout avec Marguerite sa donzelle, je ne suivais pas les chemins qui mènent à Rome, il ne t’étonnera pas que j’ai eu quelques ennuis dans le passé, et comme on était aux temps des fanatiques d’Augustin, j’ai tout juste eu le temps de passer les Alpes après avoir dû mener mes amis au bûcher, précisément. J’en tiens pour preuve le récit de Schwob : « Pour Dolcino et Margherita, on les attacha sur un âne, le visage tourné vers la croupe ; on les mena jusqu’à la grande place de Novara. Ils y furent brûlés sur le même bûcher, par ordre de justice.»

 
Hou lala, ouhlala, dit Marco Valdo M.I., je ne savais pas que tu connaissais l’ami Dolcino et l’aimable Marguerite ; on en parle encore maintenant de ces deux-là et même, je te le raconterai prochainement, on détruit encore les monuments que leurs amis érigent pour eux. Tout ça, d’ailleurs, colle bien avec l’histoire de l’Achtung Banditen ! d’aujourd’hui.

 
Ah oui, dit Lucien l’âne aux pieds d’Hermès et aux pas de danses de Dionysos, et quel est ce mystérieux Bandit… ? Qui est ce terroriste ? Quelle terreur a-t-il bien pu inspirer et dans quel maquis a-t-il mené son combat ? Car je suppose bien qu’il s’agit d’un de ces ennemis de la société, un de ces gens qui veulent changer le monde pour le rendre plus juste, plus libre, plus honnête, plus humain… Quel est donc cet émule du Che ?

 
Oups, Lucien, dit Marco Valdo M.I., tu y vas fort et de travers. D’abord, en matière d’émules, excuse-moi, malgré ton caractère d’âne, ce serait plutôt l’inverse ; ce serait bien le Che qui serait son émule. Il y a plus de deux cents ans d’écart entre eux. Notre nouvel invité vivait vers 1700. Ensuite, pour le maquis, tu n’as pas tort. Il vivait dans un maquis, qui l’est toujours presque autant aujourd’hui : ce sont les Ardennes, pays de sangliers, de têtes dures, de chasseurs et de taiseux. Pays de Rimbaud aussi.

 
Ha, ha, fit Lucien l’âne en reculant de deux ou trois pas pour montrer qu’il écoutait avec plus de recul les indications de Marco Valdo M.I..


Quant au terroriste…, dit Marco Valdo M.I. Oui, il a terrorisé l’Europe et d’un certain point de vue, il la terrorise encore, si terroriser consiste bien en ce que tu as dit : c’est-à-dire vouloir un monde plus juste, la mise en commun des biens, la répartition du travail, le souci de la collectivité, une certaine rigueur morale…
 

Le chœur de l’infâme

Le mieux de l’affaire, c’est qu’il fut prêtre sa vie durant et même curé de deux paroisses, distantes de quelques milliers de mètres l’une de l’autre. Il fut un de ces prêtres – et crois-moi, il y en a eu beaucoup dans l’histoire – qui ne croyait pas du tout aux énormités religieuses que leur état leur imposait de débiter en chaire de « vérité ». Il y croyait tellement peu qu’il s’est excusé dans sa lettre testamentaire à ses paroissiens de leur avoir menti pendant quarante ans et surtout, de ne pas avoir eu l’audace de leur dire la vérité … Enfin il faut savoir qu’il s’est rattrapé depuis. C’est ce curé qui a lancé la belle imprécation qui résonne encore de tout son sens : «Je voudrais, et ce sera le dernier et le plus ardent de mes souhaits, je voudrais que le dernier des rois fût étranglé avec les boyaux du dernier prêtre. »
Et crois-moi, il avait le même souhait à l’égard des riches et des puissants.

 
OH, OH, dit Lucien l’âne, en se grattant le menton et l’oreille du pied. Voilà qui est étonnant… Enfin, je veux dire que c’est étonnant de trouver quelqu’un qui parle comme Dolcino et d'autres que j’ai connus dans le monde. Tu n’as pas tort, Marco Valdo M.I., beaucoup de curés croient autant en Dieu que moi en mes chaussettes. Mais au fait, comment s’appelle-t-il ce curé et comment sait-on ce qu’il a raconté ?

 
Mon bon Lucien, je ne vais pas me lancer dans une conférence érudite sur le sujet, car il y aurait dix mille détails à aborder. Je vais faire simple : il s’appelait Jean Meslier et il dit tout cela dans son « testament » qu’il déposa chez un notaire… Mais, il y a quand même une partie de cette affaire sur laquelle je voudrais insister un peu, c’est l’intervention du Sieur Jean-Marie Arouet, alias Voltaire, qui a voulu étouffer la voix de Jean Meslier en réécrivant quelque peu ses pensées et en faisant un fameux caviardage. Jean Meslier a comme caractéristique principale sur le plan de la croyance, c’est qu’il n’en avait pas et que pour tout dire, en plus de vouloir éventrer des curés, il était athée – il l’est d’ailleurs resté. Mais d’un athéisme militant, et même, pourrait-on dire d’un antithéisme militant. On pourrait sur ce plan le comparer à Max Stirner ou à ton interlocuteur présent. En clair, non seulement Dieu n’existe pas, mais il ne faut pas voir dans son abstraction pure une raison pour le laisser vivre, même erronément ; en somme, si la religion est l’opium du peuple, Dieu en est le grand Pavot ; il faut l’éradiquer pour que l’homme – toi, moi… puisse vivre. Donc, ce petit salaud de Voltaire – je ne vois pas d’autre mot, avait entendu parlé du Testament de Meslier et il s’est empressé de s’en procurer une copie. Ensuite, sous prétexte d’en faire un résumé, il l’a purement et simplement dénaturé. Il a fait de Jean Meslier, un de ces déistes, à la manière de ceux avec lesquels Voltaire entretenait des relations amicales très suivies.

 
Mais c’est dégueulasse, dit l’âne en lançant une ruade symbolique.

 
Mais, rassure-toi Lucien, tu penses bien que Jean Meslier n’est pas du genre à se laisser étouffer, même par un Voltaire, lui qui, étant de surcroît curé – une circonstance aggravante -  avait osé affronter l’infâme à mains nues.

 
Excuse-moi, dit Lucien l’âne en élevant sa queue en point d’interrogation, mais qui est cette infâme dont tu parles ?

 
C’est celle que Savonarole, Luther, les Anglicans eux-mêmes traitent sans hésiter de Putain : notre Sainte Mère l’Église Catholique, Apostolique et Romaine. Voltaire lui l’appelait « l’infâme ». Enfin, tout ça pour te présenter la chanson que je voulais te faire connaître ce soir et son commentaire. C’est une chanson d’un auteur italien que j’ai traduite. Cet auteur l’a écrite il y a plus de trente ans ; il se nomme Anton Virgilio Savona et la chanson s’intitule tout simplement « Le testament du curé Meslier ». En maintenant, allons-y !

 



 

 
 
 



Jean Meslier (Mazeny, Champagne 1664 – Étrépigny, Champagne 30 juin 1729), curé d’Étrépigny, en Champagne (commune proche de Charleville-Mézières, où naquit et grandit plus tard un autre imprécateur de haut vol, le dénommé Arthur Rimbaud - actuellement département des Ardennes – 08 – Région Champagne-Ardennes) eut cette idée de publier – en les déposant sous forme de testament – ses pensées et ses colères à titre posthume. Est-ce parce qu’il y travailla jusqu’au bout de sa vie ou en application d’un principe de précaution ? Toujours est-il que ce texte et sa lettre aux paroissiens qui le présente ont surgi à son décès, puis ont disparu et par la suite, ont connu des fortunes diverses avant de pouvoir venir au jour en édition intégrale plus de deux cents ans après ce dépôt, qui pourtant les a sauvés. Dans cette aventure du « Mémoire des pensées et sentiments de Jean Meslier », le caviardage de Voltaire fut assurément une vilénie (Meslier à la sauce déiste de Voltaire est à la correction littéraire et intellectuelle, ce que le fast-food est à la cuisine – une trahison et pire, une erreur !), mais l’arrangement voltairien eût quand même le mérite (involontaire) d’attirer l’attention sur les 3 exemplaires que Jean Meslier avait déposés au greffe. Grâce soit rendue, dès lors, au hollandais Rudolf Charles, éditeur de son état, qui tenta la première intégrale à la fin du 19ᵉ siècle !

Quant à savoir pourquoi Jean Meslier n’a pas publié de son vivant, j’ai ma petite idée à ce sujet. Tout simplement, il faut quand même connaître un peu les Ardennes pour comprendre que un : trouver un éditeur était en soi une odyssée, deux : qu’écrire le « Mémoire » (outre que de tenir sa charge de curé…), était aussi un formidable défi et trois : qu’enfin, en rédiger les copies prenait du temps et était essentiel pour en assurer la postérité… Le reste est sans doute dû à la volonté d’aller le plus loin possible dans la rédaction… Jean Meslier ne s’en cache pas lui qui commença son texte par : « Mes chers amis, puisqu’il ne m’aurait pas été permis… » et dit – en substance ensuite – « Je vous l’aurais bien dit de vive voix, juste avant de mourir, mais je ne suis pas sûr…. (ceci traduit en langage moderne) que j’aurai encore toute ma tête à ce moment… Donc j’ai pris la précaution d’écrire ». En ce temps-là, la mémoire des bûchers de l’Inquisition illuminait encore l’Europe.

Par ailleurs, on n’a pas fini de disserter sur Jean Meslier. Je n’en dirai pas plus ici, sauf à reprendre ce que les paysans de Lucanie disaient au temps de Carlo Levi (1936) : « Noi, non siamo cristiani, siamo somari » (« Nous nous ne sommes pas des chrétiens, nous sommes des bêtes de somme »), sauf à reprendre la phrase de Jean Meslier qui excommunie quiconque la prononce ou la reproduit :

«Je voudrais, et ce sera le dernier et le plus ardent de mes souhaits, je voudrais que le dernier des rois fût étranglé avec les boyaux du dernier prêtre. »

Puis-je ajouter, dit Marco Valdo M.I., que c’est aussi le mien de souhait – et pas le dernier.
Et, comme disait cet autre mécréant anarchiste de Brassens : « Et tant mieux si c’est un péché, nous irons en enfer ensemble… Il suffit de passer le pont »
 


 
 Le testament du curé Meslier.
Chanson italienne – Il testamento del parocco Meslier - Anton Virgilio Savona - 1972
Version française – Le testament du curé Meslier – Marco Valdo M.I. - 2008



Vous avez sur le râble le fardeau pesant
Des princes, des prêtres, des tyrans
et des gouvernements ;
des nobles, des moines, des chanoinesses et des prélats,
des fripons de garde-sel et de tabac
et des magistrats.
Vous avez sur le râble les puissants et les guerriers,
les ineptes, les inutiles et les rusés,
et les douaniers,
les riches qui volent pour s’engraisser
laissant le peuple entier
entretemps – crever.
 
Abattez
les riches condottières
et les princes !
Ce sont eux,
pas ceux de l’enfer,
les diables !
 
Des vermines qui laissent au paysan
seulement la paille du grain
et la lie du vin.
Ils théorisent paix, bonté et fraternité
et puis, ils légalisent les trônes
et l’inégalité.
Ils ont inventé le Dieu des puissants
pour endormir et faire plier
les corps et les esprits.
Ils ont inventé les démons et les enfers
pour faire trembler et taire
les pauvres et les sans-terre.
  
Abattez
les riches condottières
et les princes !
Ce sont eux,
pas ceux de l’enfer,
les diables !
 
Ce ne sont pas les démons de la cour inférieure
vos pires ennemis,
après la mort ; mais ce sont ces gens qui lèvent les doigts,
anéantissent et font pourrir
votre vie !
Et si vous vous unissiez, vous pourriez les arrêter
en utilisant du boyau de prêtre
pour les pendre ;
Ainsi, vous ne seriez plus leurs esclaves
mais enfin, du fruit de votre travail, les maîtres !
  
Abattez
les riches condottières
et les princes !
Ce sont eux,
pas ceux de l’enfer,
les diables !


La première guerre biologique

21 août 2008

La première guerre biologique





Ah, dit Marco Valdo M.I., Lucien, mon bon ami aux pieds d’Hermès, aujourd’hui, je me sens l’âme épique.

L’âme épique, dit l’âne Lucien en ouvrant des yeux encore plus énormes qu’à l’ordinaire, qu’est-ce à dire ? Car là, tu piques ma curiosité, tu réveilles mon goût des histoires rares…

En fait, voilà, Lucien, dit Marco Valdo M.I., je suis très perplexe. J’ai envie de te conter une vraie histoire, une histoire vraie ou presque vraie ou racontant une partie de l’histoire avec un grand « h », de parler d’un autre monde, d’un autre temps. Le nôtre, le temps de ces jours-ci est certes passionnant, mais le passé, ces histoires anciennes ne sont à la vérité pas si anciennes que ça. Toi qui connus l’Éphèse antique, tu sais bien que ce n’est pas si loin que ça.

Te voilà bien soucieux et dis-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, véritablement tu ne sais pas ce que tu vas me raconter ou simplement, tu hésites entre divers récits ?

Tu as raison, mon bon Lucien, dit Marco Valdo M.I., et je le vois à ton sourire, blanc comme la cuisse de l’Apollon de Michelangelo, que tu sais que tu as raison… J’hésite beaucoup : vais-je te faire connaître la dernière chanson que j’ai traduite pas plus tard que tout à l’heure – entre parenthèses, c’est une histoire terrible que celle de Peppino Impastato, jeune homme assassiné par la mafia… Celle-là, je te la dirai peut-être un jour, si tu me le rappelles. Ou alors, vais-je te conter la suite des aventures de Marco Camenisch, ce qui est nécessaire, mais peut-être pas ce soir, ou cette histoire de la via Rasella que je tiens au chaud pour toi ou telle ou telle autre qui me trotte en tête sans que je m’en souvienne trop bien à l’instant où je te parle ?

En vérité, je te vois bien désemparé, dit l’âne en baissant les oreilles en signe de compassion. Mais honnêtement, je me demande si tout ceci n’a pas comme but d’arriver à me présenter sur un plateau l’histoire que tu as en tête depuis le début. Cela, je te l’avoue, je le soupçonne fort. Alors, sans hésiter, accouche !

Tout ceci n’est pas faux et je crois bien que je vais me décider à te parler d’une histoire fantastique qui est arrivée, il y a des centaines d’années et qui raconte la première guerre écologique ou biologique ou épidémiologique connue en Europe.

Oh oh, dit l’âne brusquement nettement plus attentif, plus curieux de cette curiosité aiguë qui surgit quand on touche le nerf sensible de l’esprit. C’est très intriguant et je ne peux me retenir de penser que tu exagères à nouveau ou que tu galèjes…Une guerre biologique ; en somme, tu veux me faire croire qu’il y a eu dans le passé un pays, une armée, un roi, que sais-je… qui a eu comme stratégie d’anéantir son adversaire en lui inoculant une maladie suffisamment grave que pour l’éliminer du combat … C’était une guerre de village, je suppose…

Non, non, on parle bien d’une guerre de pays à pays, d’un État souverain contre un autre État souverain ou en tous cas, les deux se prétendant tels. Et pour ne pas te faire languir plus, je te situe l’affaire : il s’agit aussi de la première guerre de libération nationale – c’est-à-dire une guerre menée par des peuples d’un ensemble géographique qui se considère et qu’on peut considérer comme un ensemble cohérent et qui entendaient créer un pays, un État, une nation tout ce qu’on voudra du genre sur leur territoire. De fait, l’ensemble est cohérent et la géographie en délimite les frontières, car il s’agit d’une île – suffisamment petite pour faire son unité et suffisamment grande pour que ce soit crédible et possible et cette île, c’est la Sardaigne. Les Sardes sont en effet, à ma connaissance, le premier peuple à avoir gagné sa guerre de libération nationale et à avoir chassé l’envahisseur – en l’occurrence, le roi d’Aragon, c’est-à-dire les Espagnols.





photo de William Leroy

Les Espagnols ?, dit l’âne surpris et presque incrédule ce qui se voyait à la façon dont il avançait son cou comme pour braire. Les Sardes ? Un si petit peuple – en nombre de personnes contre un si grand… Et quand ça, tu peux me le dire ?
Pour le quand, dit Marco Valdo M.I., c’est très facile, je dirais quelque part entre 1380 et 1400… On n’est pas à une année près. Quant à l’importance en nombre des populations, tout en la matière est relatif. Les Espagnols sont bien puissants, nombreux, riches, expérimentés sur le plan militaire, ont une flotte considérable… Tout cela est vrai, mais ils ne sont pas chez eux et dans l’île, ils sont évidemment inférieurs en nombre face à une guerre de libération nationale et donc, de guérilla. Ainsi, les Français avaient gagné la guerre en Algérie, sur le plan militaire, mais ils ont perdue face à l’insurrection ; il en fut de même des Étasuniens au Vietnam. Ce sera sans doute la même chose en Irak… De plus, les conditions d’une guerre vers 1400 n’ont que peu de choses à voir avec celles d’aujourd’hui.

Oui, oui, je comprends, dit l’âne en opinant des oreilles et du crâne. Donc, je résume pour voir si j’ai vraiment bien compris : un, les Sardes chassent les Espagnols après une guerre sur leur territoire – donc, ils les rejettent à la mer et n’ont pas eu l’intention d’envahir l’Espagne ; deux, cela s’est passé vers 1400. Tout cela est bien beau, mais je n’en avais jamais entendu parler et en plus, je n’ai pas eu connaissance que la Sardaigne fut un État autonome…

Et en cela, dit Marco Valdo M.I., tu as raison encore une fois, mon ami Lucien, voilà ce que c’est d’avoir été initié aux mystères. Les Sardes ont gagné leur guerre de libération nationale et en même temps, au même moment ou juste un peu après, ils l’ont perdue et c’est là qu’intervient la fameuse arme biologique, dont je te parlais en commençant. Mais avant d’aller plus loin, il faut encore ajouter un élément très intéressant de cette guerre de libération nationale gagnée, c’est qu’elle fut menée par une femme. Quel peuple moderne, n’est-il pas ? Ne gâchons pas notre plaisir et disons tout de suite que cette dame s’appelait : Eleonora d’Arborea ou Éléonore d’Arborée ou Lianora d’Arbarè… Elle est d’ailleurs actuellement encore considérée un peu comme l’incarnation de la Sardaigne, comme la figure mythique de l’indépendance de ce peuple et de son île. Je ne te cache pas que je pense qu’on pourrait bien avoir des surprises de ce côté-là dans un terme plus ou moins long. Un peuple qui a un jour goûté à l’indépendance a la tendance, qu’on peut estimer fâcheuse peut-être, de vouloir y revenir. Mais cela est une autre histoire. Si tu veux bien, Lucien mon ami, reprends ton résumé…

Un, dit Lucien l’âne en comptant sur ses pieds, les Sardes chassent les Espagnols; deux : cela s’est passé vers 1400 ; trois : c’est une femme qui mène la danse… J’ajouterais comme point intéressant : ils se découvrent comme peuple sarde face au reste du monde. Et bien, crois-moi, c’est quelque chose… Mais cette guerre biologique, alors ?

J’y viens, j’y viens ou plutôt, le récit que je vais te faire – ce sera une sorte de suspense – te dira de quoi il s’agit et si tu le veux, nous en reparlerons après.

Oh oui, c’est une bonne idée…, dit l’âne en marquant son contentement en balançant sa queue assez amplement.

Donc, allons au récit. Je l’ai extrait d’une pièce de théâtre de Giuseppe Dessì, un écrivain sarde du siècle dernier, intitulée Eleonora d’Arborea. Si tu veux, je te parlerai de Dessì une autre fois. J’interviendrai peut-être pour situer l’une ou l’autre chose. Bien entendu, j’ai dû comprimer la scène, il en reste vraiment l’essentiel, mais j’en ai le texte entier qui fait plus de cent pages… Donc, on est à Oristano – disons pour faire court, la capitale des Sardes, à ce moment et pour des raisons que je me refuse à t’exposer sinon on n’en sortira pas – dans le palais de l’évêque. La ville fête la victoire des Sardes et arrivent des envoyés du roi d’Aragon.




On entend jusqu’à la place la clameur de la cité en fête.

Le bal est prêt à commencer quand s’élève impétueux, militaire, insultant, un roulement de tambour. Ce n’est pas le doux, familier roulement du Crieur public, c’est une voix étrangère, intruse, menaçante, insolente, qui avance inexorable et paralyse tout. La foule, comme un seul homme, se tourne vers le bruit.

Et voici que précédés d’un Enseigne, qui porte un drapeau blanc, ample et funèbre et de quatre tambours (dont le son menace comme celui de quatre bombardiers), quatre Chevaliers aragonais, vêtus de noir, avec de longs manteaux et des chapeaux à plumes, hauts, spectraux, traversent la place du pas rigide des pantins. La foule se divise, muette, pour les laisser passer ; un sillon de silence et de mort s’ouvre devant et derrière le cortège.

Dans la cour du Palais seigneurial d’Oristano, l’Évêque de Santa Giusta avec une petite suite descend l’escalier de pierre et va à la rencontre des Chevaliers.

Les Chevaliers s’inclinent profondément en faisant glisser dans la poussière les plumes de leurs larges chapeaux.
Les Tambours se taisent. L’Enseigne baisse à terre le drapeau en signe de salut. La Suite s’incline profondément.

Un des chevaliers avance de deux pas et tend à l’évêque un rouleau de parchemin, puis il retourne dans son groupe avec une rigidité emphatique et militaire.

L’évêque prend le parchemin, mais ne le déroule pas et d’un geste cérémonieux, il invite les Chevaliers à entrer avec lui dans le palais. Je vous en prie, Messieurs, ayez l’amabilité de me suivre ! …
Mais
Les Chevaliers restent immobiles à leur place. Et l’évêque a beau insister, les chevaliers refusent toutes ses invitations à entrer.
Ils disent : Nous n’avons pas de bagages. Nous sommes très pressés, Excellence et nous devons prendre la mer avant que le vent ne tombe. Quand le vent soufflera dans la bonne direction, nous devrons partir. Le Roi d’Aragon nous envoie vous chercher vous et personne d’autre. Les chevaliers disent : Le Roi veut vous voir.
L’évêque se demande où ils veulent en venir, les invite à discuter.
Les chevaliers répètent : Non, nous sommes pressés, très pressés. Très pressés, Excellence. Nous devons partir avant que le vent ne tombe. Nous devons reprendre la mer sans délai. Il y aura une longue période de bonace. Sur la mer, pendant un mois, il n’y aura plus un souffle de vent. Aucun bateau ne pourra quitter, ni accoster les ports de l’Île. Pendant un mois, ce sera l’Île, Excellence. L’Île par excellence ! L’Île absolue !

Et dès lors, dit l’évêque, il ne viendra pas de renforts d’Espagne… Ni bateaux, ni chevaux, ni hommes. Ni vivres. Messieurs, ici on parle de victoire… La victoire existe, mais du côté de Dame Lianora. C’est elle qui tient le terrain. Les vôtres sont défaits, en déroute, surclassés, opprimés, détruits… morts ! Et le Roi parle ici comme si les vôtres étaient… vainqueurs!

Mais les chevaliers répliquent : Cette armée vaincue est en train de gagner la guerre. Il n’est pas nécessaire d’être debout pour vaincre.

Et voici la clé du mystère :

Il y a quinze jours a débarqué à Cagliari l’armée du Guadalquivir … et sur le Guadalquivir, il y a la peste. La peste a débarqué à Cagliari, il y a quinze jours, Excellence. La peste a gagné, Excellence. Quand le vent aura balayé les miasmes, le Roi débarquera avec une nouvelle armée et il n’y aura pas besoin de combattre.


Et cette réflexion de l’évêque qui vaut son pesant de vérité et d’angoisse et la réponse des chevaliers, qui est celle de toutes les armées : Gott mit Uns, In god, we trust…

Ah ! Mais qui êtes-vous, vous ? Qui êtes-vous pour prétendre commander aux forces de la nature ? Dieu seul, seul Dieu peut faire ça !
Les chevaliers répondent : Dieu est de notre côté.

Enfin, les quatre Chevaliers se mettent en marche d’un pas martial tandis que les Tambours commencent à battre et ils s’éloignent.

Et l’évêque, fou de terreur, court après les Chevaliers tandis que les Tambours s’éloignent toujours plus, il hurle : « Je viens avec vous ! … Attendez-moi ! … Je viens avec vous ! … Attendez-moi ! … Attendez-moi ! » …

Mais tandis qu’il court, l’évêque tombe foudroyé.

Ben ça alors, dit l’âne en s’ébrouant comme s’il sortait d’un rêve, tu avais raison, c’est une histoire étonnante, passionnante et il y a bien eu une guerre biologique. Je n’en reviens pas…


Épitaphe pour Jean Meslier

22 août 2008

Épitaphe pour Jean Meslier









Épitaphe pour Jean Meslier
par d’Alembert



Ci – gît
Un fort honnête prêtre,
curé de village
en Champagne
qui,
en mourant
A demandé pardon à Dieu

d’avoir été Chrétien
et qui a prouvé par là que
Quatre-vint-dix neuf Moutons
et un Champenois
ne font pas cent bêtes.



mercredi 9 décembre 2015

Blues du chantauteur

22 août 2008

Blues du chantauteur

Salut, dit Lucien l'âne gambadant et en quelque sorte, ce qui est curieux pour un âne, il chantonne... Ce soir, la lune a mis des voiles, de la clarté dans les étoiles, et dans le noir, les rues désertes sentent le cafard... La ville est morte...
 
Tu tombes bien, dit Mârco Valdo M.I., tu arrives à pic avec ton blues, avec ce blues-là et ce regard-là... C'est justement la liaison qui me manquait entre hier et aujourd'hui entre la guerre biologique et la chanson du jour. Je ne savais trop comment introduire la chose et te voilà qui m'offre une introduction du tonnerre. Jamais, je n'aurais pensé à ce blues pour démarrer l'histoire que je vais te faire entendre.
 

 



 
 
Ohlala, dit l'âne se rengorgeant quelque peu en bombant le torse tout en levant son long museau, ohlala, c'est formidable, et j'en suis ravi, mais je n'imaginais pas un instant que le fait de chantonner sur le bord du chemin te ferait cet effet-là. C'est vrai, c'est une vielle chanson oubliée, un blues dont plus personne ne se souvient, sauf toi évidemment... Il fallait bien que je tombe sur toi.


 
Te souviens-tu de la suite du texte, dit Mârco Valdo M.I.. Moi, il me semble que ce serait bien le blues pour Jean Martin et que la suite serait « il travaillait comme comptable dans une quincaillerie en gros... »
 
C'est tout-à-fait ça, dit l'âne en plongeant dans sa mémoire de son œil noir comme le diamant d'Afrique australe vide comme le fond de l'univers . Et ensuite, il tente l'aventure avec la secrétaire ou l'employée, je ne sais plus.
 
Oh, oui, dit Mârco Valdo M.I.. En fait, c'est la caissière.... Je me souviens quand elle lui dit en répondant à sa déclaration d'amour :
  "L'amour, c'est des fariboles, payez-moi, je coucherai avec vous..."  Et le blues de conclure : "Jean Martin... la fin du mois est tellement loin." C'est un monde passionnant, que celui de Jean martin... Enfin, c'est le monde dans lequel on vit; la réalité enterre la fiction. Le réalisme libéral enterre l'amour humain. Payez-moi, je ferai n'importe quoi ! L'humanité, l'amitié, la solidarité, l'amour, la tendresse... c'est des fariboles, payez-moi... Un vrai blues qui te colle le bleu à tous les coups. Un blues qu'on noie juste avant l'aube... tellement on n'arrive plus à contenir la nausée que ce monde inspire...

 






 
 
 
Oui, oui, dit l'âne en collant ses oreilles le long de sa crinière en signe de deuil. On vit dans un monde assez épouvantable. Mais à ce propos, quelle est cette mystérieuse histoire qui va si bien avec ce blues ?
 
Et bien, mon cher Lucien, dit Mârco Valdo M.I., c'est une chanson que j'ai traduite pas plus tard que tout à l'heure. Elle est de Giorgio Gaber, un fantastique auteur – chantauteur italien (il serait même l'inventeur du chantauteur – cantautore en italien, un beau mot au demeurant qu'il faudrait utiliser en français à la place de ce composite auteur-compositeur-chanteur) que je découvre avec toi et dont l'influence sur les chanteurs italiens de la fin du siècle dernier et du début de celui-ci est considérable. Quant à la chanson elle-même, elle s'intitule La peste... Tu vois tout de suite le lien avec l'histoire de la guerre biologique que je te racontais récemment.
 
Évidemment..., dit l'âne aux pieds d'Hermès en soupirant. Je vois bien cette histoire de peste et la signification mortifère qui s'y rattache. On est tout dans une ambiance d'épidémie et de morts à la pelle au point de menacer la survie d'un peuple...
 
Tu ne pourrais pas mieux résumer l'affaire... C'est ça que j'aime chez toi, mon ami Lucien, dit Mârco Valdo M.I.. Cette façon d'aller droit et juste au but, cette perception si aiguë des choses, cette compréhension toute d'intelligence vêtue... Bien sûr, tu as une expérience fabuleuse, tu viens de si loin, tu as été si longuement initié aux mystères...Tu emmènes sous ton bonnet d'âne bien des secrets du monde, dont j'espère qu'ils ne t'écrasent pas trop la cervelle comme ils l'ont fait déjà à tant d'autres. En fait, tu es mon âne préféré.
 
Et, dit l'âne en rougissant, si on écoutait ta chanson...
 
Oui, tout de suite, dit Mârco Valdo M.I.. Mais avant cela, je voudrais quand même te faire remarquer qu'on n'est plus en l'an 1400 et que cette peste-ci se passe de nos jours, à Milan. Elle me fait furieusement penser – tu le verras et tu la reconnaîtras – à une certaine peste brune chez nous (sans doute à cause de la couleur de la merde), et qui est noire dans certains pays, dont l'Allemagne et l'Italie, au premier rang. Parfois, même, elle est verte... Cette peste quotidienne est ici le lot des habitants de Milan et de la région qui l'entoure, mais ne t'y trompe pas, toi mon ami, c'est notre sort commun. Regarde autour de toi et tu en verras les ravages... Gaber avait raison.
 
 
 
 
La Peste

Chanson italienne – La Peste – Giorgio Gaber – 1974
Version française – La Peste – Marco Valdo M.I. – 2008


Un bacille qui sautille,
qui se déplace un peu curieux,
une bactérie négative,
un bacille contagieux.
Il serpente dans l'air
avec un certain mystère,
les rumeurs vont nombreuses
ce n'est pas vraiment un secret,
les gens en parlent à voix basse,
la nouvelle se diffuse doucement
dans Milan.
Les gens ont peur,
ils commencent à se méfier,
ils s'enferment chez eux,
une explosion de terreur,
un hurlement inhumain,
la peste à Milan.
A Milan, il y a des gens qui meurent,
la nouvelle fait un certain tapage,
dans la province aussi on meurt.
La peste se diffuse lentement,
puis grandit et on parle de contagion,
on soupçonne qu'il y a un foyer
qui part du centre et rayonne,
qui étend partout
la peste noire.
C'est une épidémie des plus malignes
avec des bubons qui empestent hommes, femmes et enfants,
l'infection est transmise par les rats des égouts,
mais on a vu de très habiles mains les lancer des avaloirs,
ce sont les habituelles mains cachées et puissantes
qui travaillent en dessous, qui sont toujours présentes.
Les gens se défendent désespérés,
la peste harcèle et avance,
elle s'épand ; aguerrie, elle se déchaîne,
c'est encore pire que celle des vents,
la peste nous arrive dessus,
la peste ne s'arrête plus
des morts partout
qu'on entasse comme des animaux,
cela ne fait même plus d'effet,
ce sont des choses normales.
On photographie les cadavres,
on ne s'en offusque même plus
on se lave, on se peigne,
on sort, on va au bar,
on évite les cadavres.
On n'en fait plus de cas,
on s'habitue si vite,
au fond, il en meurt tant
même le weekend du quinze août.
Un bacille à bâtonnet
qui t'entre sans le cerveau,
une bactérie négative,
un bacille à matraque.