19 janvier 2014
EN ITALIE
L'INQUISITION À L'ÉCOLE ET LE CRUCIFIX DANS LES CLASSES
Version française des Dernières Nouvelles de l'UAAR – Union des Athées, Agnostiques et Rationalistes. (10 août 2013) :
Texte italien : http://www.uaar.it/news/2013/08/10/manca-crocifisso-agli-esami-linquisizione-arriva-scuola/
Précepte laïque
Italiens, encore un effort pour devenir laïques !
On se souvient tous de la comptine des vacances :
« Vivent les vacances ! Plus de pénitences !
Les cahiers au feu et le maître au milieu ! »
C'était
un air de délivrance, salutaire et joyeux. Elle nous revient à l'esprit
en quelque sorte par contraste avec l'air étouffant qui règne dans
l'enseignement en Italie, où elle pourrait prendre la forme suivante :
« À bas la tolérance ! Pas de liberté de conscience !
L'inquisition à l'école et le crucifix dans les classes ! »
C'est là, en somme, le thème central de l'article ci-après.
Décidément,
le monument au premier aviateur crée bien des perturbations dans le
monde. Pour mémoire, je rappelle qu'Alfred jarry, relatant la Passion
comme course de côte, concluait : « Jésus
était à ce moment deadheat avec les deux larrons. On sait aussi qu’il
continua la course en aviateur... mais ceci sort de notre sujet. » (voir
http://fr.wikisource.org/wiki/La_Passion_consid%C3%A9r%C3%A9e_comme_course_de_c%C3%B4te et même entendre : http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4426229).
Ainsi, si l'on en croit Jarry, le crucifix est bien le monument au
premier aviateur. On se demande évidemment pourquoi un tel symbole est
imposé dans les écoles et les bâtiments publics.
Ces
considérations historiques mises à part, on découvre ici une Italie
quasiment moyen-âgeuse, toute entière encore aux mains des bigots et des
dévots, peuplée de délateurs de la plus belle eau, espèce régénérée par
le fascisme et les accords du Latran. On y dénonce, on y menace, on y
abuse de l'autorité, on magouille, on bafouille... Un univers peu
ragoûtant dans une Europe qui ne veut pas le voir, ne veut pas le savoir
pour ne pas avoir à dénoncer ceux qui laissent se perpétrer ces
indignités, qui les entretiennent et les couvrent.
ALBI,
Action Laïque Belgo-italienne, n'a pas vocation à taire les iniquités
et se doit de faire savoir cet État de choses , cette envahissante
dictature larvée qui anesthésie l'Italie et qui tend à s'étendre à
l'Europe...
.
La
vaillante défense du crucifix imposé dans les écoles et dans les
bureaux publics revêt souvent des aspects grotesques, surtout lorsque
les intégristes et les cléricaux s'activent avec zèle pour en prétendre
le maintien, en déplaçant mers et montagnes et en déplorant Dieu seul
sait (autrement dit , personne ne sait...) quels dommages. Avec une
hargne et un fanatisme préoccupants, faits pour intimider tout qui se
limite à demander le respect d'un minimum syndical de laïcité. Comme
s'il s'agissait d'un délit de lèse-majesté. Ou mieux, de
« lèse-cléricalité ». Comme il ressort de cette histoire tragi-comique
d'Italiette (une sorte d'Italie réduite au Catholand), qui nous a été
racontée par un de nos sympathisants, un professeur appelé comme
commissaire extérieur pour les examens d'État qui se sont déroulés
récemment dans un institut de Caserte, et que nous rapportons ci-après.
La rédaction
Durant
la réunion préliminaire, dans la salle de la commission, aucun crucifix
n'était accroché au mur, il y avait seulement un clou. Dans le cours de
la matinée, un appariteur en a apporté un (avec d'autres objets : un
ventilateur, une petite armoire, et cetera) pour l'accrocher au clou,
mais moi et la collègue interne professeur C l'avons invité à n'en rien
faire, et nous avons mis le crucifix dans un tiroir. La collègue C, qui
connaît les élèves, m'a expliqué qu'il y a deux musulmans et un témoin
de Jéhovah, et en outre qu'il ne lui semble pas opportun d'exposer un
crucifix dans une école publique et laïque. Sans ajouter de
commentaires, je me suis montré pleinement d'accord ; quelques autres
collègues de la commission étaient présents, qui n'ont pas dit un mot,
et il m'a semblé qu'ils ne s'intéressaient pas à l'épisode.
« C'EST MIEUX PAS : LAISSONS-LE OÙ IL EST », ET ON LE LAISSA DANS LE TIROIR.
Le
jour de la première épreuve (celle d'italien), les candidats et la
commission se trouvaient dans une autre salle, plus grande ; là aussi le
crucifix n'était pas pendu au mur, mais dans le tiroir, depuis
l'instant où nous sommes entrés dans la salle. Le collègue interne, le
professeur M, était occupé de ramasser les cellulaires des candidats
dans une boîte en carton ; en allant remettre la boîte dans le tiroir,
il trouve le crucifix, le ramasse en disant les mots « mais regarde où
ils l'ont fait finir… » et il fait le geste de le rependre ; je lui dis
«Vaut mieux pas : laissons-le où il est », et il le laissa dans le
tiroir.
Le
professeur M, cependant, est resté fort troublé car il s'aperçut que
dans l'autre salle aussi, le crucifix a été laissé dans le tiroir ; il
appelle à part le président de la commission, le professeur N, et parle
avec lui longuement. J'ignore ce qui a été dit, mais j'ai eu
l'impression qu'il tenait le manque d'affichage pour une chose très
grave (se référant au symbole en l'appelant « notre seigneur »). Le
président N est embarrassé, il ne veut absolument pas de problèmes, il
voudrait seulement que l'examen se passe sans difficultés ; ainsi je
vais dans la salle de la commission où j'invite M, C et N à dialoguer
pour trouver la solution la meilleure. Mais M refuse tout dialogue, est
très enragé et menace de s'adresser (dans l'ordre) : au principal, à
l'inspecteur, à l'avocat, aux carabiniers. Il refuse donc de parler et
va appeler le directeur-adjoint professeur R.
Le
directeur-adjoint R apparaît et commence en disant que « lorsque nous
allons dans leurs pays, nous ne font pas construire les églises » ; ceci
suffit pour deviner la suite… La collègue C et moi, nous rétorquons
qu'il se réfère peut-être à des régimes théocratiques, tandis que
l'Italie est un État laïque. « Le dialogue » cependant, comme on peut
facilement l'imaginer, est devenu âpre. Le directeur-adjoint R remet de
force le crucifix au mur, chose qui irrite fort la collègue C. Ensuite
il nous invite, avec un ton menaçant, dans son bureau pour parler. Dans
le bureau du directeur-adjoint C et moi répétons (ou tentons de
réaffirmer) que la présence de la croix ne nous avait pas semblé
opportune, que l'école est publique et laïque et que la décision de « ne
pas afficher » (qui est différente « d'enlever ») avait été prise de
commun accord et n'avait pas été contestée. Les arguments de R étaient
d'une autre teneur : « Ils viennent dans notre pays et ils doivent
accepter nos règles et nos symboles » ; « lorsque je suis allé en
Turquie leur porter de l'argent et la civilisation, ils ne me laissaient
même montrer la croix que je porte au cou » ; «quand ils ont inscrit
leurs enfants dans cette école, les parents sont venus me lécher les
pieds et me remercier, donc maintenant le crucifix est très bien là , et
personne ne s'est jamais plaint » ; « dans cette école, nous sommes
tous chrétiens ». Il affirme même être un « athée de merde » ; il
prononce cependant la phrase à voix si forte que, si quelqu'un l'avait
entendue hors de la pièce, il aurait pu penser à une insulte à mon
endroit. Et de toute façon, ajoute-t-il, le crucifix est même le
« symbole de la supériorité de notre culture ». Comme ces argumentations
nous semblaient obscènes et inacceptables, le directeur-adjoint R, très
enragé, a menacé de faire intervenir une inspectrice de sa
connaissance. La collègue C a menacé d'appeler son avocat. Je me suis
mis à rire. Ce jour-là, de toute façon, dans la salle dans laquelle se
déroulait l'épreuve écrite, personne n'a osé remettre à sa place le
crucifix. Ainsi, la journée s'est conclue avec une croix dans le tiroir.
PLUS DE PROBLÈMES. LES CROIX RESTENT AU MUR ET SILENCE TOUS
Les
deux jours suivants, par contre, nous trouvons toutes les croix
accrochées à tous les murs. Le président N et autres collègues, parmi
lesquels quelques absents le premier jour, me prennent à part et
expliquent que l'obtusité des professeurs M et R est bien connue et que
serait mieux de ma part d'éviter de fomenter des batailles, de faire bon
visage et de passer outre avec sérénité pour le bien de l'examen
d'État. En somme, ils me disent de ne pas gêner, faut avancer dans le
travail et qu'il n'y a pas temps pour ces bêtises idéologiques. Aussi
contrarié, j'accepte et je prends l'engagement de ne pas ouvrir la
bouche sur la question et de ne plus faire de problèmes. Les croix
seraient restées à mure et silencieux tous. Je maintiens l'engagement,
je fais des réflexions d'un autre genre et plaisante amicalement avec
tous, comme si rien ne s'était passé.
Arrivés
à la fin de semaine, par contre, le président N me téléphone chez moi
et me dit que, depuis quelques jours déjà, une inspection est en cours.
L'inspectrice apparemment aurait été appelée, même si personne n'en
avait été informé (N, comme président de commission, est fort vexé de ne
pas avoir été averti !) et elle a déjà conféré secrètement et
séparément avec quelques membres de la commission. Demain (samedi), elle
veut aussi m'entendre, toujours tout seul et en privé. L'inspectrice
écoute ma version des faits, mais elle se concentre sur un unique aspect
de l'événement : « Est-ce vous qui avez enlevé le crucifix ? » est la
question qu'elle répète plusieurs fois au cours de l'entretien. Je
réponds que non ; l'inspectrice recommence à me le demander comme si
elle voulait une réponse différente, un aveu. Mais on ne peut pas forcer
un homme libre à confesser ce qu'il n'a pas fait, au moins tant que
l'emploi de la torture n'est plus légal, je continue donc à répondre
non.
L'inspectrice
me demande de mettre par écrit une déclaration dans laquelle j'affirme
avoir déconseillé à la collègue, face aux garçons, de rependre le
crucifix. Je le fais (et peut-être ai-je commis une erreur, j'aurais dû
m'y refuser ou demander l'avis d'un avocat ou d'un syndicaliste).
Ensuite, elle appelle « à témoigner » le directeur-adjoint R et un
appariteur ; devant eux, elle me demande « Vous êtes d'où ? », je
réponds « de Caserte »… « Mais où êtes-vous né ? » et je réponds : « à
Caserte ! Je suis italien » (là, je comprends que peut-être ils
pensaient que j'étais étranger) ; ensuite encore, ils me demandent « de
quelle religion, je suis » et je me refuse à répondre en disant que, vu
les questions, j'ai des raisons de craindre une discrimination sur base
de l'orientation religieuse.
SOUS LE CRUCIFIX, UN FEUILLET AVEC UNE PRIÈRE D'HUMILITÉ, ATTACHÉ AU MUR
Le
jour de la troisième épreuve écrite dans les salles, nous découvrons
une nouveauté : sous le crucifix, un feuillet avec une prière
d'humilité, attaché au mur; dans toutes les classes. Ce n'est pas tout ;
avant le début de l'épreuve, sous le porche de l'école, le professeur M
a fait signer à certains des candidats, une déclaration écrite dans
laquelle ils déclarent être troublés par l'absence du crucifix. La
professeure C s'aperçoit de ce fait et elle en est tellement indignée
qu'elle écrit immédiatement une lettre au principal et au président N,
et ensuite prétend le faire enregistrer par le secrétariat de l'école
(elle y réussit, mais pas sans de considérables difficultés).
Ceci
provoque une nouvelle intervention de l'inspectrice, qui à nouveau,
nous convoque par petits groupes pour parler séparément ; je n'ai pas pu
assister à l'entretien le plus long, avec la professeure C ; je sais
seulement que la collègue C est sortie de la salle en larmes,
bouleversée et a demandé à être accompagnée à l'hôpital. L'inspectrice
demande encore de nous entendre à la présidence. Elle commence en
s'adressant à moi avec ces mots « Laissez-moi vous parler comme de mère à
fils… » (elle est plus âgée et moi jeune). Je rétorque : « Non. Vous me
parlez d'inspectrice à commissaire et vous m'expliquez si vous êtes ici
de manière informelle ou si quelqu'un vous a appelée et quelles sont
les raisons de votre inspection ». Rien à faire, elle continue en me
demandant d'une manière insistante, si c'était moi qui avait ôté le
crucifix. Évidemment, je continue à répondre non… et alors elle éclate
avec « Suffit avec les mensonges, j'ai tous les enregistrements et les
dépositions ! » Je lui réponds « Comment vous permettez-vous de me dire
menteur ? Faites-moi voir les déclarations de celui qui dit le
contraire ; le menteur, c'est lui et je le dénonce », mais elle refuse
de me le dire.
JE VOUDRAIS QU'ELLE ME DISE QUE « LA LOI » EST UNE CIRCULAIRE FASCISTE DE 1926
Je
lui demande si ç'avait été son initiative de faire signer des
déclarations écrites aux élèves ; elle refuse de me répondre. Je le lui
ai demandé plusieurs fois au cours de la matinée, elle s'est toujours
refusé à répondre. À un certain moment, elle s’offusque car je lui
posais des questions, elle soutient qu'à poser les questions, ce devait
être seulement elle. Elle me dit que j'aurais ensuite à lire le rapport
qu'elle aurait présenté aux supérieurs. Ensuite, elle m'interpelle en
disant que « Comme vous le savez très bien la réglementation dit
que… » ; je lui demande à quelle réglementation elle se réfère, de me
citer la loi (très simplement, je voulais qu'elle me dise que « la loi »
est une circulaire fasciste de 1926), mais ici encore, elle ne refuse
pas seulement de me répondre mais, en stigmatisant mon attitude, elle
interrompt l'entretien.
L'inspectrice
réunit ensuite toute la commission devant elle (à exception de notre
collègue C qui entretemps était toujours à l'hôpital), et fait un long
sermon sur l'opportunité réduite de faire des batailles idéologiques en
séance d'examen. Dans le silence de tous les commissaires, je suis
l'unique qui a le courage d'essayer de répondre, toujours interrompu ;
elle manifeste sa stupeur car je ne baisse pas pavillon face à
l'autorité, comme prévu…
Face
à son attitude tous mes collègues, mais vraiment tous (sauf le prof M)
se rangent de mon côté, en montrant une légère hostilité vis-à-vis de
l'inspectrice. Vu que « inter nos », nous étions déjà convenus de
l'opportunité de calmer les esprits et de passer au-delà, son
intervention n'a fait qu'aggraver les choses. En somme, j'ai obtenu la
solidarité de tous les collègues, surtout du président N. L'examen est
ensuite passé aux épreuves orales sans autres problèmes. L'examen
terminé, j'ai demandé à la surintendance de Caserte à voir les rapports
de l'inspectrice et du président N (vu que beaucoup de mes questions
étaient restées sans réponse, et qu'il m'avait été dit que je devais
attendre les rapports pour avoir ces réponses). Le fonctionnaire de la
surintendance avec lequel j'ai parlé m'a dit que ces documents ne sont
pas en leur possession et que je dois m'adresser à un bureau de Naples
(chose que je ferai après les congés estivaux, je pense).
UN SINGULIER CAS DE« PAS AFFICHAGE » PLUTÔT QUE DE « DÉPLACEMENT »
Selon
moi, ce qui rend unique cette affaire est qu'il s' agit d'un cas
singulier de « non-affichage » plutôt que de « déplacement » (d'un
crucifix) ; ce n'est pas par hasard que je me suis opposé durement au
ton inquisitorial avec lequel on me demandait de confesser avoir ôté le
crucifix, en assumant seulement la responsabilité d'avoir omis son
affichage, et d'avoir déconseillé (seulement verbalement) à d'autres de
le faire. Je connais bien les événements (et les échecs) des Tosti,
Coppoli et Lautsi... J'ai seulement demandé de ne pas accrocher un
symbole confessionnel.
Une chose que j'ai apprise de cet événement est que le symbole de la croix, valeur religieuse à part, est parfois un prétexte pour permettre à des fascistes frustrés et xénophobes de mettre mal à l'aise les élèves étrangers, mécréants ou d'une autre religion. Mais c'est seulement une impression personnelle. Si au début, la croix en salle était seulement une question de principe, maintenant elle est pour moi une question de conscience professionnelle. Maintenant encore plus qu'au début, je sens que ce symbole est inopportun ; pas seulement parce qu'il privilégie une religion, mais parce qu'on veut en faire le symbole de la « culture italienne », unique, imposée à tout qui a une « culture différente » comme symbole de supériorité. Ce qui, surtout à école, n'est pas beau.

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