30 septembre 2008

Tiens, tiens, mais qui voilà, ça fait longtemps que je ne t'ai vu, dit Lucien l'âne au pelage trempé par cette pluie qui mouille tant et refroidit jusqu'aux os les plus résistants.
Oui, tu as raison, mon ami Lucien. J'ai été un peu occupé ces derniers temps. Mais laisse-moi te dire que j'ai grand plaisir à te revoir. Figure-toi que je suis parti en voyage dans un pays lointain et qu'un de ces jours, je te ferai voir le petit voyage en images que j'en ai rapporté. Il est plein de soleil et de lumière. À mon avis, il te plaira assez...
Ah mais, voilà qui est intéressant, mon ami Mârco Valdo M.I., dit l'âne en secouant la pluie qui lui coule le long du dos. Où donc as-tu été et si ce n'est pas trop indiscret qu'as-tu été y faire ?
Je te le dirai et même, je te le raconterai en images, mon cher ami Lucien, mais aujourd'hui, je veux te parler d'autre chose... Quoique ce ne soit pas vraiment hors sujet. Tu te rappelles bien, sans doute, que j'avais écrit une histoire d'émigrants et même, plusieurs. Celle du grand-père de mon ami Roland et celle d'une association d'émigrés italiens, appelée Leonardo da Vinci. Je ne t'avais peut-être pas dit à ce moment que j'y avais passé presque un an ou plus à faire ce livre... Ce fut une terrible aventure, tout comme l'exposition sur « Carlo Levi, antifasciste italien. Peintre et écrivain. » que j'avais réalisée au Musée de Mariemont; cette exposition avait notamment pour objectif de faire entrer l'émigration italienne dans un lieu où elle n'avait pas l'habitude d'aller. Et d'y entrer par la grande porte, Carlo Levi, comme tu t'en souviens, avait créé une des plus grandes associations de l'émigration italienne et sans doute, de l'émigration en général : la FILEF – la Fédération italienne des travailleurs (lavoratori, en italien) émigrés et de leurs familles.
Oui, oui, j'ai souvenance de tout cela, dit Lucien l'âne et agitant ses oreilles pour en faire tomber l'eau. La pluie, c'est finalement moins gênant que les taons; surtout, quand les taons sont difficiles, dit-il comme pour s'excuser. Mais pour en revenir à ton intérêt pour l'émigration, je me souviens que tu avais écrit un livre sur la Sardaigne aussi...
Sais-tu, Lucien mon ami, qu'en Amérique latine où tu dois avoir des connaissances car il y a beaucoup d'ânes, il y a une forte émigration italienne et qu'elle pèse assez sur le destin du continent et là aussi, la Filef joue son rôle, notamment de liaison et de fédération. Un continent soit dit en passant qui souffre terriblement de la colonisation étazunienne et de tous les travers et catastrophes qu'une telle pression suppose. Mais depuis quelques années, on dirait que le vent tourne et que les tenants du libéralisme – tu sais ceux qui dans la guerre de cent mille ans sont toujours pour les riches et contre les pauvres – commencent à sentir que leur influence diminue grandement et que s'amorce leur déclin. Cela dit, aujourd'hui, je vais te raconter une très belle histoire.
J'en suis tout ravi, dit Lucien l'âne eux yeux aussi noirs que les pavés de l'enfer et que l'âme de Torquemada. Car, c'est pas pour dire, mais je m'ennuie sans tes histoires. Et de quoi s'agit-il ?
Ce que je veux te conter, dit Mârco Valdo M.I., c'est l'histoire d'une fille et de son père, d'une première chanson sur les émigrants, d'une deuxième chanson sur les émigrants et d'une chanson d'une fille pour son père. C'est une immense histoire d'amour.
J'adore les histoires d'amour, dit l'âne en tapant des sabots dans la flaque d'eau pour marquer sa joie et en s'éclaboussant le ventre. Brrrrrr!!!
Alors voilà, je ne vais pas te faire traîner. C'est l'histoire d'une fille qui s'appelait Evelin. Elle avait un père qui s'appelait Alfredo. Comme s'était son père, elle portait son nom de Bandelli. Lui, son père, Alfredo avait été un chantauteur assez connu dans le monde ouvrier de sa région d'Italie. C'était d'abord un ouvrier, disons un ouvrier qui chantait, et chantait ses idées, ses pensées, ses luttes. Né en 1945 à Pise, il continuait ainsi la lutte des partisans, il continuait ainsi l'aventure familiale. Tu comprends de ce fait qu'il était un militant politique et syndical. Encore un de ces utopistes qui voulait changer le monde...
C'est assez dans tes goûts, un pareil personnage, dit Lucien l'âne. Et j'ajouterais tout de suite, assez dans les miens. Sans doute un de ces hommes qui préfèrent vivre leur vie debout, qui veulent marcher la tête haute et qui ne supportent ni l'exploitation, ni l'injustice...
Exactement çà, dit Mârco Valdo M.I. Juste une précision encore, il avait dû quitter son pays et partir en émigration en Allemagne et en Suisse, pour revenir ensuite seulement chez lui. Cette aventure-là n'a pas dû être très agréable à vivre et a inspiré la chanson que je te propose aujourd'hui. Il l'avait intitulée « Les émigrants partent ». Sa fille Evelin, des années plus tard, a fait une chanson sur ce que nous pouvons voir aujourd'hui aux portes de l'Europe et qu'elle a intitulé : « Les nouveaux émigrés partent ». C'est cette coïncidence et cette continuité qui m'a bien plu. Mais, si j'en parle en priorité, c'est précisément pour ces « nouveaux émigrants », ceux-là même que nos repus tentent de repousser dans un manque absolu d'humaine solidarité. Tu sais bien, Lucien, qu'il y a des gens qui sont capables de laisser crever les autres et même, de les faire crever uniquement pour assurer leur confort quotidien, pour maintenir leur superflu, pour préserver leurs mauvaises graisses – lesquelles, rassure-toi, finissent toujours par les étouffer.
Cela, j'en suis bien content et somme toute, ils ne méritent rien d'autre. Un peu comme si une main invisible commençait à leur resserrer le cœur, à fermer leurs artères, à rendre leurs jambes trop lourdes, à leur inoculer des sensations d'angoisses existentielles, de paniques physiologiques, de terreur psychique... Du moins, je l'espère... et ce doit être assez exact à voir combien d'entre eux se traînent misérablement dans leurs énormes véhicules. Laisse-moi te dire, mon cher Mârco Valdo M.I., mais seulement entre nous, je ne voudrais pas que ça se sache : ils me dégoûtent au point que rien que d'en parler de ces gens-là, j'en ai la nausée. Mais revenons si tu le veux bien à ta belle histoire...
La belle histoire de cette fois se déroule en trois chansons. Je t'ai dit que les deux premières racontaient des histoires d'émigrants et tu verras, mon cher Lucien, dit Mârco Valdo M.I., qu'elles sont terribles. La troisième, elle, parfait l'histoire d'amour; c'est une lettre de la fille à son père, parti pour un autre exil depuis bien des années. Soudain, elle lui parle, elle le retrouve. Et moi, je trouvais cette aventure si belle que j'ai voulu regrouper les trois chansons pour en faire un conte musical, en quelque sorte...
Les nouveaux émigrants partent.
Chanson italienne – Partono i nuovi emigranti – Evelin Bandelli
Version française – Les nouveaux émigrants partent – Marco Valdo M.I. – 2008
... L'argument de cette chanson est tiré du fait que dans le courant du voyage d'émigrants clandestins venus d'Afrique vers l'île sicilienne de Lampedusa, en vue de Lampedusa, une enfant de quelques années était morte dans les bras de sa mère; les marins, sans aucune retenue, ni égard, arrachèrent cette petite des bras de la mère et la jetèrent par dessus bord. Peu après, ma mère bouleversée de douleur, se jeta dans les eaux glacées pour tenir compagnie à sa petite. Ce fait avait ému Evelin et par cette chanson, elle raconte le souvenir et la douleur de celui qui cherche à trouver des conditions de vie meilleures.
Comme dit un journal suisse : à « Lampedusa, ce confetti d'Italie, au large de la Sicile - plus proche de Tunis que de Palerme », cette année (2008 – mois de septembre) plus de 15.000 réfugiés sont arrivés par la mer. L'endroit est conçu pour accueillir environ 800 personnes, or depuis le début de l'été, on y compte près de 2000 réfugiés. Libye-Lampedusa, l'autoroute de la mer. [Marco Valdo M.I. rappelle : une autoroute de terre conduit aussi à Dachau, par exemple.] Ils proviennent d'Ethiopie, de Somalie, du Maghreb, d'Irak, d'Afghanistan et même du Sri Lanka et fuient les conflits et la famine ou rêvent simplement d'une vie meilleure.
Les Suisses s'inquiètent d'un tel « déferlement »... Soyons sérieux un instant : il y a environ 400.000.000 de personnes en Europe et 8.000.000 en Suisse. Un « déferlement » de 15,000 personnes... Disons simplement que les Suisses n'aiment pas les émigrants; les Italiens, qui y ont émigré, le savent bien. Précisions : les Suisses n'aiment pas les émigrants pauvres. Les Suisses aiment les émigrants riches et plus encore, les émigrants très riches.
Mais il ne faut pas jeter la pierre aux Suisses (d'abord, ils ont déjà assez de cailloux comme ça dans leur paysage – Rasez les Alpes qu'on voie la mer !, criaient les jeunes Suisses quand ils jouaient à la révolution à la fin des années 60). Dans tous les États d'Europe, c'est pareil. C'est un comportement de nantis, c'est un réflexe de peur, c'est un signe aigu d'imbécillité. Si seulement, ils pensaient un instant : Et si c'était moi ce réfugié, moi que la vie pousse au bout du désert et de la mer...? Mais ils ne pensent pas, voilà tout : ce qui est précisément l'imbécillité.
Comme on peut le voir, cette chanson est toujours d'actualité et semble-t-il, elle le restera longtemps encore.
Son titre cependant renvoie à la chanson « Les émigrés partent » d'Alfredo Bandelli, le père d'Evelin. La coïncidence de ces deux chansons, qui se font écho dans le temps, rappelle aux Italiens que des Italiens aussi furent des émigrants, eux aussi mal accueillis, eux aussi objets de sarcasmes, de mauvais traitements et de racisme.
Il vient de loin ce bateau
chargé de personnes
Il vient de l'Orient ou peut-être du Sud
On dirait qu'il veut couler
Ils laissent mères pères et même enfants
à la recherche d'une vie meilleure
pour un rêve en tête et la faim au cœur
Ils partent pour venir ici
Vois-le ondoyer dans le vent
Vois-le ondoyer dans le vent
avec cette charge de haine et de faim
qui implore pitié
Vois-le naviguer dans le vent
Vois-le naviguer dans le vent
le marin qui a pris jusqu'à leur cœur
et leur dignité
Sur cette grande mer aux vagues gigantesques
on dirait que les rêves se sont brisés
Une mère pleure sa propre fille
Elle sait que ça n'ira pas
Vois-le balancer dans le vent
Il y a une fillette entre les vagues et les flots
qu'on jette dans la mer
Vois-le voyager dans le vent
Il y a une mère qui suit sa fille
au fond de la mer
L'histoire est la même qu'il y a cent ans
On meurt de faim ou on part de là
et derrière le calvaire de celui qui part
il y a certainement quelqu'un qui y gagnera
Vois-le ondoyer dans le vent
ou on meurt de faim et de peines
ou on meurt en mer.
Vois-le balancer dans le vent
Il y en a qui arriveront en terre étrangère
Mais ils seront esclaves.
Les émigrants partent.
Chanson italienne – Partono gli emigranti – Alfredo Bandelli – 1972
Version française – Les émigrants partent – Marco Valdo M.I. – 2008
La misère qui a poussé au départ des milliers d'Italiens, l'éloignement et sa douleur, tout cela est commun a bien des émigrations. Mais la chanson de Bandelli dit autre chose. Elle met en lumière une particularité politique essentielle de l'émigration italienne vers l'Europe dans les années qui vont d'après 1948 aux années 1960. C'est que l'émigration a été en grande partie forcée pour ceux qui avaient montré un penchant trop vif pour l'égalité et la justice. En fait, dans l'Italie d'après-guerre, quand la Démocratie Chrétienne a entamé la restauration, il ne faisait pas bon d'être un ancien partisan, d'être un militant ouvrier, d'être un tenant du socialisme ou du communisme; pire encore, d'être anarchiste. Les portes se fermaient; le travail – bien que garanti par la Constitution de la République – manquait pour ceux-là, spécialement pour ceux-là. Les patrons et les hommes de pouvoir se passaient le mot. Pas de travail, pas à manger. Ceux-là qui n'avaient plus comme choix que la misère ou l'exil devinrent des émigrants, ces émigrants que chante Bandelli. Et Bandelli a raison de dire que l'exportation de ces hommes, sans égard d'ailleurs à leurs liens sentimentaux, cette déportation était voulue par la bourgeoisie et encadrée par la police.
Par ailleurs, Bandelli a raison encore quand il dit que là-haut, en Europe, tout n'était que peine, tristesse, solitude, manque, pauvreté, violence et racisme. Pour un temps au moins, le Rital était un être de seconde zone, un moins que rien et qui en plus, devait se taire... Même en exil, la police veillait; les relais fonctionnaient, les missions catholiques de l'époque surveillaient et dénonçaient les militants aux autorités.
Il en a fallu du courage pour survivre à ces conditions....
Enfin, sur la question du retour, beaucoup ont longtemps espéré, certains sont rentrés, la plupart ont fait souche où ils avaient abouti, certains sont morts au travail ou comme les mineurs, morts du travail. "Je reviendrai vite, ou je ne reviendrai jamais".
Ne pleure pas, ma belle, si je dois partir
Si je dois rester loin de toi
Ne pleure pas, ma belle, ne pleure jamais
Car rapidement, tu verras, je reviendrai vers toi.
Adieu ma terre, adieu ma maison,
Adieu tout ce que je laisse ici;
Ou je reviendrai vite, ou je reviendrai jamais,
J'emporte seulement ton souvenir avec moi.
Les émigrants partent, ils partent pour l'Europe
Les émigrants partent, ils partent pour l'Europe
sous le regard de la police.
Les émigrants partent, ils partent pour l'Europe,
les déportés de la bourgeoisie.
Ne pleure pas, ma belle, je ne sais combien de temps
je devrai rester à suer ici.
Les nuits sont longues, elles ne passent jamais
et je ne peux jamais t'avoir à moi.
Seuls la peine, la violence et le racisme,
mais cette misère nous donne plus de force;
et la rage grandit, et grandit la volonté,
la volonté d'avoir le monde pour moi.
Les émigrants partent, ils partent pour l'Europe
sous le regard de la police.
Les émigrants partent, ils partent pour l'Europe,
les déportés de la bourgeoisie.
Lettre à mon père
Chanson italienne – Lettera a mio padre – Evelin Bandelli
Version française – Lettre à mon père – Marco Valdo M.I. – 2008
Evelin Bandelli est la fille d'Alfredo Bandelli, lui-même chanteur, même chantauteur engagé, d'autres diraient prolétarien. La fille a repris le flambeau de la chanson socio-politique et présente ici celui qui sans aucun doute fut en chanson aussi, son père.
Cette chanson est aussi à la fois, une déclaration d'amour et une profession de foi – qu'on se rassure ! – une profession de foi prolétarienne, antifasciste. Simplement, une très belle chanson...
Mais une chanson rare parce qu'elle révèle de la relation père – fille quand elle s'instaure au fil du temps, dans la durée et sans doute, au-delà de certaine séparation inévitable.
Ces deux-là se retrouveront, c'est sûr ! (M.V.M.I.)
Je me rappelle tes yeux noirs
et ton regard limpide et sincère
tes yeux pleins de nobles pensées
dirigés droit vers le futur
Je voudrais te dire à présent que j'ai trente ans
que je suis femme, mère et aussi, épouse
je voudrais te dire que je n'ai plus d'angoisses
que je sais répondre à mes désirs
Mais la vie est dure comme dans le temps
et les patrons n'ont jamais disparu
Et même, armés de drapeaux, ils passent à l'attaque
et redonnent vie à ces partis
ces partis qui en ont fait de belles.
Ils nous ont tué et volé avec orgueil,
ils ont repris leurs étendards dans leurs fosses
Ils ont porté la semence pourrie à germer
mais quelque chose prend naissance en mon cœur
Une rage que je sens en dedans,
je ressens la fureur de ton chant
Qui frappe ce fasciste en plein dans le mille
Je me rappelle quand tu chantais
Les chansons nées de tes pensées
Je me rappelle quand tu t'en allais
puis, tu revenais, comme si c'était hier;
Tu posais tes mains grandes comme le monde
et en elles, je disparaissais
et je rêvais de te voir faire la ronde
avec maman et certainement, toujours vivant
mais toujours, la vie est remplie de surprises
Je sais qu'un jour nous nous reverrons encor
et heureux de partir vers de nouvelles aventures,
nous chanterons sans dire un mot.
Tu posais tes mains grandes comme le monde
et je disparaissais en elles
nous chanterons ensemble une ronde
et nous dirons à tous que tu es vivant.
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