2
septembre 2008
CARLO
ET LES FEMMES
Carlo et les femmes
Dis,
Mârco Valdo M.I., dis-moi un peu, dit Lucien l'âne au profil de
séducteur ongulé, comment ça se passe entre les hommes et les
femmes ? Et je t'en prie, ne me réponds pas que c'est comme les
ânesses et les ânes. Car tu sais, moi, il y a tellement longtemps
que j'ai connu la femme, tellement longtemps que j'étais homme et
puis, ce fut si court que je n'ai pas une vision très approfondie de
la chose, si j'ose ainsi m'exprimer...
Ah,
salut Lucien, mon bon ami l'âne aux poils luisants et si bien
ordonnés. Je suis bien content de te voir et je vais m'empresser de
trouver une réponse à ton interrogation. Je te dirai, et
pardonne-moi, qu'en effet, ça se passe sans doute comme entre les
ânesses et les ânes. Tout est question de circonstance et de
certain petit coup de pouce que l'on donne parfois au destin. Déjà,
comme chez les ânes, il est des hommes plus attirants, plus
séduisants que d'autres et l'inverse est vrai, il est des dames plus
attirantes et plus séduisantes que d'autres. Je te dis tout de suite
qu'il y a des hommes qui attirent et séduisent d'autres hommes et
des dames qui pareillement séduisent de leurs compagnes. Quelquefois
bien involontairement. Cela aussi doit bien se produire chez les
ânes. Mais cette présentation est bien trop globale et il faut
immédiatement affiner la chose et la nuancer. Bien sûr, il existe
des hommes ou des femmes qui séduisent un très grand nombre
d'admirateurs ou d'admiratrices, mais ce sont statistiquement des
raretés. En tous cas, plus rares que ceux ou celles qui attirent et
séduisent moins de monde; jusqu'à ceux ou celles qui n'attirent et
ne séduisent qu'une personne ou cela existe aussi, qui n'attirent ou
ne séduisent personne. Et encore, faut-il bien distinguer ici ceux
ou celles qui n'attirent pas, car ils repoussent carrément –
certains ou certaines volontairement, d'autres par leur apparence ou
par leur caractère ou pour toute autre raison.
Merci
beaucoup, mon ami Mârco Valdo M.I., tu réponds très bien à ma
question, mais de façon fort – comment dire ? - théorique ou
abstraite. Mais, vois-tu, cette fois, ma curiosité est un peu plus
concrète; elle demande des exemples vécus, des illustrations à ton
excellent propos. Elle requiert que tu fasses une histoire plus qu'un
discours. Bref, raconte-moi une histoire d'amour.
Oh,
oh, mon bon ami Lucien, l'âne aux oreilles si pointues qu'on dirait
des lames de Tolède dans la nuit d'Andalousie, je ne te savais pas
si romantique ou si curieux. Bref, tu aimerais une histoire à
potins, des détails personnels...
Mais
non, Mârco Valdo M.I., dit l'âne en reculant de deux pas et en se
tournant brusquement vers la gauche pour aller mordre sa cuisse
attaquée par un taon hématophile. Excuse-moi, mais les taons sont
difficiles. Mais non, je ne veux pas une histoire de potins, des
détails d'alcôve, de ragots de feuilletons déshabillés... Je veux
seulement savoir comment se passe une vie humaine sur le plan des
relations amoureuses. Dans les grandes lignes. Je ne souhaite pas un
récit pornographique. Que chacun garde son intimité pour soi, telle
est la ligne de conduite qui me paraît la plus sage et spécialement,
en cette matière. La liberté de cœur, d'esprit et de relations
n'exclut en rien la discrétion et la pudeur tant des sentiments que
des corps. Tu vois ce que j'aimerais comprendre, maintenant...
Ah,
Lucien mon ami, tu m'enlèves un grand poids du cœur. Je craignais
de devoir raconter la vie de Casanova ou de te faire un récit épicé
tout rempli des fables de la comtesse. Alors, j'ai une histoire pour
toi; c'est l'histoire d'une vie d'homme et des relations qu'il a
entretenues avec les femmes sur plus de septante années. Et c'est un
homme qu'on peut certainement qualifier de séduisant et d'attirant.
Ceci est sans doute un des intérêts du récit, car imagine que je
te raconte l'histoire d'un séminariste entré à douze ans au
séminaire et qui, tel un Padre Pio, terminera sa carrière soixante
ou quatre-vingts ans plus tard dans le plus pur amour chaste avec le
Christ. En fait, cela ne t'aurais sans doute pas donné suffisamment
d'exemples concrets pour comprendre comment fonctionne l'humanité
normale. L'histoire des Thérèses et de leurs orgasmes mystiques ou
christiques, même si des descriptions détaillées te donneraient
des frissons tout aussi mystiques, est aussi un peu décalée et peu
représentative de l'ensemble des hommes et des femmes du commun. Ce
n'est pas en soi inintéressant, mais à coup sûr, cela ne répond
pas à ta question.
Bah,
dit l'âne en feignant d'être désabusé et en faisant de ce fait un
mouvement de la tête de bas en haut vers la gauche tout en fermant à
moitié ses yeux si noirs et si luisants que même le diamant
d'Afrique australe pâli rien qu'à les voir, tu me les raconteras
une autre fois, car comme je crois comprendre, c'est assez chaud et
très sportif les transes de ces dames. Raconte-moi une vie d'homme,
celle à laquelle tu songeais tout à l'heure. Et tout d'abord, de
qui s'agit-il ? De toi ?
![]() |
| Carlo Levi - Autoportrait 1935 |
Non,
mon ami Lucien, tu sais bien que je suis très décidé à garder une
certaine réserve en ce domaine, une forte discrétion ou un secret
obstiné. Je te l'ai déjà dit, comme le disait Tonton Georges,
montrer son cœur ou son cul... C'est pareil et moi, je ne le fais
pas. Bien entendu, quand on peut aborder la question avec une
certaine distance, avec un certain écart, par un détour ou
l'autre... On change assurément de registre et la curiosité
assainie par le temps ou l'écart devient tout à fait honorable.
Alors,
comme tu ressens, je vais te parler de la vie d'un autre homme, dont
je connais bien la vie. Il s'agit de Carlo Levi, personnage très
séduisant et qui a – au long de son existence – rencontré de
nombreuses femmes et a noué des relations particulières avec
certaines d'entre elles. Comme j'en avais écrit une petite étude,
je te la livre comme telle. Point n'étant besoin de refaire ce qui a
été fait... J'ai intitulé cette petite étude : Les femmes et
Carlo Levi et inversement.
![]() |
| Silvana Magano, qui demanda à Carlo Levi de faire son portrait |
Les
femmes et Carlo Levi et inversement.
Carlo
Levi était aussi un homme, pas seulement un poète, un artiste, un
peintre, un écrivain, un militant politique, c’était aussi et
d’abord un homme avec des goûts – il aimait tout ce qui fait que
la vie est belle et bonne ; il vivait avec des sentiments, des
amis, des amies, des amours. Avec une immense tendresse, une immense
fidélité, aussi.
Du
point de vue des liens amoureux, chaque homme a une histoire
différente ; elle peut être merveilleuse, elle peut être
trouble, elle peut être carrément catastrophique ou terne ou
rutilante. On peut être un homme sans femmes, l’homme d’une
seule femme, un homme à femmes ou l’homme de plusieurs femmes. On
peut, surtout si l’on est un homme aux vies parallèles, avoir au
long de son existence des amours successives et certaines même
parallèles et qui d’une façon diversifiée se prolongent dans le
temps. Ainsi en a-t-il été de Carlo Levi. Et sans vouloir faire du
voyeurisme ou ramener Carlo Levi à un de ces pantins qu’agite la
presse spécialisée, je crois important d’essayer de comprendre le
rapport de Carlo Levi aux femmes.
La
première femme.
La
première femme qu’un homme connaît (quand il a la chance de la
connaître et qu’ils s’aiment), c’est bien évidemment sa mère
et les relations qu’elle entretient avec son ou ses enfants sont
primordiales, au moins pour ceux-ci. Annetta TREVES était une femme
assez poétique, un peu romantique, fort cultivée, sans doute
charmante et certainement très attentive à ses enfants. Elle fut –
à coup sûr – le premier grand amour de Carlo Levi.
Les
sœurs de Carlo.
Ensuite,
ce furent ses deux sœurs : Luisa et Lelle. Si les amours de
famille ont quelque chose de particulier, si elles sont différentes,
si souvent les sœurs ont un certain penchant pour leurs frères,
comment imaginer que ces deux-là aient pu résister et ne pas se
laisser aller à aimer un peu plus que nécessaire un frère aussi
séduisant, aussi cultivé, aussi doué, aussi merveilleusement
égocentrique. Il suffit de voir comment ces femmes s’affolent et
s’agitent et se démènent lorsque Carlo Levi est mis en prison,
puis est confiné au bout de l’Italie. Et ce n’étaient pas des
vacances offertes par Mussolini : les gentils organisateurs
étaient un peu raides; il suffit de lire le « Cristo si è
fermato a Eboli ».
L’amour
– cette espèce particulière d’amour particulière qu’est
l’amour de famille - était le mode de fonctionnement des femmes de
la famille Levi. Carlo y sera très sensible et le leur rendra avec
une grande tendresse. Les lettres et les dessins qu’il envoie des
prisons mussoliniennes (Turin, Rome) sont adressés à sa mère et à
ses sœurs. Il y parle beaucoup d’elles, il s’en inquiète. Lelle
et sa mère iront le voir en prison ; Luisa, qui est médecin
comme lui, ira jusqu’au delà d’Eboli, lui rendre visite à
Aliano.
![]() |
| Anna Magnani - Tableau de Carlo levi |
Les
amours exogènes
Mais
bien évidemment, les femmes ne se limitent pas aux mères et aux
sœurs, du moins pour Carlo Levi.
Il
y eut dans sa vie d’autres femmes et il en fut très amoureux et
elles furent très amoureuses de lui. On tombera aisément d’accord
que c’est là une chance. Mais Carlo Levi est un homme marqué au
sceau de la chance.
Vitia,
la belle rousse
La
première d’entre elles fut sans doute Vitia Gourevich, la belle
rousse, que Carlo Levi surnommait : « celle qu’on ne peut
comparer ». Carlo Levi et elle étaient encore lycéens
lorsqu’ils se connurent, c’étaient encore des adolescents :
elle avait quinze ans, il en avait seize. Tous deux s’extasiaient
l’un de l’autre. La dernière fois qu’ils se verront, ce sera
presque cinquante ans plus tard.
Mais
le temps passa et la jeune Vitia dut quitter Turin pour suivre son
père à Paris.
Quelques
temps plus tard, Carlo Levi qui fait son service militaire à
Florence dans un service médical, est – disons – sollicité,
relancé par Maria Marchesini, qu’il avait connue au lycée. Elle
lui adresse des lettres fort tendres et passionnées. « Suave
est le doute quand une chère bouche vous rend certaine la vérité
d’un sentiment ». Suave est le doute, suave est la bouche.
Mais
leur relation ne résistera pas au retour dans la vie de Carlo Levi
de la belle rousse. Cette fois, c’est Carlo Levi qui est à Paris,
capitale de la peinture ; leurs amours d’homme et de femme
prennent toute leur ampleur. Mais la belle rousse lettone, sur ordre
paternel, s’en retournera à Riga épouser un homme imposé. Carlo
Levi en sera très meurtri et dit-on, ira jusqu’à penser au
suicide. Ce fut au point – dit-on encore - que sa famille (mère et
sœurs) demanderont à Vitia Gourevich de venir à Turin avec son
mari.
On
ne sait certainement pas tout des amours de Carlo Levi. Quoi qu’il
en soit des détails, on découvre un Carlo Levi passionné et
sentimental, romantique (c’est un grand admirateur de Stendhal), un
amoureux aux allures courtoises et même, shakespeariennes.
Un
tel homme ne pouvait laisser ses contemporaines indifférentes, ni
les ignorer.
Paola,
un amour de Levi.
Mais
il est réellement impossible et il serait injuste de passer sous
silence sa longue et très tumultueuse relation amoureuse – ô
combien ! – avec une des peintres italiennes parmi les plus
importantes de son époque, sœur d’une Prix Nobel de sciences, une
femme plus jeune que lui, une Levi elle aussi et mariée – du moins
dans les premiers temps de leurs relations – avec Adriano Olivetti.
Cette femme, c’est Paola Levi-Montalcini, épouse Olivetti. Elle
vit donc à Ivrea près des usines de son ingénieur de mari. Cette
fois encore, c’est une passion fulgurante, profonde comme l’océan.
Au point que lorsque Carlo Levi est confiné à Aliano – au bout du
sud de l’Italie, Paola abandonne tout, mari, famille et traverse
toute l’Italie d’une traite au volant de sa Ballila pour aller
rejoindre son amant et vivre quelques jours avec lui. Peu importe ce
qu’on pouvait en dire ou en penser. De ce couple peu légitime
naîtra une petite fille prénommée Anna. En juin 1939, lors de la
fuite de Carlo Levi, réfugié politique en France, ils s’installent
ensemble tous les trois à Paris : Paola, Carlo et Anna. Cet
amour durera vingt ans.
Les
amours de la clandestinité.
Les
choses se compliquent encore en 1943 lorsque Carlo Levi est engagé
dans la Résistance à Florence, où il dirige avec d’autres la
lutte contre les fascistes d’abord, contre les nazis – la SS,
ensuite. Pour mener à bien ce dur combat, il doit impérativement
vivre caché et ne sortir que la nuit, en cachette, sous peine de
mort : il est résistant, antifasciste de la première heure et
pire encore, il est juif. Et de cache en cache, il vit une vie de
nomade nocturne. Le jour, il écrit. Ce sont souvent des femmes qui
hébergent ces hommes en perpétuelle fuite, ces hommes contraints à
changer souvent de résidence. Parfois des amours se nouent entre les
clandestins et leurs hôtesses. Ainsi, en ce qui concerne Carlo Levi,
en va-t-il d’Inelda Della Valle, puis d’Annamaria Ichino dont la
maison était un havre antifasciste, un refuge pour les résistants
comme Carlo Levi.
C’est
chez Annamaria Ichino que Carlo Levi écrit « Cristo si è
fermato a Eboli » et c’est elle qui le dactylographie. Il
restera de ces moments des dessins, des tableaux et le manuscrit du
Christ s’est arrêté à Eboli que Carlo Levi dédicacera à son
hôtesse. La dédicace révèle bien des choses, elle dit :
« Chère Anna, Ce livre est né sous tes yeux ; tu l’as
suivi page par page. C’est toi qui l’as mis au monde, avec amour.
Ce livre est et restera toujours, fidèle et éternel témoin de ce
temps si dramatique et en même temps si heureux. Carlo. »
Mais Carlo était déjà bien loin, dans ses aventures romaines, dans
son long cheminement d’après-guerre. Sous
la signature de Carlo Levi, on trouve une mention manuscrite
vengeresse d’Annamaria que Carlo avait proprement abandonnée : “Et
restera pour toujours ton éternelle malédiction ! ».
Annamaria Ichino continua à faire signe à Carlo Levi jusqu’à la
fin des années soixante.
Enfin,
Linuccia vint…
Mais
était arrivé un jour de Trieste, un autre réfugié le grand poète
et ami de Carlo Levi, Umberto Saba ; il était accompagné de sa
femme Lina et de sa fille Linuccia. Et la situation amoureuse de
Carlo Levi se complique et dans les derniers mois de 1945, il est
littéralement pris dans une toile d’araignée ; il y a d’une
part, Annamaria, de l’autre Linuccia et voici, le retour de Paola.
Finalement,
au sortir de ces soubresauts, de ces incohérences amoureuses, c’est
Linuccia qui devient la compagne habituelle de Carlo Levi tout au
long des trente années qui lui restent à vivre. Linuccia que Carlo
Levi surnommait Puck, c’est-à-dire « Lutin » d’après
un personnage du « Songe d’une nuit d’été » de
Shakespeare qui est un lutin possédant le pouvoir de faire tomber
amoureux, une Puck qu’il appellera quasiment tous les soirs (et
souvent plusieurs fois par jour), même quand ils sont séparés lui
à Alassio, à Moscou, à New York et elle, à Rome, à Venise, à la
montagne.
On
notera cependant que depuis le début de leur liaison, Linuccia est
mariée et le restera.
Les
derniers cadeaux de Vénus.
Carlo
Levi recevra encore jusque tard dans les années 1960 d’autres
cadeaux de Vénus, dont on trouve trace dans les portraits du
peintre. Sa dernière (?) amie, avec laquelle il aurait eu un fils,
fut, semble-t-il, Luisa Orioli, avec qui il passa de fréquents
séjours à Alassio et avec qui il traduisit à quatre mains Calderon
de la Barca : « La vie est un songe ».
Il
n’en faut pas plus pour voir combien Carlo Levi était séduit par
les femmes, combien il était sensible à leur présence et dès
lors, combien il devait être séduisant et dans ce jeu de miroir,
dans cette symphonie d’attractions réciproques, le soleil Levi
devait être attirant pour les lumineuses planètes qui le
circonvenaient. Les lois de l’attraction universelle – chères à
Newton – ne valent pas seulement pour les étoiles et les galaxies.



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