21
août 2008
La première guerre biologique
Ah,
dit Marco Valdo M.I., Lucien, mon bon ami aux pieds d’Hermès,
aujourd’hui, je me sens l’âme épique.
L’âme
épique, dit l’âne Lucien en ouvrant des yeux encore plus énormes
qu’à l’ordinaire, qu’est-ce à dire ?
Car là, tu piques ma curiosité, tu réveilles mon goût des
histoires rares…
En
fait, voilà, Lucien, dit Marco Valdo M.I., je suis très perplexe.
J’ai envie de te conter une vraie histoire, une histoire vraie ou
presque vraie ou racontant une partie de l’histoire avec un grand
« h », de parler d’un autre monde, d’un autre temps.
Le nôtre, le temps de ces jours-ci est certes passionnant, mais le
passé, ces histoires anciennes ne sont à la vérité pas si
anciennes que ça.
Toi qui connus l’Éphèse
antique, tu sais bien que ce n’est pas si loin que ça.
Te
voilà bien soucieux et dis-moi, Marco Valdo M.I. mon ami,
véritablement tu ne sais pas ce que tu vas me raconter ou
simplement, tu hésites entre divers récits ?
Tu
as raison, mon bon Lucien, dit Marco Valdo M.I., et je le vois à ton
sourire, blanc comme la cuisse de l’Apollon de Michelangelo, que tu
sais que tu as raison… J’hésite beaucoup :
vais-je te faire connaître la dernière chanson que j’ai traduite
pas plus tard que tout à l’heure – entre parenthèses,
c’est une histoire terrible que celle de Peppino Impastato, jeune
homme assassiné par la mafia… Celle-là, je te la dirai peut-être
un jour, si tu me le rappelles. Ou alors, vais-je te conter la suite
des aventures de Marco Camenisch, ce qui est nécessaire, mais
peut-être pas ce soir, ou cette histoire de la via Rasella que je
tiens au chaud pour toi ou telle ou telle autre qui me trotte en tête
sans que je m’en souvienne trop bien à l’instant où je te parle
?
En
vérité, je te vois bien désemparé, dit l’âne en baissant les
oreilles en signe de compassion. Mais honnêtement, je me demande si
tout ceci n’a pas comme but d’arriver à me présenter sur un
plateau l’histoire que tu as en tête depuis le début. Cela, je te
l’avoue, je le soupçonne fort. Alors, sans hésiter, accouche !
Tout
ceci n’est pas faux et je crois bien que je vais me décider à te
parler d’une histoire fantastique qui est arrivée, il y a des
centaines d’années et qui raconte la première guerre écologique
ou biologique ou épidémiologique connue en Europe.
Oh
oh, dit l’âne brusquement nettement plus attentif, plus curieux de
cette curiosité aiguë qui surgit quand on touche le nerf sensible
de l’esprit. C’est très intriguant et je ne peux me retenir de
penser que tu exagères à nouveau ou que tu galèjes…Une guerre
biologique ; en somme, tu veux me faire croire qu’il y a eu dans le
passé un pays, une armée, un roi, que sais-je… qui a eu comme
stratégie d’anéantir son adversaire en lui inoculant une maladie
suffisamment grave que pour l’éliminer du combat … C’était
une guerre de village, je suppose…
Non,
non, on parle bien d’une guerre de pays à pays, d’un État
souverain contre un autre État souverain ou en tous cas, les deux se
prétendant tels. Et pour ne pas te faire languir plus, je te situe
l’affaire :
il
s’agit aussi de la première guerre de libération nationale –
c’est-à-dire une guerre menée par des peuples d’un ensemble
géographique qui se considère et qu’on
peut considérer comme un ensemble cohérent et qui entendaient créer
un pays, un État, une nation…
tout ce qu’on voudra du genre sur leur territoire. De fait,
l’ensemble est cohérent et la géographie en délimite les
frontières,
car
il s’agit d’une île – suffisamment petite pour faire son unité
et suffisamment grande pour que ce soit crédible et possible et
cette île, c’est la Sardaigne. Les Sardes sont en effet, à ma
connaissance, le premier peuple à avoir gagné sa guerre de
libération nationale et à avoir chassé l’envahisseur – en
l’occurrence, le roi d’Aragon, c’est-à-dire les Espagnols.
photo
de William Leroy
Les
Espagnols ?,
dit l’âne surpris et presque incrédule ce qui se voyait à la
façon dont il avançait son cou comme pour braire. Les Sardes ?
Un si petit peuple – en nombre de personnes contre un si grand…
Et quand ça,
tu peux me le dire ?
Pour
le quand, dit Marco Valdo M.I., c’est très facile, je dirais
quelque part entre 1380 et 1400… On n’est pas à une année près.
Quant à l’importance en nombre des populations, tout en la matière
est relatif. Les Espagnols sont bien puissants, nombreux, riches,
expérimentés sur le plan militaire, ont une flotte considérable…
Tout cela est vrai, mais ils ne sont pas chez eux et dans l’île,
ils sont évidemment inférieurs en nombre face à une guerre de
libération nationale et donc, de guérilla. Ainsi, les Français
avaient gagné la guerre en Algérie, sur le plan militaire, mais ils
ont perdue face à l’insurrection ;
il en fut de même des Étasuniens
au Vietnam. Ce sera sans doute la même chose en Irak… De plus, les
conditions d’une guerre vers 1400 n’ont que peu de choses à voir
avec celles d’aujourd’hui.
Oui,
oui, je comprends, dit l’âne en opinant des oreilles et du crâne.
Donc, je résume pour voir si j’ai vraiment bien compris :
un, les Sardes chassent les Espagnols après une guerre sur leur
territoire – donc, ils les rejettent à la mer et n’ont pas eu
l’intention d’envahir l’Espagne ;
deux, cela s’est passé vers 1400. Tout cela est bien beau, mais je
n’en avais jamais entendu parler et en plus, je n’ai pas eu
connaissance que la Sardaigne fut un État autonome…
Et
en cela, dit Marco Valdo M.I., tu as raison encore une fois, mon ami
Lucien, voilà ce que c’est d’avoir été initié aux mystères.
Les Sardes ont gagné leur guerre de libération nationale et en même
temps, au même moment ou juste un peu après, ils l’ont perdue et
c’est là qu’intervient la fameuse arme biologique, dont je te
parlais en commençant. Mais avant d’aller plus loin, il faut
encore ajouter un élément très intéressant de cette guerre de
libération nationale gagnée, c’est qu’elle fut menée par une
femme. Quel peuple moderne, n’est-il pas ? Ne gâchons pas notre
plaisir et disons tout de suite que cette dame s’appelait :
Eleonora d’Arborea ou Éléonore d’Arborée ou Lianora d’Arbarè…
Elle est d’ailleurs actuellement encore considérée un peu comme
l’incarnation de la Sardaigne, comme la figure mythique de
l’indépendance de ce peuple et de son île. Je ne te cache pas que
je pense qu’on pourrait bien avoir des surprises de ce côté-là
dans un terme plus ou moins long. Un peuple qui a un jour goûté à
l’indépendance a la tendance, qu’on peut estimer fâcheuse
peut-être, de vouloir y revenir. Mais cela est une autre histoire.
Si tu veux bien, Lucien mon ami, reprends ton résumé…
Un,
dit Lucien l’âne en comptant sur ses pieds, les Sardes chassent
les Espagnols; deux :
cela s’est passé vers 1400 ;
trois :
c’est une femme qui mène la danse… J’ajouterais comme point
intéressant :
ils se découvrent comme peuple sarde face au reste du monde. Et
bien, crois-moi, c’est quelque chose… Mais cette guerre
biologique, alors ?
J’y
viens, j’y viens ou plutôt, le récit que je vais te faire – ce
sera une sorte de suspense – te dira de quoi il s’agit et si tu
le veux, nous en reparlerons après.
Oh
oui, c’est une bonne idée…, dit l’âne en marquant son
contentement en balançant sa queue assez amplement.
Donc,
allons au récit. Je l’ai extrait d’une pièce de théâtre de
Giuseppe Dessì, un écrivain sarde du siècle dernier, intitulée
Eleonora d’Arborea. Si tu veux, je te parlerai de Dessì une autre
fois. J’interviendrai peut-être pour situer l’une ou l’autre
chose. Bien entendu, j’ai dû comprimer la scène, il en reste
vraiment l’essentiel, mais j’en ai le texte entier qui fait plus
de cent pages… Donc, on est à Oristano – disons pour faire
court, la capitale des Sardes, à ce moment et pour des raisons que
je me refuse à t’exposer sinon on n’en sortira pas – dans le
palais de l’évêque. La ville fête la victoire des Sardes et
arrivent des envoyés du roi d’Aragon.
On
entend jusqu’à la place la clameur de la cité en fête.
Le bal
est prêt à commencer quand s’élève impétueux, militaire,
insultant, un roulement de tambour. Ce n’est pas le doux, familier
roulement du Crieur public, c’est une voix étrangère, intruse,
menaçante, insolente, qui avance inexorable et paralyse tout. La
foule, comme un seul homme, se tourne vers le bruit.
Et voici
que précédés d’un Enseigne, qui porte un drapeau blanc, ample et
funèbre et de quatre tambours (dont le son menace comme celui de
quatre bombardiers), quatre Chevaliers aragonais, vêtus de noir,
avec de longs manteaux et des chapeaux à plumes, hauts, spectraux,
traversent la place du pas rigide des pantins. La foule se divise,
muette, pour les laisser passer ; un sillon de silence et de
mort s’ouvre devant et derrière le cortège.
Dans la
cour du Palais seigneurial d’Oristano, l’Évêque
de Santa Giusta avec une petite suite descend l’escalier de pierre
et va à la rencontre des Chevaliers.
Les
Chevaliers s’inclinent profondément en faisant glisser dans la
poussière les plumes de leurs larges chapeaux.
Les
Tambours se taisent. L’Enseigne baisse à terre le drapeau en signe
de salut. La Suite s’incline profondément.
Un des
chevaliers avance de deux pas et tend à l’évêque un rouleau de
parchemin, puis il retourne dans son groupe avec une rigidité
emphatique et militaire.
L’évêque
prend le parchemin, mais ne le déroule pas et d’un geste
cérémonieux, il invite les Chevaliers à entrer avec lui dans le
palais. Je vous en prie, Messieurs, ayez l’amabilité de me
suivre ! …
Mais
Les
Chevaliers restent immobiles à leur place. Et l’évêque a beau
insister, les chevaliers refusent toutes ses invitations à entrer.
Ils
disent :
Nous n’avons pas de bagages. Nous sommes très pressés, Excellence
et nous devons prendre la mer avant que le vent ne tombe. Quand le
vent soufflera dans la bonne direction, nous devrons partir. Le Roi
d’Aragon nous envoie vous chercher vous et personne d’autre. Les
chevaliers disent :
Le Roi veut vous voir.
L’évêque
se demande où ils veulent en venir, les invite à discuter.
Les
chevaliers répètent :
Non, nous sommes pressés, très pressés. Très pressés,
Excellence. Nous devons partir avant que le vent ne tombe. Nous
devons reprendre la mer sans délai. Il y aura une longue période de
bonace. Sur la mer, pendant un mois, il n’y aura plus un souffle de
vent. Aucun bateau ne pourra quitter, ni accoster les ports de l’Île.
Pendant un mois, ce sera l’Île, Excellence. L’Île par
excellence ! L’Île absolue !
Et dès
lors, dit l’évêque, il ne viendra pas de renforts d’Espagne…
Ni bateaux, ni chevaux, ni hommes. Ni vivres. Messieurs, ici on parle
de victoire… La victoire existe, mais du côté de Dame Lianora.
C’est elle qui tient le terrain. Les vôtres sont défaits, en
déroute, surclassés, opprimés, détruits… morts ! Et le Roi
parle ici comme si les vôtres étaient… vainqueurs!
Mais les
chevaliers répliquent :
Cette armée vaincue
est en train de gagner la guerre. Il n’est pas nécessaire d’être
debout pour vaincre.
Et
voici la clé du mystère :
Il y a
quinze jours a débarqué à Cagliari l’armée du Guadalquivir …
et sur le Guadalquivir, il y a la peste. La peste a débarqué à
Cagliari, il y a quinze jours, Excellence. La peste a gagné,
Excellence. Quand le vent aura balayé les miasmes, le Roi débarquera
avec une nouvelle armée et il n’y aura pas besoin de combattre.
Et
cette réflexion de l’évêque qui vaut son pesant de vérité et
d’angoisse et la réponse des chevaliers, qui est celle de toutes
les armées :
Gott mit Uns, In god, we trust…
Ah !
Mais qui êtes-vous, vous ? Qui êtes-vous pour prétendre
commander aux forces de la nature ? Dieu seul, seul Dieu peut
faire ça !
Les
chevaliers répondent :
Dieu est de notre côté.
Enfin,
les quatre Chevaliers se mettent en marche d’un pas martial tandis
que les Tambours commencent à battre et ils s’éloignent.
Et
l’évêque, fou de terreur, court après les Chevaliers tandis que
les Tambours s’éloignent toujours plus, il hurle :
« Je
viens avec vous ! … Attendez-moi ! … Je viens avec
vous ! … Attendez-moi ! … Attendez-moi ! » …
Mais
tandis qu’il court, l’évêque tombe foudroyé.
Ben
ça alors, dit l’âne en s’ébrouant comme s’il sortait d’un
rêve, tu avais raison, c’est une histoire étonnante, passionnante
et il y a bien eu une guerre biologique. Je n’en reviens pas…


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