5 novembre 2008
Tu
sais, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I., ce soir, je n'ai pas trop
envie de causer, mais avec toi, ça va quand même. C'est avec les
autres gens, ceux qu'on croise comme ça un peu par hasard quand on se
promène ou qu'on est en route pour une course ou l'autre.
Disons que j'ai la flemme...
Mon
cher Mârco Valdo M.I., comme je te comprends,
dit l'âne en soupirant comme un vieux tracteur tournant au ralenti.
Je crois bien que c'est à nouveau le soir qui tombe trop tôt, le manque
de lumière, aussi un peu de fatigue de fin du jour.
Bref, je crois bien que c'est normal à cette heure-ci. Moi aussi,
d'ailleurs, je me sens un peu las et j'ai comme un creux dans la tête.
Je ne me souviens plus de ce que je devais te dire et là,
c'est un signe. Faut dire que j'ai passé mon après-midi à
baguenauder un peu partout et dans cette insouciance, j'ai perdu de vue
ce que je m'étais promis de te
dire.
Mon
bon Lucien, n'en fais pas un plat, dit Mârco
Valdo M.I.. Bien au contraire, ton insouciance me fait plaisir car
rien n'est plus détestable que des gens soucieux qui finissent par
pervertir l'atmosphère avec les relents de leurs ruminations.
Rien n'est pire, crois-moi, mon estimable âne ami, que ces gens
remplis de componction, qui promènent un visage grave et des yeux
sourcilleux. Moi, je dois te le dire, ils me fatiguent, rien qu'à
les voir. Alors, tu peux imaginer l'effet qu'ils me font quand ils
veulent me parler. C'est simple, je m'enfuis. Et seules, la politesse,
la courtoisie et la simple civilité me retiennent
quelques instants auprès d'eux. En vérité, je les déteste. Ils me
gâchent l'air et l'existence.
Ah,
le sérieux, l'esprit de sérieux, l'air
sérieux... Tout cela est bien pénible à fréquenter. D'ailleurs, moi,
dit l'âne, crois-moi, mon cher Mârco Valdo M.I., il y a des moments
ainsi où je suis ravi d'être un âne. Car, vois-tu, Mârco
Valdo M.I., nous les ânes, on nous prend – surtout précisément les
gens qui transportent leur sérieux comme un ciboire, pour des êtres
incultes et certainement atteints d'une telle stupidité que
l'on est – par avance – pas dignes d'être approchés par eux et moins
encore, d'ouïr leurs récriminations éternelles et leurs raisonnements
abscons. Bref, ils nous prennent pour notre apparence,
c'est-à-dire pour des ânes ou plus encore, pour ce qu'ils croient
que sont les ânes. De cela, crois-moi, nous pouvons nous réjouir.
Je
te crois, mon cher Lucien et je sais moi,
toute la subtilité de l'âne, toute sa patience et l'art qu'il met en
œuvre pour échapper à ce qui l'ennuie. J'aimerais, je te le dis,
pouvoir en faire autant. En somme, c'est le cas de le dire,
j'aimerais être un âne. Pour le reste, je me cache un peu, j'évite
les rassemblements, surtout quand ils sont mondains. Tu vois, tous ces
lieux où tout le monde est là parce qu'il faut y être,
qu'il faut y être vu. Potins et popotins.
En
effet, je vois bien de quoi il retourne. J'ai
horreur de çà aussi. Du moins, j'imagine que j'aurais certainement
ces choses-là en horreur, que je m'y sentirais pas bien. J'aime mieux
nos conversations, surtout qu'elles sont le prélude à un
récit, une chanson... Que sais-je ? À ce propos, justement, de quoi
comptes-tu me parler aujourd'hui, mon cher Mârco Valdo M.I. ?
Ne
t'inquiète surtout pas, mon cher Lucien, je ne
vais pas te bassiner avec les dernières maladies en vogue, des
histoires de relations privées des personnes du voisinage – d'ailleurs,
je ne les connais pas, et je te dirai encore moins de leurs
aventures nécrologiques. Tu sais que je suis un personnage calme,
qui suit sa route tranquillement, quoi qu'il arrive, qui comme l'âne
justement ou son cousin, le chameau, s'en tient à son pas et
pendant ce temps, mouline pour ne pas dire moud ses idées, ses
pensées au rythme balancé de son pas. Comme je sais qu'elle t'a jusqu'à
présent intéressée, je vais poursuivre l'histoire de
nos amis qui – Achtung Banditen ! – ont fait sauter un détachement
de SS en plein Rome et qui aux dernières nouvelles, ont été trahis et
qui cherchent maintenant leur vengeance contre le ou les
traîtres. Comme d'habitude, je te rappelle la fin de l'épisode
précédent. Souviens-toi, Raoul avait été arrêté, puis – en accord avec
ses camarades en prison, spécialement Spartaco – était passé
(en réalité, avait fait semblant de passer) à l'ennemi dans le but
d'assurer la vengeance commune. Avant de raconter la suite, je dois te
dire combien je pense qu'une telle position est délicate
et difficile et surtout, dangereuse. Mais enfin, dans le cas
contraire, son destin était clair; il avait toutes les chances d'être
torturé puis, pour finir, être condamné à mort. Puisqu'il en
avait la possibilité, autant tenter de poursuivre le combat.
L'inconvénient est évidemment que celui qui agit de la sorte, ne peut
évidemment crier sur tous les toits qu'il n'est pas celui qu'il
paraît être et doit en outre se couler de façon vraisemblable dans
la peau du traître qu'il est censé être. C'est un état de solitude
absolue où en plus, il faut montrer beau visage à ses
ennemis, à ceux que l'on déteste, il faut en outre faire également
semblant d'être enthousiaste pour la cause ennemie... Très dur
moralement. Et plus difficile encore, il faut le faire au
quotidien, toute la journée, tous les jours et même, il faut
participer aux actions contre ses propres amis et camarades... La
moindre erreur conduit au
désastre...
Fernandino resta perplexe et lui donna un rendez-vous pour le lendemain. Il consulta le Commandement et il fut décidé de faire
confiance à Raoul et de préparer l'action.
(Suite au prochain épisode)
Il n'y
avait pas de motif pour continuer à douter de Raoul. Pour lui, il aurait
été extrêmement facile de faire arrêter Fernando et
même les autres, s'il avait eu l'intention de trahir. De l'autre
côté, il prenait sur lui tous les risques de la difficile action qu'il
proposait et il rapportait de Spartaco des indications qui
rendaient sa bonne foi vraisemblable.
On commença à préparer l'action; Raoul demanda au parti un refuge pour sa femme et ses enfants qui resteraient exposés aux
représailles ennemies et il attendit que ce problème soit résolu avant de mettre son plan à exécution.
Il
commit toutefois une grave erreur. Outre Blasi, d'autres traîtres
faisaient partie de la bande Koch; en particulier, un certain
Amleto Maccagli, un ex-partisan passé par peur et pour l'argent dans
les rangs ennemis.
En
parlant avec ce Maccagli, Raoul eut l'impression de trouver dans ses
paroles un accent de remords sincère pour le mal qu'il avait
fait à tant de camarades et très ingénument, il me mit au courant de
son plan. Amleto Maccagli le dénonça à Koch et Raoul fut immédiatement
arrêté.
Les fascistes se précipitèrent aussitôt à la maison de Raoul où s'était transféré Fernandino Vitagliano.
C'était
le soir, Fernandino était au lit avec un pistolet sous l'oreiller. Il
fut réveillé par le fracas de la porte qu'on venait
d'enfoncer. Il sauta debout, il se glissa derrière un angle et il
commença à tirer. Les fascistes lancèrent des grenades dans sa chambre,
qui le blessèrent à divers endroits du corps. Il ne se
donna pas pour battu; il ne pouvait se jeter par la fenêtre, car, le
logement de Raoul étant un sous-sol, il était protégé par des barres de
fer. La seule voie de sortie était la porte et
derrière la porte les fascistes lui hurlaient de se rendre. Il
sortit en tirant à bout portant sur ses ennemis, se jeta dans la rue et
il tira encore avec son pistolet qu'il avait
rechargé.
Sa
sortie improvisée et le fait qu'il ait réussi à en abattre quelques uns
fit que les autres s'écartèrent pendant un moment de la
poursuite. A demi-nu, blessé, avec son pistolet à la min, il se
planqua dans un coin pour reprendre souffle; à ce moment, surgit une
patrouille de la P.A.I.1, qui l'arrêta. Fernandino se sentit perdu.
« Je suis un partisan », dit-il. « Je suis entre vos mains, je suis poursuivi par les fascistes. »
« Va-t-en de là », lui dirent ceux-ci; et quand arrivèrent les fascistes qui avaient repris la poursuite entretemps, ils
leur donnèrent des indications fausses.
Fernandino
frappa à la première porte qu'il rencontra. Une petite vieille vint lui
ouvrir. Elle le vit ensanglanté, bouleversé; elle
comprit de quoi il s'agissait. Elle le fit entrer chez elle, le
soigna, le rhabilla, lui donna à manger et à boire et le fit dormir.
Le
lendemain matin, ce fut elle qui, suivant avec une exactitude
pointilleuse les indications reçues, rétablit la liaison avec le
Commandement. Fernandino sut ainsi l'arrestation de Raoul, il sut
qu'on l'avait mis en prison, soumis à la torture, condamné à mort comme
les autres et que l'action contre Koch n'était plus
possible.
*******
Évacué
dans les montagnes qui entourent la campagne romaine, Paolo se retrouve à
Palestrina où il dirige un groupe de partisans... Le
temps passe, la guerre se poursuit, les troupes alliées finissent
par arriver du Sud...
**********
Entretemps,
les bombardements alliés sur la ville et les routes se faisaient plus
intenses, de sorte que aux alentours du 22-23 mai
[1944], la déroute allemande atteint des proportions énormes dans ce
secteur du front.
Un
matin, d'un coup, des bandes de soldats allemands en désordre
commencèrent à se répande sur les différentes routes de montagne vers
le nord-ouest et le nord-est, vers Rome et Tivoli. Fatigués, sales,
abattus, es nazis se repliaient talonnés par les armées alliées qui
arrivaient à Valmontone.
Désormais,
Palestrina et la montagne sur laquelle nous étions étaient sous le feu
de l'artillerie américaine. À Palestrina, les
Allemands maintenaient de leur côté deux batteries d'artillerie
lourde avec lesquelles ils cherchaient à contenir l'avance alliée et à
protéger la retraite de leurs propres troupes.
La
ville avait été complètement abandonnée par la population et jour et
nuit – mais surtout la nuit, les affrontements de patrouilles
se faisaient même à quelques kilomètres au sud de celle-ci.
En peu
de temps, notre situation s'était profondément transformée; l'aide qui
nous était donnée apr les paysans, la vie en plein air,
un sentiment moins immanent du danger de ce type de guérilla par
rapport à la guérilla que nous menions à Rome et, surtout, la sensation
précise que nous allions arriver à nos fins, nous avaient
redonné la vigueur nécessaire pour mener cette ultime bataille.
La
guérilla en montagne était sans doute moins épuisante que la lutte que
nous menions en ville, même si sous certains aspects, la
fatigue physique était parfois supérieure. Malgré tout, nous
habitions dans des zones reculées, sur des positions bien fortifiées et
nous étions protégés par les civils qui nous avertissaient à
temps de chaque déplacement de l'ennemi. Le contact avec les
Allemands, dès lors, n'était pas permanent, comme c'était le cas en
ville.
À Rome,
notre armement était constitué d'un pistolet et d'une paire de grenades
et nous circulions en petits groupes, au maximum de
quatre personnes. À Palestrina, par contre, nous étions toujours des
groupes d'au moins six personnes et bien armés avec des armes longues
oui des mitraillettes.
Les
camarades de la bande connaissaient parfaitement chaque anfractuosité du
terrain, chaque sentier de la montagne. La nuit, nous
dormions tranquillement et le printemps avancé nous permettait de
rester à la belle étoile sans que cela ne comporte de désagrément. Nous
mangions aussi un peu plus qu'à Rome; presque tous les
jours.
Rapidement,
nous emménageâmes dans une cabane devant la grotte. Un peu de paille
qui avant nous avait servi aux brebis nous servait de
lit; elle était remplie de tiques et de puces. Noter cabane devint
le centre d'une intense activité politique et militaire. Là, nous avions
nos réunions, nous préparions nos plans d'action, on
examinait les rapports des estafettes et de là, partaient nos
équipes pour les patrouilles et les actions.
Nous
établîmes même le contact avec des détachements de l'armée républicaine
qui étaient affectés aux services à l'arrière des troupes
allemandes. Beaucoup de ces jeunes désertaient et prenaient contact
avec nous; certains restèrent dans la bande, d'autres fuirent vers le
nord.
Après
quelques temps d'activité, nous avions fait un nombre réduit de
prisonniers et conquis au combat des armes, des munitions et des
vivres. Nous réussîmes à capturer jusqu'à une cuisine de camp,
complétée du ravitaillement pour 5 jours pour un détachement de 600
hommes et nous distribuâmes les vivres à la
population.
Les
prisonniers allemands furent enfermés par nous dans la grotte et gardés à
vue, nuit et jour. Nous pensions les remettre aux Alliés
quand le front nous aurait rejoints d'ici à quelques jours, sauf à
les utiliser pour des échanges avec les commandements ennemis au cas où
un de nos camarades serait capturé.
Les
Allemands se repliaient en désordre, défaits et apeurés mais pas pour
cela moins arrogants et moins violents. Les détachements
ennemis que nous combattions à Valtomonte au fur et à mesure qu'ils
étaient battus, étaient repoussés vers le Nord par les routes de la
campagne autour de Palestrina. Les carabiniers, en accord
avec nous, renvoyaient ces troupes là où nous étions à l'affût.
Ainsi, nous nous fournîmes en moyens pour développer la guérilla et nous
rassemblèrent toujours plus de prisonniers.
***********
J'avais
donné l'ordre catégorique que les Allemands qui se rendaient soient
respectés et maintenus en vie; j'avais à l'idée , en fait,
de remettre aux Alliés un grand nombre d'ennemis capturés qui, en
plus d'autres preuves de l'activité de notre bande (documents des
ennemis éliminés, armes, moyens de transport, etc...) devaient
démontrer note efficience militaire et organisatrice.
Je
voulais surtout interrompre, tenant compte des conditions dans
lesquelles se développait notre activité, la loi impitoyable de la
guérilla, qui ne permettait pas de faire des prisonniers. Alors
qu'on avait la perspective d'une longue activité partisane, il n'était
pas pensable d'organiser des camps de concentration pour les
prisonniers ennemis soit par insuffisance de vivres et – souvent
même – d'eau, soit par la nécessité de déplacements rapides, et surtout,
à ce moment, pour la nécessité de disperser notre
détachement partisan. Surtout que les prisonniers pouvaient fuir et
révéler la situation et l'importance des forces partisanes.
Malgré
tout, dans les conditions changées où nous nous trouvions, avec les
armées alliées qui désormais se trouvaient tout près, la
sauvegarde des prisonniers était possible. Nous pouvions de cette
manière épargner de nombreuses vies humaines tout en continuant à
attaquer les forces ennemies.
L'ordre
que je donnai ne rencontra pas tout de suite la compréhension de tous
mes camarades; certains d'entre eux, en fait, s'y
opposèrent en soutenant surtout que faire des prisonniers mettrait
en grave danger la vie de nombre d'entre nous et peut-être,
l'existence-même de notre bande et exposerait la population qui nous
aidait aux représailles de l'ennemi. En outre, cela nous créait des
problèmes ultérieurs pour le ravitaillement qui était tout sauf facile.
Les
plus opposés à la décision furent les partisans russes qui avaient fui
les camps de concentration allemands après le 8 septembre
et connaissaient déjà, plus que je ne le savais moi-même, la
férocité nazie. Eux, ils avaient vu tuer les femmes et les enfants de
leur pays. Ils nous avaient raconté, dans de longues soirée au
bivouac, des choses que nous ne vînmes à savoir nous aussi qu'après
la Libération, mais auxquelles, au fond de notre âme, nous nous
refusions encore à croire.
Ce fut
aussi pour cela que l'ordre que j'avais donné, et je le défendis plus
strictement encore quand, l'ordre ayant été exécuté,
j'eus l'occasion de connaître les prisonniers.
Je
réussis à convaincre la majorité de mes camarades de la justesse de ma
décision. Nos prisonniers furent respectés et ils furent
rassemblés dans la grotte. Nous partageâmes avec eux nos vivres fort
réduites et nous couchages incommodes.
Une
fois, il m'arriva de rester une paire de jours sans manger. Des paysans,
qui 'lavaient appris, apportèrent en cadeau deux brebis.
Je donnai l'ordre de la cuire et de les distribuer.
J'avais imposé et obtenu que les premiers à manger – chaque fois qu'il y avait de quoi – soient les prisonniers. Il en fut ainsi
encore cette fois. Ensuite, mes camarades mangèrent. Quand j'arrivai à la soupe pour mon tour, il n'y avait plus rien.
La
perspective de manger avait soutenu mes dernières forces. Le matin déjà,
à l'aube, j'avais dû faire un long tour des routes où
passait la guerre afin de me rendre compte de la situation. Revenu
au camp, ces deux brebis avaient donné un nouvel espoir à mon jeûne
ancien et – dans cette perspective – de nouvelles forces à
mes membres épuisés; mais quand arriva mon touret que je ne trouvai
plus rien à manger, ma tension s'effondra, mes forces diminuèrent et la
langueur prit le dessus. Je glissai à terre et il y eut
une certaine débandade parmi les camarades. Préoccupés, ils se
groupèrent autour de moi pour savoir ce qui m'arrivait au moment où les
prisonniers étaient dehors de leur grotte pour consommer
leur ration. Ceux-ci tentèrent de profiter de la circonstance en se
mêlant à nous et en cherchant à créer la confusion pour s'emparer des
armes qui étaient posées à peu de distance. Mes camarades
se rendirent compte de la manœuvre et ils bloquèrent leur tentative.
En
poussant, en hurlant et en pointant leurs pistolets contre eux, ils
renfermèrent les prisonniers ennemis dans la grotte. Moi,
entretemps, j'avais repris mes esprits et j'intervins immédiatement
pour éviter des complications ultérieures. Mes camarades voulaient
donner une sévère leçon aux nazis pour qu'ils ne répètent
pas des initiatives du genre et ils commencèrent à remettre en
question tout le problème des prisonniers. Je cherchai à apaiser les
esprits, tandis que les Allemands apeurés étaient rentrés dans
la grotte et attendaient que discussion se conclue.
Mes
camarades m'aimaient et m'estimaient; les choses que je dis furent
encore une fois convaincantes. Maintenant, pourtant, il me
fallait parler avec les prisonniers et leur expliquer les dangers
qu'ils courraient si leur comportement ne nous épargnait pas toute
préoccupation.
Je les
fis sortir de la grotte et je les rassemblais à nouveau sur l'esplanade.
Je parlais avec eux un étrange langage fait d'un peu
d'italien, un peu d'anglais et un peut de français. De cette façon,
trois ou quatre d'entre eux pouvaient jouer les interprètes et ils me
répondaient.
Je leur
expliquai – et c'était clair – que notre situation était tout sauf
facile et que seul un grand courage et une grande force de
volonté nous permettaient de mener cette guerre, qu'ils étaient,
eux, pour nous des ennemis, de plus impitoyables, que nous n'étions pas
disposés à les féliciter et nous entendions que ces gestes
d'insubordination individuels ou collectifs ne se répètent plus.
Je les
informai que si un seul d'entre eux s'échappait, les autres seraient
tous tués; non par représailles, amis car nous serions
contraints à nous éloigner de la zone et que nous ne pouvions les
laisser ni libres ni vivants, eux qui nous connaissaient bien, qui
savaient qui nous avait aidé et qui certainement n'auraient
jamais de scrupules à nous dénoncer tous. D'autre part, il n'était
pas possible d'imaginer que, devant fuir suite au danger d'une rafle
provoqué par celui d'entre eux qui se serait évadé, nous
aurions pu emmener avec nous dans la montagne un si grand nombre
d'ennemis à surveiller et à nourrir.
Ce discours et plus encore la décision qui transparaissait de mes paroles et l'attitude menaçante de mes camarades qui les
encerclaient, convainquirent nos prisonniers d'être un peu plus disciplinés.
Nos prisonniers étaient contrôlés et comptés quatre à cinq fois par jour; et une fois, un nous sembla qu'il en manquait
un.
C'était
le soir, immédiatement après le couvre-feu que nous avions ordonné avec
rigueur, autant à eux qu'à nous quand la dernière
lueur s'éteignait dans le ciel. Nous les fîmes sortir de la grotte.
Ils cherchèrent à nous prouver que non, que ce n'était pas vrai, qu'ils
étaient tous là. Je m'irritai; je leur dis que nous
n'étions pas disposés à nous laisser berner. C'était mon devoir,
dis-je, de passer à l'application du plan que je leur avais déjà exposé
quand je les avais avertis que je tolèrerais pas d'évasion
et que de plus, un tel plan devait être exécuté à l'instant car,
étant donné la fuite de leur camarade, nous ne pouvions perdre une
minute et nous devions abandonner l'endroit.
Silencieux,
je voyais dans les ultimes lumières du crépuscule leurs visages muets,
tendus et apeurés. Je rassemblais autour de moi mes
camarades avec leurs armes au poing, silencieux eux aussi,
préoccupés pas tellement par le risque qu'impliquait cette évasion que
par la répugnance pour l'ordre que bientôt, ils le savaient, je
leur donnerais.
Ce
silence dura quelques secondes et chacun de nous repensa à ce terrible
jeu dans lequel cette guerre avait jeté nos vies. Moi aussi,
je me reprochais l'ordre que j'avais donné de faire prisonniers les
ennemis qui n'étaient pas tombés au combat; je faisais remonter à cet
ordre la responsabilité de l'évasion et du risque d'une
rafle ennemie qui mettrait en sérieux danger nos vies et exposerait
aux représailles les paysans qui nous avaient aidés.
Puis
soudan, de la caverne, sortit celui que nous croyions évadé. Il faut
accueilli avec des cris de joie par ses compagnons, avec
soulagement de notre part. Il était resté endormi dans la grotte,
nous dit-il, et il n'avait pas entendu l'appel. Peut-être, s'agissait-il
d'une tentative d'évasion ou d'un test pour voir ce qui
se passerait; quoi qu'il en soit, les choses s'étaient terminées de
bonne façon.
Un
autre soir – j'étais tombé durant le combat et je m'étais tordu les
chevilles, raison pour laquelle je devais rester immobile à la
base – j'étais seul avec Carla sur l'esplanade; les autres camarades
étaient éloignés pour des raisons diverses. Moi, j'étais assis à terre
et un des prisonniers, un infirmier, me soignait les
chevilles avec un baume qu'il avait dans sa caisse de premiers
secours et il me les bandait. Les autres prisonniers s'approchèrent en
discutant entre eux et avec moi. Carla et moi, nous étions
armés de pistolets et nous les tenions à la main, prêts à faire feu.
Cela pouvait avoir une certaine valeur pour décourager une éventuelle
tentative d'un des leurs, mais n'en aurait certainement
aucune, si tous se fussent mis d'accord pour nous attaquer afin de
récupérer la liberté.
Il ne
se passa rien, nous continuâmes à parler, ils nous firent voir les
photographies et les lettres de leurs chers lointains. Un
d'eux me montra un rosaire qu'il avait en poche. « Je suis
catholique », me dit-il, en cherchant à établir avec moi, Italien et
probablement catholique, un courant de sympathie et de
confiance.
( Suite au prochain épisode)
1PAI
: Polizia Africana Italiana. Police Africaine italienne, créée
au temps de l'Impero en 1936. Repliée en Italie, elle s'unira à
d'autres éléments ( carabiniers, Grenadiers de Sardaigne pour défendre
Rome contre les troupes allemandes et fascistes) en
septembre 1943. Son commandant, le général Maraffa sera arrêté par
les Allemands, déporté à Dachau où il mourra. La PAI fut incorporé dans
la police de la « Ville ouverte »; le
régiment fut dissous en 1945.
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