18 décembre 2008
Te
souviens-tu , Lucien, bel âne aux yeux si noirs et aux oreilles si
soyeuses, te souviens-tu, dis-je, dit Mârco Valdo M.I. en
interpellant son ami Lucien l'âne, que je t'avais promis la suite
des aventures carcérales de Marco Camenisch ? Comme tu le sais, j'ai là
un devoir moral, celui d'aider un compagnon dans la
détresse, d'une part; mais d'autre part, j'ai également, outre ce
devoir de solidarité, un devoir de publication. Je m'y étais engagé et
de fait, j'assume. Ceci, plus spécialement, pour que d'une
façon ou d'une autre, au travers de mes lecteurs (qui ne sont pas
vraiment très nombreux, mais enfin, il y en a à part toi qui bénéficie
en direct de ma lecture – traduction en français de ce
livre Achtung Banditen !) montrer que Marco Camenisch, malgré ce que
racontent les autorités, conserve des amis dans le monde. C'est aussi
une occasion de parler de lui et de ne pas le laisser
croupir dans l'oubli. Ce n'est rien qu'un peu de lumière, mais si
elle peut éclairer la longue nuit de Marco Camenisch, ne fût-ce que par
intermittence, j'en serais fort
heureux.
Mon
ami Mârco Valdo M.I., je dois te dire que j'aime beaucoup savoir que tu
pratiques ainsi. Il me semble juste et bon de soutenir
celui qui souffre pour ses idées, qui sont par ailleurs, les nôtres.
Comme lui, nous ne souhaitons rien moins que sa libération (immédiate
et sans condition) et toi comme moi, nous entendons bien
faire passer le message. Peut-être en effet, que jamais aucun des
gardiens absurdes qui terrorisent les gens en prison (spécialement, ceux
à qui les nazis auraient offert un triangle rouge,
appelons-les : les triangles rouges...) n'aura connaissance d'une
seule ligne de ce nous nous disons, mais le devoir est de le faire.
Point final. La chose ne se discute même pas. Tu vois donc
que je suis bien en phase avec Camenisch et avec toi.
Évidemment,
dit Mârco Valdo M.I., il y a fort peu de chances qu'on remarque un jour
que nos conversations portent sur ce genre de
sujet et je pense comme toi, qu'ils s'en foutent complètement de ce
que nous disons, de ce que nous lisons, de ce que nous pensons. Tout
ceci a l'air vraiment surréaliste et poétique. Comment
dire: pas très efficient... Mais voilà, il en va de nos
conversations comme des idées et revendications qui figurent dans les
poèmes ou dans les chansons, pour ne retenir que ces moyens là. Je
connais parfaitement toute cette incertitude... Mais c'est là un
raisonnement qui ne se rend absolument pas compte que l'essentiel en
cette matière est comme la beauté. Tu sais, Lucien mon ami,
qu'il est une conception esthétique (que personnellement je partage
totalement) qui dit à propos de la beauté, tu sais celle d'une femme,
d'un tableau, d'une sculpture... : que la beauté réside
dans le regard du spectateur et non dans l'objet, sujet... lui-même.
Ceci explique d'ailleurs qu'un amoureux peut parfaitement trouver belle
la dame de ses pensées, alors que ses amis ou des
tiers ne découvrent pas les mêmes beautés chez cette personne. C'est
donc une chose importante à comprendre, car c'est là un des principaux
secrets de l'amour. Il n'est pas innocent que ce soit
précisément Oscar Wilde à propos de Dorian Gray qui ait émit cet
aphorisme redoutable. Oscar Wilde était à la fois, un homme de grand
caractère et un homme de très grande sensibilité. Je dis
volontairement redoutable, car il renverse bien des conceptions
assises, l'idée-même de beauté objective sur laquelle se fondait l'art
ancien. Bref, ce qui est beau aux yeux de l'un peut ne pas
l'être du tout au regard de l'autre.
Très
bien, j'accède à ta suggestion, dit l'âne avec un regard un peu perdu,
comme effaré. Mais pourrais-tu me dire, mon cher Mârco
Valdo M.I., où tu voulais en venir avec ce préambule.
Très
certainement, mon bon Lucien. Je conçois d'ailleurs fort bien que tu
t'y sois un tantinet perdu. Donc, mais il en va de la
réalisation de notre devoir, de notre obligation morale, et plus
généralement, de nos attitudes et de nos gestes, comme de la beauté. Ce
qui importe, c'est que nous, je veux dire toi pour toi,
moi pour moi et ainsi de suite pour tout le monde, sommes notre
propre spectateur et donc les seuls à pouvoir donner son entière valeur à
notre action, à notre création. Ici, en l'occurrence, ces
conversations que nous menons. En fait, c'est toujours l'histoire du
pommier ou de l'oiseau. Le pommier donne des pommes et se soucie bien
peu de savoir si et comment elles atteindront un
quelconque objectif. Pour la bonne raison qu'elles n'en ont pas.
Donc, le pommier donne des pommes. L'oiseau, de son côté, chante. Il se
soucie peut de l'efficience de son chant vis-à-vis de
l'ensemble de la nature. Il chante, point c'est tout. Ne pas se
soucier de l'efficience est un geste salvateur et fondateur de la
création. Oh, Lucien mon
ami, dit Mârco Valdo M.I., je vois à tes tremblements que tu as du mal à me suivre.
Je ne peux nier que je ne comprends pas tout à fait ce que tu essayes de dire, dit l'âne Lucien d'un ton
moqueur.
En
fait, je pourrais résumer la chose assez laconiquement en disant :
« Fais ce que dois, advienne que pourra ! » Et dès
lors, je passe à la lecture de ma narration du jour. Elle porte en
gros sur l'année 1998. Soit, il y a dix ans. Parenthèse, Camenisch est
toujours en prison. Pour les détails, écoute bien mon
récit. Il commence par le rappel des dernières lignes de l'épisode
précédent.
Je n'en suis pas étonné, tu le fais chaque fois, dit l'âne Lucien en manière de taquinerie.
Je suis
depuis un mois à la tête de « Centro Valle » qui, je vous l’assure,
n’est pas formé de plumitifs du régime. En
relisant l’articulet rédigé par un ex-collaborateur, je n’y ai pas
trouvé, cependant, d’attaques directes contre votre personne. J’ai
néanmoins décidé de publier l’écrit d’un subversif invétéré
comme vous en adéquation avec l’orientation du journal qui est
d’assurer une place adéquate aux interventions de ses propres lecteurs.
(Elisabeth Del Curto)
(suite au prochain épisode)
Novara, 6 janvier 1998
Ici,
1998 paraît apporter de bonnes nouvelles. Finalement, la situation s’est
débloquée en ce qui concerne la déclassification et les
permissions de Marcello et pour ce qui est du montage Ros-Marini.
... Pour le reste, ces jours infinis de pluie infinie, de neige et de
froid me cassent un peu les couilles au plan de ma santé et
de mon énergie productive. Le mouvement et la lumière manquent, mais
cela aussi passera. Je devrais plutôt récupérer un tarif postal pour le
timbrage des lettres : dimensions, imprimés,
poids, etc.… qui nous rendent fous une fois sur trois quand ici on
envoie quelque chose de plus « compliqué » qu’une simple lettre à 800
lires…
J’ai été surpris de la publication de ma lettre dans « Centro Valle », positivement même, je dois le dire. ...
Novara, 5 février 1998
Il sera
dur d’obtenir des visites d’autres personnes. On peut toujours rêver
que ces porte-codes et farouches serviteurs de l’État
policier, ici à Novara, me concèdent d’autres visites vus les
comptes en suspens qu’ils ont avec moi. Le fait que je rompe le masque
de silence contre leurs illégalités et leurs pratiques
perverses les énerve. Ils voudraient déjà supprimer les visites de
Manuela et ils ne les renouvellent pas pour Isa.
J’espère
que maman pourra se reprendre et guérir après l’accident domestique qui
a provoqué la fracture de son bras. Je lui souhaite
de guérir au plus vite même si, il est certain que je ne pourrai la
revoir durant plusieurs mois.
Mes
amis et mes compagnons, par contre, je pense les revoir si et quand ils
[Les autorités carcérales ou judiciaires] faibliront.
Maintenant ou plus tard, si je survis – ce qui est probable, ils le
devront.
...
Novara, 22 avril 1998
Silvano Pellissaro, en grève de la faim depuis 20 jours, est arrivé hier.
J’essaierai
de le voir dès qu’il la suspendra. Il me semble qu’ils tirent sur la
Croix-Rouge… Cependant, Silvano est ici à l’abri des
provocations des policiers de prison, ROS, DIGOS qu’il subissait
lourdement à Cuneo et autres Vallettes.
Je dois
récupérer d’Agostino d’Urupia la copie d’une lettre où je retrace mon
parcours politique pour l’envoyer à Buenos Aires. Il y a
là-bas un compagnon intéressé qui a déjà publié certains de mes
écrits et mon petit livre « Résignation est complicité » (Rassegnazione è
complicità). Aujourd’hui, j’ai entendu maman au
téléphone et ce fut une grande joie.
Novara, 8 mai 1998
J’ai écrit une longue intervention sur l’écoterrorisme comme contribution au débat qui s’est tenu à La Spezia le 25 avril
dernier.
Ce fait
me remet en mémoire que durant le Second Massacre Mondial, quand
l’Europe était sous le joug des nazis et de leurs dignes
alliés, les actions de la résistance étaient cataloguées comme
« banditisme ». Le terme « terrorisme », utilisé aujourd’hui, n’était
pas encore à la mode et il existait encore
une nette séparation entre l’identité de la population soumise et
les intérêts des dominants du moment.
Si, en
consultant un quelconque dictionnaire au mot terrorisme, nous lisons … :
qui sème une terreur indiscriminée dans la
population et que nous pensons à Tchernobyl et à toutes les
catastrophes écologiques de la Planète, aux guerres, aux victimes
civiles et aux bombardements… peut-être comprendrons-nous qui sont
aujourd’hui les vrais terroristes.
...
Novara, 12 juin 1998
Presque
une demi-année sans voir maman et Renato, cela correspond à environ un
quarantième de ma peine d’emprisonnement. Et s’il n’y
avait l’écoulement du temps et mon usure, ce serait à en rire
tellement c’est peu. Une demi-année me paraît un clin d’yeux. Plus ou
moins encore la moitié de quarante battements d’yeux et j’aurai
épuisé ma peine ; s’il n’y avait les nuages radioactifs, la
désertification, etc., qui véritablement « ne sont pas préoccupants »,
je n’aurais aucun doute de battre les cils 40
fois, sans problème.
Ici
aussi, les idées sont polluées par l’information de la société du
spectacle et de la communication aliénée dans les ruines de ce
« monde » trop canalisé. Mais il faut dire que pour s’éclaircir les
idées, la prison est étroite entre ces quatre murs ; mais la prison de
la société est aussi une forte barrière.
La prison est la coercition de vivre ensemble coude à coude avec des
personnes très différentes et de vivre de manière confuse des relations
plus ou moins affines. Mais avec le resserrement
antinaturel dans les cellules communes, même les affinités
n’arrivent pas à empêcher qu’après peu de temps, ces êtres privés de
l’espace « naturel » suffisant se fassent un tas d’ennuis
réciproques. Vice-versa, vu la condition existentielle extrême,
forcément, avec le temps, les personnes sont privées dans leurs
relations de tout masque caractériel, idéologique, etc. et les
subterfuges dans la convivance, dans l’autodéfense collective et
dans les efforts pour changer les conditions de vie ne sont pas
facilement applicables.
Novara, 4 juillet 1998
Hier,
j’ai reçu un tract en solidarité avec Patrizia Cadeddu, arrêtée à Milan
et justement aujourd’hui, elle m’a écrit continuant
ainsi une correspondance pas très fournie, mais intense en termes
d’affection et de discussion. C’est une vraie Sarde audacieuse et fière.
Il
n’est pas vrai qu’ils lui ont refusé les arrêts domiciliaires ; c’est
elle qui les a refusés quand le PM les lui a offerts, en
pleine audience, je crois. D’un côté je l’admire car c’est un
« cadeau » intéressé de ce typique tas de merde de PM, qui d’une
certaine manière veut se laver la conscience. Certes, le
terme « terroriste » est usé et tellement utilisé mal à propos qu’il
veut dire tout et le contraire de tout.
Ce qui est vrai par contre c’est qu’ils m’ont refusé les visites de la Raffi. Pas grave ! Pour « avis négatif de la questure
de Carrare », ce qui revient à donner au renard la clé du poulailler.
Ici, le
salut, c’est de se tapir dans sa cellule et de ressasser souvenirs et
songes, rage et sérénité, mais on est trop souvent
interrompu par les travaux, des musiques, des nourritures, des
contrôles et des bêtises diverses, tellement qu’il est même difficile
d’organiser sa journée.
Pour ne
rien dire des télés. Elles nous cassent tellement les oreilles que, un
clou chassant l’autre, l’unique solution est d’allumer
la sienne pour ne pas entendre les 15 autres en même temps, dans le
tohu-bohu de cette architecture carcérale.
...
Novara, 28 août 1998
Je
tiens les moustiques à l’écart, blindé comme je le suis avec le filet
aux fenêtres et à la porte, mais la chaleur… C’est à en
mourir. Il est certain que là-haut sur les Alpes, il fait un peu
meilleur. Ce serait un peu mieux ici si on pouvait bouger et fuir le
pire, surtout à un certain moment de la nuit où le fer et le
béton rejettent la chaleur du jour.
La
dernière rencontre avec maman et Renato a été vraiment joyeuse, avec un
tas de rires et une liaison de nos pensées et des liens
vers l’extérieur qui tendent toujours plus à s’éteindre et à
s’éloigner. Je pense déjà à la prochaine visite à venir, tout
ragaillardi à l’idée de revoir maman renaissante et Renato qui semble
être une nouvelle personne.
Tout
cela me donne de l’espoir dans mon avenir, au-delà de la prison, d’une
vie commune, avec eux. J’espérais pouvoir bientôt me
marier avec Manuela, mais il y a un foutoir. Peut-être, un mariage
« moral » au moins pourra se faire. C’est la sempiternelle histoire
kafkaïenne de la bureaucratie.
Novara, 18 octobre 1998
Aucune
nouvelle d’importance. Je crois avoir surmonté un peu le choc du passage
saisonnier quant aux rythmes biologiques et à ma
santé. Belle rencontre avec maman et Renato où on a retrouvé un
niveau de sérénité nouveau, et sans doute ancien. Belle rencontre
aujourd’hui avec Manuela qui, avec tous ces chocs qu’elle subit
elle aussi, continue à être une femme de courage et de splendide
continuité.
Novara, 31 octobre 1998
Je suis
dans une colère noire en raison des provocations de la « surveillance
spéciale », à cause des délires policiers
inventés et infondés, exprimés avec une manie de vengeance, de haine
et de persécution pour avoir critiqué le lager et l’État. Car, en plus,
je suis anarchiste. Il y faudra une autre campagne de
lutte et de dénonciation de la situation. On y veillera.
Novara, 17 novembre 1998
Je
pense parfois à ce que ferait, dans ma situation, Diabolik ici à Novara.
Il y mettrait de grands moyens pour sortir, avec l’aide
d’une bande de guerriers comme lui ou une dizaine d’Eve Kant.1
A dire
vrai, vu la situation générale, j’ai encore plus peur à l’idée de sortir
que de rester encore en prison. Pour l’instant, le 4
novembre, ils m’ont communiqué la permission de faire des interviews
et des enregistrements vidéos. Ils ont cherché à ruser pour boycotter
ce contact extérieur, mais ils ont échoué. Je me débats
avec l’idée d’aller au procès de Rome ou non, mais de toute façon,
ce sera pour l’année prochaine.
Cette année aussi s’esquive comme cette éternelle voie ferrée. Il n’y a pas de résignation dans nos regards. Peut-être seulement
la conscience que le tunnel est encore fort long à parcourir, avant d’entrevoir la lumière d’un lointain soupirail.
Novara, 3 décembre 1998
En
janvier 1996, avec un autre compagnon, j’ai pris l’initiative d’une
grève de la faim pour dénoncer et protester contre les
conditions de détention invivables dans la prison spéciale de Novara
et contre une invention judiciaire de « bande armée » et
d’ « association subversive » suivant une
théorie spécifique du PM Marini de Roma.
Ma première déclaration a été relayée, à l’extérieur, par des médias régionaux et au niveau parlementaire. A la suite de cette
manifestation, j’ai reçu la visite de deux femmes parlementaires, auxquelles j’ai répété le contenu de ma déclaration.
Au
début de cette année, j’ai rédigé et diffusé un document relatif aux
changements intervenus entretemps dans les conditions de
détention. Sans allusion aux mesures répressives et vexatoires mises
en œuvre depuis contre moi et mes proches, car je voulais éviter de
« personnaliser » la question. ...
Au fil
du temps, cependant, avec l’augmentation et l’accumulation de ces
infinies histoires sans solution, j’ai décidé d’établir un
document public où je retiens que mon œuvre de dénonciation et de
protestation dans cette prison est la cause de ces représailles
systématiques et acharnées contre ma personne. Les derniers
développements rendent cette dénonciation urgente pour des motifs de
sauvegarde personnelle et d’intégrité de mes proches.
En
1996, j’ai été dénoncé par la direction de cette prison au procureur de
Novara pour de modestes quantités de stupéfiants légers.
J’ai eu connaissance de ces enquêtes seulement dans le courant de
1997, par la notification de leur requête de prorogation des enquêtes
pour les six autres mois prévus par la loi. Plus tard, dans
la seconde partie de 1996, un tel processus étant en cours et avec
le PM Marini de Rome comme responsable des visites, on m’a notifié le
retrait du droit de visite de Manuela, ma femme de fait
par un lien commencé par correspondance après mon arrestation de
1991 : avec 5 ou 6 lettres quotidiennes et, à partir de 1993, des
rencontres régulières partagées avec ma mère et mon frère.
C’est seulement grâce à l’intervention de mon avocat de Rome que
furent rétablies ces visites, supprimées en raison d’un « soupçon
fondé » que ma femme m’apportait de modestes quantités
de stupéfiants légers du type haschisch.
Ce fut
une période de fouilles particulières lors de nos rencontres, en cellule
et à l’occasion des visites. Plusieurs fois, l’odeur
de sauge que je brûle pour des motifs de purification fut considérée
comme de la « fumée ». Il ne me fut plus permis d’acheter des encens en
herboristerie, comme c’était l’habitude
depuis des années. Le fait que je revendique l’antiprohibitionnisme
et la réalité de consommer le cannabis, que je reçoive de la littérature
sur ce thème, que je m’alimente le plus possible avec
des tisanes, des aliments naturels et végétariens, que je sois un
pratiquant du yoga, ne justifie pas l’acharnement contre moi et la
personne que j’aime, de vouloir interdire nos rencontres,
nonobstant le fait qu’il n’a jamais été trouvé de « fumo » même en
« modestes quantités ».
A mes
protestations face à ces diverses provocations, n’ont pas manqué les
réponses du genre : « Quand il écrit, il est
dangereux pour lui-même et pour les autres », « il est trop
solidaire », « ce qu’il veut, c’est être en vue », « il écrit trop »,
« même les carabiniers
s’en sont plaint… »
Suite à mes requêtes de libération anticipée, le rapport de la prison au tribunal de surveillance dit textuellement : « Il a
des rapports conflictuels avec les institutions ».
...
En
outre, depuis 1996, je traîne un problème d’infection dentaire avec un
mal de dents récurrent, des abcès douloureux et une
détérioration générale de ma santé. Une des premières radiographies a
été perdue, la seule où l’abcès en cours était bien visible et on
déplaça dans le temps l’intervention chirurgicale
nécessaire. Je me suis adressé au Directeur sanitaire et à des
spécialistes extérieurs lors de l’épuisant parcours pour résoudre mon
problème... En mars de cette année, en outre, après avoir
demandé une visite de mon médecin de confiance, je n’ai reçu aucune
réponse. Silence absolu, même quelques mois après ma demande. ...
...
Néanmoins,
c’est dans cette prison de haute sécurité en octobre, durant les
visites, que commença la « surveillance
spéciale » de moi et de mes proches : fouilles et déshabillages
extraordinaires, avec la présence extraordinaire du maréchal de service à
la sortie des rencontres, effectuées non plus
dans la salle commune habituelle, mais bien séparément dans la
« petite salle des avocats ». Il y a déjà un certain temps, en passant
devant la vitre de cette petite salle, j’ai
remarqué le banc ouvert avec des trous électriques et deux ou trois
objets ronds reliés à ces trous. Je suppose logiquement que la petite
salle des avocats est munie d’un dispositif
d’enregistrement et, en plus de la surveillance visuelle rapprochée,
c’est pour mieux enregistrer et contrôler les conversations avec les
proches. Comme je protestais contre de telles
provocations, ils m’ont donné des réponses fumeuses du genre : « des
ordres » et autres insinuations : « Il y a sans doute des raisons… »,
etc.
A
l’extérieur, ils sont en plein dans une campagne de terrorisme
psychologique qui, à partir des habituelles « sources
confidentielles » des services secrets et de la presse, veut
criminaliser et diffamer l'anarchie sous le prétexte « d'alerte à la
bombe ». ...
Récemment,
à l’occasion d’une fouille ordinaire de ma cellule, ils m’ont enlevé la
manne, un laxatif léger et efficace, acheté en
herboristerie. Avec l’habituel rite humiliant et dégradant des
déshabillages chaque fois que l’on sort de la section, le maréchal N.,
qui m’appelle dans son bureau, en dehors de ma section, se
distingue par ses excès et sa systématicité à me priver des petites
choses « mises au magasin » ou jetées. Le maréchal-commandant S. me
notifie la confiscation de la manne, qui
« non autorisable ». A ma demande de motif, sa réponse systématique
est qu’« elle peut être utilisée à d’autres fins ». je proteste contre
cette provocation ridicule et
fallacieuse.
En
racontant ce fait à des détenus, ceux-ci m’ont révélé que la manne est
utilisée pour couper la « drogue ». Ceci montre
qu’il ne s’agit plus « seulement du soupçon » pour « modestes
quantités de stupéfiants légers du type haschisch », mais de
l’insinuation de trafic de coca ou d’héroïne.
Substances dont je refuse la consommation, tout comme, je refuse le
commerce.
Déjà,
en 1996, un détenu m’avait informé qu’un membre du personnel lui aurait
dit que « bientôt, on dévoilera un trafic de
drogue parmi les prisonniers politiques ». J’ai appris récemment que
des voix circulaient parmi les prisonniers politiques que de la drogue
aurait été découverte chez moi.
En
réfléchissant à l’ensemble de ces choses, leur acharnement démesuré et
fallacieux à mon égard, les propos mis dans le circuit,
l’escalade générale et le cadre des représailles en cours contre
moi, il m’est venu la crainte d’une tentative, dans les règles de l’art,
de me piéger par la découverte de substances stupéfiantes
placées exprès dans ma cellule, ou une autre combinaison de plus
grande ampleur au cœur de la campagne « alerte à la bombe ». ...
Le jour
suivant, j’ai été convoqué chez le maréchal V., dans son bureau de la
section. Sur son bureau, trônaient un morceau d’écorce
d’arbre et des petits débris d’argile provenant d’un nid de guêpes
(vespa muratoria), espèce assez rare qui, en été, nidifie dans les
interstices de nos cellules ou dans les vêtements hivernaux
inutilisés. Le maréchal lui-même reconnaît les choses pour ce
qu’elles sont, mais il dit : « Je dois les confisquer. »...
Le
matin suivant, le maréchal-chef S. en personne, le zélé maréchal N. et
le maréchal V., avec une suite fournie d’agents, font
irruption dans ma cellule. « Fouille ! » affirment-ils avec fiel.
L’habituel déshabillage intégral. Je renonce à assister. Ils ont
saccagé, enlevé, confisqué, jeté divers objets de
valeur affective. Ils ont retrouvé un billet de cent mille lires
cousu dans une paire de pantalons et je serai pour cela exclu pour une
journée des activités communes, avec la porte de ma cellule
fermée. Tous mes produits herboristes finissent dans une grande
boîte et pour les utiliser, je dois ensuite les réclamer un à un.
Le
maréchal V. semble être préposé particulièrement aux anarchistes. ... Le
jour-même de leur irruption, je recevais la seconde visite
de mon avocat ... Pour la deuxième fois, le temps mis à notre
disposition est de seulement 10 minutes.
Le 30
novembre, de retour de la promenade, je constate la soustraction de deux
bouteilles utiles pour l’urinothérapie. Il y a deux ou
trois ans, pour les analyses d’urine, prescrites par mon médecin de
confiance pour des vérifications sur la nature de mon cancer surrénal,
repéré peu avant, on me dit que l’urine consigné avait
été perdue. Après un deuxième prélèvement, ils ont perdu les
analyses et à la troisième tentative, il me fut dit « qu’elles n’étaient
pas nécessaires et qu’on ne pouvait les faire à
Novara. » Par mes proches, je cherchai et au premier laboratoire
interpellé, finalement, à mes frais, il fut possible de réaliser les
analyses en question.
L’isolement
diurne, peine supplémentaire infligée pendant des mois et des années et
qui aggrave la perpétuité, a des modalités
d’exécution variées. Il est facultatif et il dépend de l’acharnement
personnel des procureurs responsables et des directions carcérales.
Ici, à Novara, elle est appliquée sur ordre du procureur
de Cagliari à un détenu qui endure déjà plus de 20 ans de prison et
de mauvais traitements.
Avec le
changement de gouvernement et après les déclarations du ministre
Diliberto de vouloir accélérer le parcours institutionnel
pour l’abolition de la prison à vie, qui signifie également
l’abolition de l’isolement diurne, et après l’interpellation du député
Manconi sur un cas spécifique d’isolement, le réflexe
conditionné de la part de certaines personnes et du Ministère a été
d’appliquer l’exécution généralisée des isolements diurnes. Ainsi, à
partir du 30 novembre, trois autres prisonniers ici à
Novara, subissent cette mesure. Aucune possibilité de socialisation
de 8 à 20 heures, tout en les mettant dans les conditions d’exécuter un
travail.
Réflexe
analogue l’année passée quand Biondi, le ministre de l’époque, parla
publiquement de l’instauration des visites intimes et que
le ministère imposa l’application d’une vielle circulaire qui
interdit l’accumulation des heures de visites.
Comme
réaction aux discussions internationales sur l’antiprohibitionnisme, ils
ont augmenté – dans les prisons – la répression contre
la drogue, spécialement contre le cannabis.
Quand
ceux d’en haut se disputent, ce sont pourtant ceux d’en bas qui prennent
les coups. Emergencialisme, instabilité politique,
institutionnelle, etc.… En prison, le mensonge systématique, la
moquerie, les réticences de ceux qui devraient nous « resocialiser »,
l’isolement social et privatif, la torture blanche,
l’incertitude, l’abus de pouvoir et ses manières souvent insensées,
ridiculement puériles et capricieuses, créent la précarité quotidienne
instable d’obsessionnels et répétitifs jours blancs
toujours égaux et rendent impossible la survie de la personne
prisonnière. Instaurant ainsi le désordre de l’ordre totalitaire.
Novara, 22 décembre 1998
Il y a
une atmosphère de déménagement et c’est tout un bordel. Sûrement après
le transfert, ce sera mieux qu’ici à Novara, à moins de
finir « dans le cul du monde », mais je ne pense pas. Il paraît
néanmoins qu’ils sont en train de restructurer toutes les sections de la
spéciale pour les adapter aux régimes de
l’article 41 et du 41bis.
...
Novara, 1er janvier 1999
Hier, un peu de Toscane. Un Chianti pas trop frelaté. Pour le reste, le sempiternel « nouvel an » sans trop d’attention, vu
que le nôtre, c’est le 21 décembre !!! Le solstice d’hiver.....
(Suite au prochain épisode)
1Diabolik
: Diabolik est un criminel professionnel, accompagné dans
ses aventures par sa maîtresse, Eva Kant. Il est pourchassé par
son policier attitré, l'inspecteur Ginko. Ses aventures rencontrent
encore un grand succès en Italie.
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