19 décembre 2008
Te
souviens-tu, dit Lucien l'âne, mon cher Mârco Valdo M.I., que tu
m'avais promis de me faire
visiter la Sardaigne au travers des textes de cet écrivain sarde qui
porte un nom si étrange et qui s'est noyé dans je ne sais plus quel
golfe de là-bas... Comment s'appelait-il encore
?
Salut
à toi, mon ami Lucien, je vois que tu es en pleine forme intellectuelle
et que tu moulines des questions dans ta tête d'âne
sans bonnet. Cet écrivain dont tu voudrais connaître le nom est
Sergio Atzeni. Je conçois bien que ce nom puisse te sembler bizarre.
C'est le z qui te donne cette impression.
Pas
seulement le z, mais surtout la combinaison t et z. Je ne l'avais pas
rencontrée souvent. Et bien, mon cher Mârco Valdo M.I.,
maintenant que j'ai retrouvé son nom, j'aimerais que tu me rappelles
de quel livre c'est tiré, ce fabuleux récit sarde.
Photo F.D.
Oh,
tu sais, Lucien mon bon âne, il s'agit d'un tout petit livre édité en
Sicile et intitulé, je traduis en français : Fols
racontars. Un titre tout aussi énigmatique que le nom de son auteur.
Mais tu sais, Lucien, des noms étranges, il y en a des tonnes. Et dans
toutes les langues, de tous les pays. Cela dit, c'est
un livre vraiment étonnant et ce qui ne gâte rien, un livre amusant.
Et voilà qu'il te passe par la tête ce soir.
Oui, oui, en fait, j'aimerais beaucoup connaître la suite.
Si
ce n'est que ça, dit Mârco Valdo M.I.. je m'en vais te lire la suite en
reprenant très exactement où je l'avais laissé. Et
même, je reprendrai quelques lignes avant, question de faire le
raccord. Tu vas voir que cette fois, il s'agit de la flore de Sardaigne,
laquelle selon les lieux est luxuriante ou assez rugueuse
et rare. Pour illustrer le propos, j'ai trouvé des photos de
Sardaigne qui ont été faites en voyage par un ami, qui me les a passées.
Comme pour d'autres photos marquées G.L. (qui sont les
initiales du photographe), je marquerai celles-ci aux initiales de
cet ami : F.D. J'ai dû un peu les retravailler, mais c'est en accord
avec lui.
Photo F.D.
Au
fait, dit Lucien l'âne en ouvrant ses gros yeux tendres, dis-moi Mârco
Valdo M.I.,d'où viennent toutes ces photos, car depuis
le moment où tu as commencé à en mettre ici, il y en a eu vraiment
beaucoup et très rarement deux fois la même. Comment fais-tu ?
Et
bien, Lucien, la plupart des photos – sauf celles marquées d'initiales
ou d'un nom – par exemple, je crois me souvenir de l'une
ou l'autre photo marquée William Leroy. , donc la plupart des photos
sont celles que j'ai faites au fil des années. Je puise selon le besoin
dans cette masse de photos, mais bien sûr, il y a
souvent des difficultés à trouver des photos qui correspondent au
texte. Et j'essaie, comme tu as pu le constater, de ne pas faire de
doublons.
Je
m'en suis bien rendu compte, dit Lucien l'âne. Comment vas-tu faire pour
le récit d'aujourd'hui... Comme je te l'ai dit plus
haut, je vais puiser dans la nouvelle série qui vient de m'arriver.
D'ailleurs, je les attendais depuis quelques semaines et j'avais retardé
le récit d'Atzeni pour les attendre. Alors, je vais me
faire le plaisir d'en mettre plusieurs en illustration. L'idéal bien
sûr serait de travailler dans l'autre sens et de faire les photos à
partir des exigences du texte. Ce qui impliquerait, compte
tenu de tous les sujets que nous abordons, beaucoup de déplacements
et parfois, lointains. De ça, je n'ai pas les moyens, alors, je trouve
des façons détournées d'arriver à un résultat
satisfaisant.
Oui, mais, Mârco Valdo M.I. mon ami, j'ai entendu dire qu'il existe des collections d'images toutes faites... Tu pourrais te
fournir là...
Photo F.D.
Tu
as raison, Lucien, et je le fais parfois, mais je préfère éviter de le
faire. Je ne sais pas pourquoi, mais je trouve que ça
n'a pas la fraîcheur suffisante que pour accompagner un texte qui
lui est très souvent inédit en langue française. Ce serait évidemment
plus facile, mais aussi bien nettement moins poétique.
Donc, comme mon ami, ma remis un lot de photos et que j'y trouve des
éléments intéressants par rapport à ce qu'Atzeni raconte... Je vais
pouvoir l'illustrer. Cela dit, Plus j'aurai de photos
différentes, venant de sources différentes, mieux je me porterai. Et
maintenant, allons visiter la flore sarde avec Atzeni. Comme il t'en
souvient, il s'agit bien d'une flore comment dire :
« historique ».
La
malaria n’épargnait pas les étrangers. Les enfants avaient de bien
bonnes probabilités de mourir dans les premiers mois de la vie
et au cas où ils réussissaient miraculeusement à devenir adultes,
ils n’échappaient pas au moins à une quarte, ou à une tierce, ou à une
tierce double (Dieu la maudit). A moins qu’ils ne
vécussent en montagne, éloignés des étangs et des moustiques.
Flore
I
John
Warre Tyndale, avocat londonien, était arrivé en Sardaigne en 1843. Il
était convalescent et il raconta que l’île lui aurait été
conseillée par certains amis italiens comme particulièrement
salubre, adaptée à un malade qui voudrait se refaire la santé. Comme il
était connu de tous que le climat sarde était périlleux et
malsain, on devrait penser que les amis italiens de l’Anglais
fussent, en réalité, des ennemis bien décidés à l’expédier au créateur.
Et Tyndale était un étrange convalescent : à peine
arrivé, il monte sur la croupe d’un cheval et il n’en descendit
seulement qu’après avoir battu toute l’île mètre par mètre, entreprise
incommode même pour des hommes à la santé moins fragile, de
stature robuste et bien entraînés à l’effort.
Ce sont
peut-être précisément ces contradictions qui ont poussé l’historien
sarde Alberto Boscolo à suspecter que le but de Tyndale
fût différent de celui rapporté ensuite dans son livre : recueillir
des indications et des informations utiles à un quelconque organisme
gouvernemental anglais. Il aurait été en somme une
sorte d’espion.
Tyndale publia un livre à Londres en 1849 dans lequel il décrit la côte insulaire comme « inculte, ou couverte de serpolet, de
romarin, de ciste, de lentilles, de genêts, de genévriers nains. »
Son
monde était aride, habité seulement de plantes sauvages et fréquenté par
des femmes capables de distinguer les herbes utiles des
nuisibles et connaisseuses de leurs usages magiques et
thérapeutiques. Même en Sardaigne (qui appartint pourtant longuement à
l’Europe espagnole et très catholique dans laquelle la Sainte
Inquisition expédiait les guérisseuses aux bûchers, en les
condamnant pour sorcellerie et commerces diaboliques), les femmes
avaient réussi à maintenir l’antique rapport païen avec les herbes de
la santé et de la divination ; au moins, comme l’écrit un voyageur
français, Emmanuel Domenech, dans un livre publié à Paris en 1867 :
« Les
Sardes connaissent parfaitement les propriétés thérapeutiques d’une
infinité de plantes. La ‘science des herbes’ est
héréditaire parmi eux et dans de nombreuses familles paysannes, et
elle se maintient par tradition aussi parmi les femmes dont beaucoup
deviennent assez expertes dans l’art de
guérir. »
La vie
d'Emmanuel Domenech est une de celle dont on peut écrire qu’elle
« mériterait un roman » : globe-trotter
remuant, il a été page à la cour de Charles Albert, pour partir
ensuite comme missionnaire en Afrique du Nord et devenir pour finir chef
du bureau de presse de Maximilien de Habsbourg (à Mexico),
archiduc autrichien envoyé par Napoléon III pour conquérir un
improbable empire et fusillé à Quereto par les hommes de Benito Juarez
en juin 1867. En 1867 paraît le livre de Domenech :
l’ex-chef des services de presse avait fui le Mexique depuis un an
et il s’était enfui en Europe. En Sardaigne, plus précisément, où il
était déjà venu gamin, avant que ne commence l’aventure de
sa vie.
Le
gland, pétri avec la boue, devenait du pain. Mais le chêne, selon le
Français Domenech, avait une valeur beaucoup plus haute aussi
du point de vue symbolique, rituel :
« Sous
le chêne planté devant l’église ou sur une place du village, les Sardes
établissent les contrats, trament les mariages,
fixent les prix des marchandises, discutent les affaires et
administrent la justice en l’absence de la magistrature. Un chêne, l’air
libre, en vue des champs, des montagnes, sous un ciel bleu,
sont meilleurs que la salle lugubre d’un tribunal, ornée d’images
ridicules ou laides, des toges noires des juges, des bottes des gardes,
des bancs sales et remplie d’une atmosphère
décourageante. »
Le
Français manifestement n’aimait pas les tribunaux. Une telle antipathie
peut être plus ou moins partagée… Néanmoins : les
mariages se tramaient, la justice s’exerçait, les affaires se
concluaient aussi sous l’olivier, en pleine campagne, ou bien dans
l’enceinte des maisons et des bergeries.
Les
figuiers d’Inde étaient un peu la frontière entre le monde de la
végétation sauvage et celui des cultures. Souvent, ils poussaient
spontanément et souvent aussi, en haies, ils clôturaient les
domaines. Selon l’aumônier allemand Joseph Fuos, ils étaient « si
convenables au goût des Sardes, qui aimaient toutes les choses
douces, que quand se présente dans une rue un chariot qui en est
chargé, tous accourent pour obtenir aussi un de ces fruits si goûteux. »
II
Déjà
dans les livres des voyageurs du dix-huitième et du dix-neuvième siècles
apparaît la silhouette du berger qui incendie campagne
et bois pour procurer de nouvelles pâtures à ses brebis, contraintes
à hiverner en bas, dans les vallées, exposées au sud, pour fuir le
froid et la neige.
« L’agriculture en Sardaigne est beaucoup plus arriérée qu’on pourrait le croire », écrit, avec vivacité polémique, le
Français Gustave Jourdan.
« Les
vols et les dévastations qui désolent les campagnes, les invasions des
troupeaux, l’absence de voies de communication et,
en plus de toutes ces autres causes, l’ignorance et l’avarice du
paysan sarde font obstacle à tout progrès de l’agriculture. On n’y
rencontre pas une seule de ces cultures qui exigent un minimum
de soins intelligents. On ne voit pas une plante fourragère ; le
blé, l’orge, l’huile, le vin sont les seuls produits importants ;
l’huile et le vin, qui pourraient être facilement
d’une qualité supérieure, se font là avec la technique la plus
approximative ; l’huile conserve une odeur détestable et le vin est
généralement trop dense. » Cause de tout :
l’avarice du paysan sarde.
Ces
années-là, une exception au désintérêt prédominant pour l’agriculture
sarde a été une initiative de Savoie : le souverain a
offert un titre nobiliaire à celui qui a planté plus de vingt mille
oliviers ; il a créé la noblesse des oliviers. C’est-à-dire, il armait
sa propre armée, avec les taxes des Sardes, et en
échange, il donnait des quartiers de noblesse qui, à la différence
de ceux de bœuf ou de porc, ne se mangent pas.
Même
cette espèce de débat international sur les conditions agricoles de la
Sardaigne, qui occupe tous les visiteurs étrangers,
n’épargne pas les affirmations bouffonnes. L’habituel Joseph Fuos,
par exemple, soutient que le goût des fruits sardes serait pire que
celui des fruits allemands. Ou, plus exactement et avec ses
propres mots, « les fruits d’ici ne sont pas du point de vue du
goût aussi bons qu’en Allemagne ».
Il est
possible que la nostalgie et le regret de la patrie et de son lointain
chez soi aient modifié le sens du goût de l’aumônier
allemand. Mais bon et goûteux, dans l’évaluation des fruits sont
étroitement mêlés à doux, sucré, mûr juste à point. Et les fruits sardes
ne sont pas comparables aux allemands, il ne saurait en
être autrement car ici le soleil sèche les fruits sans les priver de
sucres et des substances nutritives et les porte facilement à des
maturations, fort improbables en Allemagne. Les fruits
sardes sont sans doute plus petits que les allemands et peut-être
aussi moins beaux à voir… quoique le concept de beau se prête à de
curieuses manipulations, et il aurait peut-être suffi d’une
table dressée entièrement de fruits sardes peinte par Rembrandt pour
modifier le jugement.
Il
n’est pas sans signification que justement une culture de fruits, les
orangeraies de Milis, soit une des rares exceptions décrites
par les voyageurs dans le panorama d’abandon général. Tous ont été
fascinés par ces orangeraies. Antoine Valéry, libraire parisien, a
publié dans sa ville en 1835 un volume intitulé Voyage en
Corse, à l’Île d’Elbe et en Sardaigne, plusieurs fois réimprimé (à
Versailles, à Bruxelles) dans lequel il décrit Milis comme un « jardin
des Hespérides blanchi par les neiges de
fleurs ». Heinrich Von Maltzan le confronte, de son côté, aux plus
belles agrumeraies visitées au cours de son long pèlerinage autour de la
Méditerranée ( Sorrente, l’algérienne Blida, la
baléare Soller ) et il en parle comme d’un des jardins les plus
beaux et des arbres les plus riches. « Et tout ceci », conclut-il, «
n’est pas une hyperbole, mais la pure
vérité ».
(Le
livre de Heinrich Von Maltzan, baron de Dresde, a été imprimé à Leipzig
en 1869. C’est la troisième publication dédiée à la
Sardaigne et imprimée dans la ville allemande, durant un siècle où
l’Europe ignore tranquillement l’existence de l’île et de ses habitants.
Durant la même période (1829) et toujours à Leipzig,
dans une anthologie consacrée à la poésie populaire, apparaît
nouvellement la Sardaigne, avec des vers traditionnels choisis du Sarde
Matteo Madao. La ville allemande a donc été une observatrice
continue et minutieuse de la réalité insulaire de ce temps.
Peut-être devrions-nous les jumeler…)
« Milis,
qui surplombe la mer d’Espagne à Oristano, est une grande propriété des
Marquis Boyl di Putifigari ». Par ces mots
commence la plus extraordinaire description des orangeraies, écrite
par le Père Antonio Bresciani. « Elle a des bois d’orangers qui
s’étendent largement, en plusieurs milliers disposés en
cercle, en de grandes futaies, qui poussent et se croisent en
branches vivantes chargées de fleurs, de petites oranges et de fruits
dorés mûrs. Les belles marines des Pouilles et de Sorrente dans
leurs superbes orangeraies n’offriraient pas à la vue d’aussi belles
forêts que celles de Milis et peut-être il n’y a que Malte, et la
Sicile, qui rivalisent avec la grandeur de ces plantes.
»
L’ecclésiastique
trentin affirme que deux hommes qui étreindraient un plant, un d’un
côté, un de l’autre, ne réussiraient pas à se
toucher le bout des doigts et il continue :
« Et
puis, pensez au temps de la floraison, quel doux parfum on respire et se
répand dans ces bois et est porté par les vents
légers jusqu’à l’étang de Cabras et plus au-delà, sur une bonne
étendue jusqu’à la mer. Mais à la saison où les riches fruits mûrissent,
il apparaît une forêt d’or et d’émeraude et l’or agité
avec tant de faste dans ce vert en groupes, en grappes, en corymbes
qu’il vous semble que les branches souffrent sous la charge, les rameaux
courbent par fatigue, les extrémités pendent,
jusqu’aux branches maîtresses de l’arbre arquent ».
Enfin Antonio Bresciani se perd dans un exercice de nomenclature :
« Voyez
enlacés par un amour fraternel s’entremêler le Fruit du paradis avec la
Lime cédrate, la Petite Poire avec l’Orange
amère, la Bergamote avec le Citronnier, la Muscatelle avec le Petit
Sucre, la Bogue avec la Lisse, avec la Cannelée, avec la Noueuse. Là,
l’Oranger de Candie avec le Calcédonien ; l’Oranger
du Portugal avec celui de Catane ; celui-ci à la peau lisse et
brune, celui-là à l’écorce grenue et couenneuse. Ou la pulpe de couleur
d’ambre, ou de couleur sanguine ; ou friable et
limpide comme la topaze ou l’eau marine. Le jus doux, sucré, ou
suret et pétillant. Et ces bois sont si touffus et cette vue est si
délicieuse et cet air si aromatisé, que pour un peu, on dirait
que les peuples ibères n’auraient jamais chez eux une telle
abondance de fruits d’or que n’en fait germer à Milis la féconde
Sardaigne. »
(Suite au prochain épisode)
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