10 novembre 2008
Voici le cheval-philosophe tel qu'il m'est apparu sur une scène
Pour
moi, dit Lucien l'âne philosophe, à l'instar du cheval-philosophe, qui
ai connu les dieux de l'Antiquité du temps de leur
gloire et de leur légitimité, je peux en effet te dire qu'ils n'en
avaient strictement rien à foutre de nous autres et pour les raisons que
tu avances, mon cher Mârco Valdo M.I.. Ils n'arrêtaient
pas de papoter entre eux ou alors, ils s'engueulaient ou ils
cherchaient à se faire des blagues ou se piquer leurs affaires. Et ta
comparaison avec les insectes ou les bestioles encore plus
petites me paraît tout à fait fondées. Bon, d'accord, pour la forme
les philosophes faisaient semblant de les prendre au sérieux, mais
c'était un peu comme mettre une cravate noire pour aller à
un enterrement. D'ailleurs, il suffit de voir combien, vous les
humains – pas toi, bien sûr, mon cher Mârco Valdo M.I., les humains de
façon générale (à quelques exceptions près) se soucient de
nous les ânes et de ce que nous pourrions dire ou penser.
Que
veux-tu, mon cher Lucien, tu as beau danser sur tes quatre pieds en
brayant comme un étalon en rut, les hommes sont persuadés
qu'il n'y a qu'eux qui pensent et qui pensent juste. Ils vont même –
chez certains – jusqu'à considérer qu'un homme un peu différent
d'eux-mêmes ne peut pas penser sainement.
Et alors ?, dit Lucien l'âne en avançant le menton. Et alors ?
Et
alors, ?, dit Mârco Valdo M.I.. Et alors, tout simplement, ils le
méprisent, ils le rejettent, ils le maltraitent, quand çà ne
va pas jusqu'à tout simplement le tuer, lui et toute sa famille, son
clan, son village, son groupe.... Et là, tu commences sans doute à
distinguer que pour moi le nombre supposé de Dieux n'a
qu'une importance relative et que dès lors, je pencherais
volontiers, vu les dégâts que commet notre espèce humaine, que les Dieux
– quel que soit leur nombre – du zéro à l'infini – sont
parfaitement vains.
Nous
utiliserons donc dorénavant, dit Lucien l'âne philologue, l'expression
« Vains Dieux! », qui paraît et de loin la
plus appropriée puisqu'en fait, ils ne servent strictement à rien.
D'ailleurs, me semble-t-il, n'était-ce pas dans ce qu'on appelle les
écritures – pas celles du notaire, bien entendu – mais
celles écrites on ne sait trop quand, par on ne sait trop qui, mais
que d'aucuns s'entêtent à vouloir prendre au sérieux, n'était-ce pas,
dit l'âne sur le ton tranquille et doux qui le
caractérise et qui rappelle son amble léger, dans les écritures que
l'on trouve cette admirable sentence qui s'applique parfaitement ici :
« Vanitas vanitatis... ». Ainsi, conclut l'âne
: Les Dieux sont vains et , ah ah, comme disait Bosse-de-Nage, « Les
vains Dieux sont divins », inaugurant ainsi une mathématique
incroyable. Cela dit, tu avais encore disparu et je
suis d'autant plus impatient d'entendre une nouvelle histoire et
même, il te le faudra bien, me conter des canzones.
Je
sais, je sais, mon bien cher Lucien. Mais, figure-toi, et je pense bien
que tu te le figurais sans que je te le dise, car tu es
au fait de ma manière de procéder, figure-toi, quand même, que ces
Dieux vains ne sont pas si vains que çà. En fait, si les Dieux existent,
c'est qu'ils doivent bien servir à quelque chose... Et
ici, ils servent d'introduction au conte que je vais te rapporter;
disons qu'ils ont quelque chose à y voir puisque c'est une histoire de
cimetière et d'enterrement. Une belle histoire d'un
enterrement empreint de modernité et d'ironie. Une superbe histoire
due à la plume de notre ami Ugo Dessy.
Hoho, dit l'âne, si c'est du Ugo Dessy, je tends les oreilles, dit-il en tendant ses oreilles et en les ouvrant comme des grands
voiles d'un trois-mâts de la meilleure époque. Là, pour le coup, c'est grandiose.
Et
vois-tu, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I., le plus satisfaisant dans
tout ça, c'est que ce matin, j'ai reçu un message
d'amis ou des proches d'Ugo Dessy me disant qu'il n'est pas trop en
forme pour me répondre personnellement, mais qu'on lui avait fait
connaître le message que j'avais envoyé à son intention il y
a quelques semaines. Évidemment, on doit espérer qu'il aille mieux
dans les temps à venir... mais ce n'est pas en mon pouvoir d'agir en ce
domaine... peut-être, les Dieux ? Tu vas voir l'humour
de l'auteur, le fabuleux retournement de situation, la douce ironie
qui sous-tend cette fable... Du grand art... et je t'annonce déjà que je
reviendrai te trouver prochainement avec d'autres
traductions de l'ami Ugo Dessy. Ceci car je pense qu'il faut
absolument le faire connaître, que c'est une vraie jubilation de le lire
et que malgré sa modestie, c'est un grand auteur populaire...
Bien sûr, que je te le fasse connaître est une excellente chose,
mais pour un auteur, nous sommes un public fort réduit et on ne peut, je
ne peux qu'espérer qu'un éditeur plus entreprenant que
moi, mieux équipé, plus introduit dans le monde de la distribution
des livres lui fasse une place qu'assurément, Ugo Dessy mérite.
Et bien , dit Lucien l'âne, je ne puis que me répéter : je suis tout empli d'impatience et de curiosité de connaître cette
histoire...
Alors, Lucien mon ami, la voici....
Photo G.L.
LE NOUVEAU CIMETIÈRE
A deux
heures de l'après-midi, les cloches sonnèrent le glas. Le maire don
Antonio, revenu de la campagne plus tard que d'habitude,
s'était à peine assis pour manger. En entendant les coups de cloche,
il resta avec sa cuillère devant sa bouche ouverte, puis il bondit sur
ses pieds en arrachant de son cou sa serviette et en la
lançant au milieu de la pièce.
"Nous y
voilà, finalement!" cria-t-il troublé, en courant dans la rue en
manches de chemise, sans même essuyer ses moustaches enduites
de sauce.
Dame
Concetta, la mairesse, avait été au Collège des Sœurs Giuseppine et elle
n'approuvait pas certaines manières de faire de son
mari, plutôt vulgaires. Elle l'excusait, lui qui, entre des bœufs et
des brebis, ne pouvait certes pas savoir où demeuraient les règles du
savoir-vivre; mais qu'au moins, il ne donne pas de
mauvais exemples à ses fils dont elle voulait faire des messieurs,
de ceux que les gens saluent respectueusement en levant leur chapeau.
Mais, au son des coups de cloche (elle les compta un à un
: le mort était un mâle), elle ne réussit pas à se contenir, pas
plus que lui. "Enfants, finissez de manger gentiment ! Et toi,
Mariolino, tiens-toi bien!" Elle se leva bruyamment en criant vers
la cuisine : "Marianna ! Viens par ici !".Marianna apparut de
derrière la tenture, en traînant ses savates."Surveille les enfants : je
dois sortir à l'instant! " Elle monta par l'escalier de bois
à la chambre à coucher. Elle changea rapidement de robe. Elle en
endossa une sombre, celle qui lui parut la plus adaptée à la
circonstance. Sur sa tête, elle mit le voile de dentelle de couleur
cendre de la Congrégation. En passant dans la salle à manger, elle
fulmina d'un œil sévère Ginetto, le petit, qui cherchait avec ses mains
les pois chiches dans la soupe, et elle donna son ultime
recommandation :"Le repas terminé, Marianna, lave les enfants et
mets-les dormir deux heures".
Elle
sortit. Le soleil puissant lui fit cligner les yeux. Elle tourna d'un
pas rapide le coin de la rue et elle se dirigea, en se
tenant à l'ombre des maisons de droite, vers l'église. La porte de
la cure était entrouverte. Elle entra. Dans la pénombre, assises à côté
de Don Emilio, trois Dames de Charité, qui l'avaient
précédée, discutaient déjà avec animation. "Loué soit Jésus-Christ
!" salua dame Concetta. "Et alors, qui est le mort ?" demanda-t-elle en
s'avançant. Don Emilio jeta les yeux au plafond et
ouvrit les bras : "Peppe Arrebellu !…" murmura-t-il avec
résignation. Dame Concetta se signa, en écarquillant les yeux. "Libera nos Domine !"1 s'exclama-t-elle; et elle s'assit d'un coup sur la chaise que les autres avaient ajoutée au
cercle.
A la
Mairie, Don Antonio allait et venait entre les sièges en désordre, dans
la petite salle de réunion." C'est justement cet
hérétique qui devait nous tomber dessus pour inaugurer le nouveau
cimetière ! Le rouge le plus rouge de tout le village, il devait nous
tomber dessus !"
Les adjoints, qu'on avait fait rappeler d'urgence par le garde champêtre, commencèrent à arriver.
"Eh
bien, il vaut mieux Peppe Arrebellu qu'un des nôtres… et puis, il y a
maintenant trois mois que le cimetière est prêt. Nous ne
pouvions attendre trois autres mois…" dit le maître d'école, premier
adjoint, et il continua à parler bien qu'il n'en convainquit aucun
qu'en définitive, un mort rouge aujourd'hui était
préférable à un bon croyant mort demain.
"D'accord,
pour demain matin. Mais qu'il ne manque personne !" avertit le maire.
"Et toi", dit-il tourné vers le maître, "tu
t'occuperas des élèves …"."Toi et toi", poursuivit-il en se
retournant vers les deux autres adjoints, "avertissez par un ban toute
la population … et toi", ordonna-t-il d'un ton de voix changé,
plus impérieux et plus dur, en fixant des yeux la face du garde
resté debout près de la porte, "tu cours rapporter au curé que la
cérémonie est fixée pour demain matin en grande pompe. Puis, tu
passes chez le caporal-chef et tu lui dis de venir ici
immédiatement… J'exige et pas de discussion ! Je veux que tu sois de
retour dans dix minutes; marche !"
Le garde, en se frappant la visière de la casquette, s'éloigna avec toute la vitesse que lui permettaient ses
nonante kilos et sa jambe de bois qui remplaçait celle qu'il avait donnée à la patrie dans les barbelés du Carso2.
"La réunion est reportée à ce soir après souper – au bar du
Chrysanthème", conclut don Antonio en congédiant ses trois adjoints.
Au
bistrot, pendant ce temps, Gaspare, Aristarco et Raimondo, les trois
conseillers de l'opposition discutaient de façon animée autour
d'un litre de vin rouge. "Je propose de nous abstenir en signe de
protestation !" "Mais quelle protestation ? Si le mort est à nous !"
"Comment non ? Le mort est des nôtres et nous serons au
premier rang et sans prêtres!… Notre député fera le discours
d'inauguration". "Bien dit ! Si le prêtre et le maire veulent se faire
la part belle avec un de nos morts, ils se trompent beaucoup …
qu'ils se tiennent derrière notre cortège…" "Il faut envoyer
immédiatement le télégramme à la fédération. C'est nous qui devons faire
le discours, sinon ceux-là sont encore capables de raconter
qu'Arrebellu était un des leurs…" Gaspare clignait les yeux et
claquait la langue sur le palais après chaque verre. "Certainement,
Peppe Arrebellu leur en a fait une belle, en mourant ! " dit-il
comme en se parlant à lui-même. Les autres approuvèrent de brefs
signes de tête.
A dix heures du soir, dans leur lit à deux places, don Antonio et dame Concetta ne réussissaient pas encore à atteindre le
sommeil.
A la
fin de l'après-midi, le curé don Emilio était venu les informer que les
femmes de Peppe Arrebellu avaient cédé le mort aux
autorités en échange d'un cercueil en châtaignier vernis, d'un
corbillard loué en ville et d'un subside 'una tantum" de l'ECA. De sorte
que les rouges, en toute légalité, avaient été exclus de la
direction de l'initiative : absolument libres de suivre la
cérémonie, de participer au cortège, mais en restant en queue.
Le
nouveau cimetière était l'orgueil de don Antonio. Il avait fait appel à
un géomètre de l'extérieur pour les relevés et pour le
projet. L'extension du bâti, en n'ayant pas d'autre débouché si ce
n'est dans la vallée, avait rejoint et dépassé le vieux cimetière. Le
nouveau serait édifié à un demi-kilomètre de l'habitat, au
sommet du col Pedraxius, dans un enclos exproprié d'un berger. Après
un an, le projet avait été approuvé et son député, avec quelques
voyages à Rome, avait obtenu le financement.
Durant
les travaux de construction du mur d'enceinte et de la chapelle
mortuaire, les bergers, en rentrant de la pâture avec les
brebis, et les paysans, avec la houe à l'épaule, s'arrêtaient pour
regarder avec curiosité. Alors don Antonio faisait noter ce qu'était une
bonne administration communale : "Regardez ! N'est-ce
pas une merveille de cimetière ? La chapelle, nous la ferons toute
en marbre. Heureux le premier qui viendra y poser ses os ! Tout de même,
tout le mérite est le nôtre et à notre député… Ne
l'oubliez pas !"Les paysans et les bergers restaient à regarder
bouche bée. "Un grand honneur en vérité pour notre village, un cimetière
beau comme celui-ci …". Pensaient-ils.
Quand
l'entreprise enleva les échafaudages et chargea ouvriers et outils sur
le camion, le conseil communal se
réunit immédiatement. On délibéra de l'inaugurer au premier mort et
on établit aussi les noms des probables. On en compta au moins cinq,
qui, à leur avis, n'auraient pas vu l'année nouvelle :
Anselmo le sacristain, qui circulait dans l'église en touchant des
mains les murs et les confessionnaux; Gesumino, pensionné de la guerre
contre Ménélik3;
Antioco le fou, qui vivait des aumônes et d'herbes dans une baraque de
paille en dehors du village, depuis au moins
un siècle; Madame Rosina, grand-mère du maître d'école, paralytique
et malade du cœur, à laquelle le curé avait plusieurs fois porté
l'Extrême-Onction; et enfin, le vieux chanoine don Aristomedo,
qui sortait seulement avec le soleil du printemps, conduit en
charrette par sa nièce vieille fille.
La mort
de Peppe Arrebellu n'était pas dans leurs prévisions; don Antonio – en
se tournant dans son lit – pensait que ce vaurien avait
été capable de mourir à l'improviste, dans la fleur de l'âge,
seulement pour leur faire un pied de nez, pour les mettre dans
l'embarras face à l'électorat. Mais désormais, c'était ainsi… Peppe
Arrebellu, hérétique ou non, entrerait à l'église avec des
funérailles solennelles, il serait accompagné de toutes les
sacro-saintes autorités religieuses et aurait au cimetière son discours
du
maire et celui du député de son parti.
Dame
Concetta, les yeux grands ouverts, récapitulait les détails. "As-tu
télégraphié l'heure exacte de la cérémonie ?" demanda-t-elle
sans se retourner, à son mari qu'elle sentait éveillé.
"Mais
oui … pour qui tu me prends ? A neuf heures précises, le député sera
ici." "Il suivra le cortège à pied ou en voiture ?" "Je ne
le sais pas… Nous verrons quand ce sera le moment".
"C'est
peut-être mieux en voiture… Tu seras en voiture avec lui, non ?" "Eh
bien, comme premier citoyen, certainement…" " S'il y a de
la place, n'oublie pas les enfants…"
Ils se
turent un moment, étendus sur le dos, fixant le plafond à peine éclairé
par la lumière de la rue qui filtrait à travers les
volets de la fenêtre.
"As-tu bien préparé ton discours ?"
"Il y a un an qu'il est prêt… Plutôt, il est prêt mon habit foncé ?"
"Comment ?! N'as-tu pas vu qu'il est là sur la chaise, au pied du lit ? … Et les conseillers, ont–ils tous été convoqués
?"
"Avertis… Et l'évêque ? Il viendra ? Que t'a dit don Emilio ?"
" Que s'il n'a pas d'obligations plus importantes, il ne manquera pas."
" Donc, il y aura deux autos …"
" Non, trois; tu oublies celle du vétérinaire…"
"Juste…
Espérons que les enfants de l'école ne viendront pas pieds nus et mal
habillés ! Je l'ai dit clairement au maître : celui qui
n'a pas de chaussures, demain, renvoie-le chez lui !"
"C'est à espérer !…"
Ils se
turent de nouveau. Le vent d'Est avait soufflé tout le jour; la chambre
était chaude comme un four. Don Antonio enleva son
caleçon dont il sentait qu'il lui collait aux fesses, humides de
sueur. Il se bougea pour chercher un petit coin de lit bien frais; il le
trouva et il s'y étendit béat.
Dame
Concetta, en ne le sentant plus tout près, allongea une main, en la
retirant subitement comme si elle avait touché le feu. "Dans
une nuit comme celle-ci, tu vas penser à .." s'écria-t-elle
indignée."Mais qu'est-ce qui te passes par la tête ?" grommela-t-il, "Je
l'ai enlevé à cause de la chaleur…" Et en s'étendant sur le
ventre, il ferma les yeux pour trouver le sommeil.
Le
cortège funèbre quitta le parvis à dix heures. Peppe Arrebellu, après la
messe solennelle dans l'église, avait attendu deux heures,
dans son cercueil de châtaignier vernis, l'arrivée de l'évêque et du
député. Les enfants des écoles, fatigués de rester au soleil, s'étaient
assis à terre amassés dans un coin d'ombre, pour jouer
aux silhouettes. Quelques-uns, prenant le prétexte que le chef
d'équipe frappait par traîtrise la hampe du fanion sur la tête de ses
voisins, avaient commencé à se battre à coups de pied et de
coude. Le maître en avait eu une belle pour ramener à l'ordre ces
garnements qui ne respectaient même pas les morts.
Finalement, l'une suivant l'autre, les deux autos étaient arrivées.
Le
député avait amené avec lui sa dame, un beau morceau de femme, chargée
de colliers et de bracelets, aux cheveux blonds comme la
paille du blé, en équilibre précaire sur une paire d'escarpins aux
talons si hauts qu'on ne comprenait pas comment elle pouvait marcher.
Les hommes s'étaient tous regroupés autour, pour la voir
mieux et ils avaient ouvert largement leurs narines pour aspirer le
plus qu'ils pouvaient son parfum enivrant et exotique qui leur rappelait
certaines soirées mémorables de sortie libre de leur
vie militaire.
L'évêque,
en descendant de la voiture, avait hâtivement béni le peuple agenouillé
et était entré un moment à l'église, en passant sur
le tapis de velours rouge étendu par les Dames de Charité.
A dix
heures, donc, le cortège funèbre quitta le parvis. Devant, la
Confraternité de la Bonne Mort, avec son long crucifix noir; les
enfants de l'orphelinat, précédés de deux angelots bruns avec des
ailes bleu ciel et une tunique rose – après de longues discussions, on
avait choisi le fils du maire et celui du caporal-chef,
considérés comme les plus jolis – et les enfants de l'école, avec le
maître au milieu qui donnait des coups de baguette à droite et à
gauche.
Le
corbillard – une vieille fourgonnette "millecento" adaptée - avançait en
ronflant avec deux énormes couronnes accrochées à ses
côtés : une, celle de droite, portait une inscription dorée :
L'ADMINISTRATION COMMUNALE; l'autre, à gauche, toute rouge d'œillets,
disait : SES CAMARADES EN SOUVENIR.
Juste
après la fanfare, venait le maire avec son écharpe tricolore, entre le
député et l'évêque; puis le curé, les Dames de Charité,
les parents et presque tout le village.
Les
rouges, une vingtaine, un peu intimidés par la présence de l'évêque et
mal soutenus par leur député, qui s'était fait remplacer
par un fonctionnaire du parti sans importance, fermaient le cortège
en tenant presque caché le drapeau rouge encore enroulé sur sa hampe; en
se promettant cependant dans leur cœur de chanter
l'internationale au retour, pour se défaire du requiem.
Photo G.L.
Le vent
d'Est avait recommencé à envoyer des rafales chaudes. La petite route
poudreuse qui conduisait au sommet du col se faisait
toujours plus raide. La vieille millecento hoqueta deux ou trois
fois et finit par s'arrêter. Don Antonio, avec vivacité d'esprit,
ordonna à quelques jeunes gens de pousser.
Il
manquait plus ou moins cent mètres pour l'entrée du nouveau cimetière,
dont la grille grande ouverte était apparue au dernier
virage, quand d'un coup, on vit en sortir en courant Nicodemo, le
fossoyeur. Il agitait ses bras levés et criait des mots
incompréhensibles, comme s'il avait été mordu par une tarentule. Le
cortège, stupéfait, s'arrêta. L'orchestre cessa de jouer. On
entendit alors certains mots du discours excité de Nicodemo qui
continuait à descendre par bonds le petit sentier : "C'est tout de la
roche, Seigneur !… Ça ne va pas !…Même avec de la dynamite… Tout de
la roche … Il y faut des bombes, sacré dieu !…"
La
réalité fut claire pour tous en un éclair : le nouveau cimetière avait
été construit sur un banc de roche à peine recouvert de
quelques centimètres de terre. Pour creuser une seule fosse, il
aurait fallu un quintal de dynamite.
Don
Antonio était d'abord devenu blanc, puis vert, enfin cramoisi. Ses
adjoints, accourus préoccupés, durent le soutenir. L'évêque et
le député, passé le premier moment d'embarras, se donnèrent une
contenance en toussotant, en se faisant des clins d'œil avec des
demi-sourires.
D'un
coup, sans que personne n'eut donné d'instructions, le cortège fit
demi-tour, en reprenant tristement la route du retour vers le
vieux cimetière.
Ce fut ainsi que les rouges se retrouvèrent au premier rang, en entonnant l'Internationale sans que personne, même pas le
caporal-chef, ne trouvât le courage de les faire taire.
1 "Libera nos Domine : latin d'église : Délivre-nous Seigneur.
2
Carso : région de montagnes entre la Vénétie, l'Istrie et la
Slovénie où eut lieu durant la guerre de 14-18 sur cette ligne de
front (comparable à la Somme ou à la Champagne) toute une série de
batailles entre les Italiens et les Austro-Allemands. Les
massacres y furent considérables. La plupart des Sardes faisaient
partie de la Brigata Sassari (138 morts par 1000 engagés dans les
combats).
3 Ménélik : il s'agit de Ménélik II, négus d'Ethiopie (Ankobar 1844 –
Addis-Abeba 1913), qui écrasa l'armée italienne d'invasion à Adoua en 1896.
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