20
août 2008
La vilénie de Voltaire
« Est-il en notre temps rien de plus odieux, de plus désespérant que de ne pas croire en Dieu… »
Quoi,
qu’est-ce que tu chantes ?,
dit Marco Valdo M.I. à Lucien l’âne qui en a tant vu et tant
entendu…
Mais,
c’est une chanson…, dit Lucien l’âne à la voix de Caruso.
De
Brassens, je sais, je connais ce mécréant qui échappera de peu au
supplice d’Abélard… Heureusement, il y a encore de bonnes
femmes. Et toi, Lucien, qui connut les mystères d’Éleusis
et autres sympathiques délires mystiques, vas-tu te mettre à
genoux, prier et implorer, faire semblant de croire… Ou vas-tu
passer ton chemin sans trop te soucier de ces calembredaines ?
Tu
sais bien, mon ami Marco Valdo M.I., que je n’ai pas vocation à me
laisser sombrer dans le mystère, ni d’avaler les hosties et cela,
justement parce que j’ai connu bien des mystères et que je sais
qu’enfin, la nonne aima le
brigand et moi, Photis.
Dis,
Lucien, peux-tu m’expliquer quel genre de plante poussait sur le
bord du chemin ? Je t’avais pourtant recommandé de ne pas manger
de coquelicots,
l’autre jour. Comme tu sais, il y a herbe et herbe.
À
propos d’herbe, et de mauvaise herbe, comme avec mon ami de
l’époque, que j’emmenais partout avec Marguerite sa donzelle, je
ne suivais pas les chemins qui mènent à Rome, il ne t’étonnera
pas que j’ai eu quelques ennuis dans le passé, et comme on était
aux temps des fanatiques d’Augustin, j’ai tout juste eu le temps
de passer les Alpes après avoir dû mener mes amis au bûcher,
précisément. J’en tiens pour preuve le récit de Schwob : « Pour
Dolcino et Margherita, on les attacha sur un âne, le visage tourné
vers la croupe ;
on
les mena jusqu’à la grande place de Novara. Ils y furent brûlés
sur le même bûcher, par ordre de justice.»
Hou
lala, ouhlala,
dit Marco Valdo M.I., je ne savais pas que tu connaissais l’ami
Dolcino et l’aimable Marguerite ;
on
en parle encore maintenant de ces deux-là et même, je te le
raconterai prochainement, on détruit encore les monuments que leurs
amis érigent pour eux. Tout ça, d’ailleurs, colle bien avec
l’histoire de l’Achtung Banditen ! d’aujourd’hui.
Ah
oui, dit Lucien l’âne aux pieds d’Hermès et aux pas de danses
de Dionysos, et quel est ce mystérieux Bandit… ?
Qui est ce terroriste ?
Quelle terreur a-t-il bien pu inspirer et dans quel maquis a-t-il
mené son combat ?
Car je suppose bien qu’il s’agit d’un de ces ennemis de la
société, un de ces gens qui veulent changer le monde pour le rendre
plus juste, plus libre, plus honnête, plus humain… Quel est donc
cet émule du Che ?
Oups,
Lucien, dit Marco Valdo M.I., tu y vas fort et de travers. D’abord,
en matière d’émules, excuse-moi, malgré ton caractère d’âne,
ce serait plutôt l’inverse ;
ce
serait bien le Che qui serait son émule. Il y a plus de deux cents
ans d’écart entre eux. Notre nouvel invité vivait vers 1700.
Ensuite, pour le maquis, tu n’as pas tort. Il vivait dans un
maquis, qui l’est toujours presque autant aujourd’hui :
ce sont les Ardennes, pays de sangliers, de têtes dures, de
chasseurs et de taiseux. Pays de Rimbaud aussi.
Ha,
ha, fit Lucien l’âne en reculant de deux ou trois pas pour montrer
qu’il écoutait avec plus de recul les indications de Marco Valdo
M.I..
Quant
au terroriste…, dit Marco Valdo M.I. Oui, il a terrorisé l’Europe
et d’un certain point de vue, il la terrorise encore, si terroriser
consiste bien en ce que tu as dit :
c’est-à-dire vouloir un monde plus juste, la mise en commun des
biens, la répartition du travail, le souci de la collectivité, une
certaine rigueur morale…
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Le chœur de l’infâme |
Le mieux de l’affaire, c’est qu’il fut prêtre sa vie durant et même curé de deux paroisses, distantes de quelques milliers de mètres l’une de l’autre. Il fut un de ces prêtres – et crois-moi, il y en a eu beaucoup dans l’histoire – qui ne croyait pas du tout aux énormités religieuses que leur état leur imposait de débiter en chaire de « vérité ». Il y croyait tellement peu qu’il s’est excusé dans sa lettre testamentaire à ses paroissiens de leur avoir menti pendant quarante ans et surtout, de ne pas avoir eu l’audace de leur dire la vérité … Enfin il faut savoir qu’il s’est rattrapé depuis. C’est ce curé qui a lancé la belle imprécation qui résonne encore de tout son sens : «Je voudrais, et ce sera le dernier et le plus ardent de mes souhaits, je voudrais que le dernier des rois fût étranglé avec les boyaux du dernier prêtre. »
Et
crois-moi, il avait le même souhait à l’égard des riches et des
puissants.
OH,
OH, dit Lucien l’âne, en se grattant le menton et l’oreille du
pied. Voilà qui est étonnant… Enfin, je veux dire que c’est
étonnant de trouver quelqu’un qui parle comme Dolcino et d'autres
que j’ai connus dans le monde. Tu n’as pas tort, Marco Valdo
M.I., beaucoup de curés croient autant en Dieu que moi en mes
chaussettes. Mais au fait, comment s’appelle-t-il ce curé et
comment sait-on ce qu’il a raconté ?
Mon
bon Lucien, je ne vais pas me lancer dans une conférence érudite
sur le sujet, car il y aurait dix mille détails à aborder. Je vais
faire simple :
il s’appelait Jean Meslier et il dit tout cela dans son
« testament » qu’il déposa chez un notaire… Mais, il
y a quand même une partie de cette affaire sur laquelle je voudrais
insister un peu, c’est l’intervention du Sieur Jean-Marie Arouet,
alias Voltaire, qui a voulu étouffer la voix de Jean Meslier en
réécrivant quelque peu ses pensées et en faisant un fameux
caviardage. Jean Meslier a comme caractéristique principale sur le
plan de la croyance, c’est qu’il n’en avait pas et que pour
tout dire, en plus de vouloir éventrer des curés, il était athée
– il l’est d’ailleurs resté. Mais d’un athéisme militant,
et même, pourrait-on dire d’un antithéisme militant. On pourrait
sur ce plan le comparer à Max Stirner ou à ton interlocuteur
présent. En clair, non seulement Dieu n’existe pas, mais il ne
faut pas voir dans son abstraction pure une raison pour le laisser
vivre, même erronément ;
en
somme, si la religion est l’opium du peuple, Dieu en est le grand
Pavot ;
il
faut l’éradiquer pour que l’homme – toi, moi… puisse vivre.
Donc, ce petit salaud de Voltaire – je ne vois pas d’autre mot,
avait entendu parlé du Testament de Meslier et il s’est empressé
de s’en procurer une copie. Ensuite, sous prétexte d’en faire un
résumé, il l’a purement et simplement dénaturé. Il a fait de
Jean Meslier, un de ces déistes, à la manière de ceux avec
lesquels Voltaire entretenait des relations amicales très suivies.
Mais
c’est dégueulasse, dit l’âne en lançant une ruade symbolique.
Mais,
rassure-toi Lucien, tu penses bien que Jean Meslier n’est pas du
genre à se laisser étouffer, même par un Voltaire, lui qui, étant
de surcroît curé – une circonstance aggravante - avait osé
affronter l’infâme à mains nues.
Excuse-moi,
dit Lucien l’âne en élevant sa queue en point d’interrogation,
mais qui est cette infâme dont tu parles ?
C’est
celle que Savonarole, Luther, les Anglicans eux-mêmes traitent sans
hésiter de Putain : notre Sainte Mère l’Église Catholique,
Apostolique et Romaine. Voltaire lui l’appelait « l’infâme ».
Enfin, tout ça pour te présenter la chanson que je voulais te faire
connaître ce soir et son commentaire. C’est une chanson d’un
auteur italien que j’ai traduite. Cet auteur l’a écrite il y a
plus de trente ans ;
il
se nomme Anton Virgilio Savona et la chanson s’intitule tout
simplement « Le testament du curé Meslier ». En
maintenant, allons-y !
Jean
Meslier (Mazeny, Champagne 1664 – Étrépigny, Champagne 30 juin
1729), curé d’Étrépigny, en Champagne (commune proche de
Charleville-Mézières,
où naquit et grandit plus tard un autre imprécateur de haut vol, le
dénommé Arthur Rimbaud - actuellement département des Ardennes –
08 – Région Champagne-Ardennes) eut cette idée de publier – en
les déposant sous forme de testament – ses pensées et ses colères
à titre posthume. Est-ce parce qu’il y travailla jusqu’au bout
de sa vie ou en application d’un principe de précaution ? Toujours
est-il que ce texte et sa lettre aux paroissiens qui le présente ont
surgi à son décès, puis ont disparu
et par la suite,
ont connu des fortunes diverses avant de pouvoir venir au jour en
édition intégrale plus de deux cents ans après ce dépôt, qui
pourtant les a sauvés. Dans cette aventure du « Mémoire des
pensées et sentiments de Jean Meslier », le caviardage de
Voltaire fut assurément une vilénie
(Meslier à la sauce déiste de Voltaire est à la correction
littéraire et intellectuelle, ce que le fast-food est à la cuisine
– une trahison et
pire, une erreur !), mais l’arrangement voltairien eût quand
même le mérite (involontaire) d’attirer l’attention sur les 3
exemplaires que Jean Meslier avait déposés au greffe. Grâce soit
rendue, dès lors, au hollandais Rudolf Charles, éditeur de son
état, qui tenta la première intégrale à la fin du 19ᵉ
siècle !
Quant
à savoir pourquoi Jean Meslier n’a pas publié de son vivant, j’ai
ma petite idée à ce sujet.
Tout simplement, il faut quand même connaître un peu les Ardennes
pour comprendre que un :
trouver un éditeur était en soi une odyssée, deux :
qu’écrire le « Mémoire » (outre que de tenir sa
charge de curé…), était aussi un formidable défi et trois :
qu’enfin, en rédiger les copies prenait du temps et était
essentiel pour en assurer la postérité… Le reste est sans doute
dû à la volonté d’aller le plus loin possible dans la rédaction…
Jean Meslier ne s’en cache pas lui qui commença son texte par :
« Mes chers amis, puisqu’il ne m’aurait pas été permis… »
et dit – en substance ensuite – « Je vous l’aurais bien
dit de vive voix, juste avant de mourir, mais je ne suis pas sûr….
(ceci traduit en langage moderne) que j’aurai encore toute ma tête
à ce moment… Donc j’ai pris la précaution d’écrire ».
En ce temps-là, la mémoire des bûchers de l’Inquisition
illuminait encore l’Europe.
Par
ailleurs, on n’a pas fini de disserter sur Jean Meslier. Je n’en
dirai pas plus ici, sauf à reprendre ce que les paysans de Lucanie
disaient au temps de Carlo Levi (1936) : « Noi, non siamo
cristiani, siamo somari » (« Nous nous ne sommes pas des
chrétiens, nous sommes des bêtes de somme »), sauf à
reprendre la phrase de Jean Meslier qui excommunie quiconque la
prononce ou la reproduit :
«Je
voudrais, et ce sera le dernier et le plus ardent de mes souhaits, je
voudrais que le dernier des rois fût étranglé avec les boyaux du
dernier prêtre. »
Puis-je
ajouter, dit Marco Valdo M.I., que c’est aussi le mien de souhait –
et pas le dernier.
Et,
comme disait cet autre mécréant anarchiste de Brassens :
« Et tant mieux si c’est un péché, nous irons en enfer
ensemble… Il suffit de passer le pont… »
Le
testament du curé Meslier.
Chanson
italienne – Il testamento del parocco Meslier - Anton Virgilio
Savona - 1972
Version
française – Le testament du curé Meslier – Marco Valdo M.I. -
2008
Vous
avez sur le râble le fardeau pesant
Des
princes, des prêtres, des tyrans
et
des gouvernements ;
des
nobles, des moines, des chanoinesses et des prélats,
des
fripons de garde-sel et de tabac
et
des magistrats.
Vous
avez sur le râble les puissants et les guerriers,
les
ineptes, les inutiles et les rusés,
et
les douaniers,
les
riches qui volent pour s’engraisser
laissant
le peuple entier
entretemps
– crever.
Abattez
les
riches condottières
et
les princes !
Ce
sont eux,
pas
ceux de l’enfer,
les
diables !
Des
vermines qui laissent au paysan
seulement
la paille du grain
et
la lie du vin.
Ils
théorisent paix, bonté et fraternité
et
puis, ils légalisent les trônes
et
l’inégalité.
Ils
ont inventé le Dieu des puissants
pour
endormir et faire plier
les
corps et les esprits.
Ils
ont inventé les démons et les enfers
pour
faire trembler et taire
les
pauvres et les sans-terre.
Abattez
les
riches condottières
et
les princes !
Ce
sont eux,
pas
ceux de l’enfer,
les
diables !
Ce
ne sont pas les démons de la cour inférieure
vos
pires ennemis,
après
la mort ; mais
ce sont ces gens qui lèvent les doigts,
anéantissent
et font pourrir
votre
vie !
Et
si vous vous unissiez, vous pourriez les arrêter
en
utilisant du boyau de prêtre
pour
les pendre ;
Ainsi,
vous ne seriez plus leurs esclaves
mais
enfin, du fruit de votre travail, les maîtres !
Abattez
les
riches condottières
et
les princes !
Ce
sont eux,
pas
ceux de l’enfer,
les
diables !


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