5
septembre 2008
VINCENT ET L'USINE
5
septembre 2008
Vincent et l'usine
« Je
suis ému et tranquille. Insatisfait et curieux, fragile.
Destructible et invincible à la fois. Je pige un peu. À ma mesure.
J'ai approché la liberté. Je l'ai même effleurée une ou deux
fois., du bout des doigts. Je sais plus bien quand. Et c'est déjà
pas mal pour une vie d'homme debout. »...
Quoi,
qu'est-ce que tu racontes ? Tu as déjà commencé avant que je
n'arrive ?, dit l'âne Lucien un peu désemparé, tout défait, les
oreilles basses, le regard glissant sous les paupières aux longs
cils comme des cols de cygnes noirs, les pieds écartés, les jambes
un peu raides, la queue qui balance doucement. À qui tu parles ainsi
? De quoi tu parles ? Es-tu devenu le roi du soliloque ou quoi ?...
Oh,
ho, dit Mârco Valdo M.I., mon bon ami Lucien, calme-toi. Je répétais
en t'attendant. Car vois-tu, ces mots que je lançais en l'air comme
çà et bien, ces mots-là précisément, sont des mots d'un livre
d'un de mes amis, précisément celui qui m'a si gentiment conseillé
de faire un blog. Tu sais bien, mon ami Vincent De Raeve.
Oui,
oui, je me souviens très bien de lui, bien que personnellement, je
ne l'ai jamais rencontré. Mais bien sûr, je sais qui c'est. C'est
un ami et ça, ça compte. Je veux dire un de tes amis, mais comme tu
sais, chez nous les ânes, les amis des amis sont des amis. C'est
pour ça que je le considère d'ores et déjà comme un ami. Je ne
sais d'ailleurs pas si ça lui fera plaisir d'avoir un âne comme
ami... Mais les amis on les choisit et voilà, moi, je l'ai choisi.
Ah,
Lucien mon cher ami, qu'as-tu dit là ? Ohlala, je ne peux pas m'en
empêcher... Chaque fois que j'entends cette ritournelle sur les amis
de mes amis... Je ne peux m'empêcher de penser à cette autre
ritournelle plus prophylactique et qui concerne les amies, cette
fois.
Et
quelle est cette ritournelle, dit l'âne Lucien en faisant des yeux
grands comme des héliotropes, cette sentence à propos des amies
prophylactiques ? Car je vois bien que tu hésites à la dire...
Si
tu insistes et bien voilà, c'est : Les amibes de mes amies sont mes
amibes.
Ô,
mais c'est une excellente sentence prophylactique que celle-là. Elle
est porteuse d'une vérité des plus essentielles, dont il convient
de se souvenir aux moments opportuns. Je l'adopte illico., dit l'âne
en souriant de toutes ses dents blanches comme la cuisse de la Vénus
de Milo. Mais tu me parlais de notre ami, dès lors, Vincent et tu
évoquais cette phrase...
D'accord,
j'y reviens. Dit Mârco Valdo M.I.. « Une vie d'homme debout »,
ce sont les derniers mots de son livre. Lis-la bien cette phrase,
c'est la dernière de son livre. C'est tout Vincent, ça ! Fragile,
taiseux, presque muet. Là, à ce moment-là où il écrivait cette
phrase, il entrait en hominisation. Je sais, je sais, je vois ton œil
qui s'agrandit encore. Je parle avec des mots bizarres...
Pour
ça, oui. Dit l'âne en grattant le sol de son sabot noir et brillant
comme le copal. C'est surtout cette histoire d'hominisation...
Écoute,
mon ami Lucien, je suis désolé, mais ce mot est venu tout seul.
C'est un mot qui a vu le jour dans le langage des philosophes et
spécialement, chez Teilhard de Chardin, un théologien catholique,
qui y voyait le processus de différenciation de l'homme par rapport
aux autres primates. D'accord, c'est curieux comme démarche pour un
théologien catholique, car c'est absolument contradictoire de ce que
raconte la Bible. Juste deux mots à ce sujet : si l'histoire de la
Genèse est exacte et même, symboliquement exacte, l'homme est homme
dès le départ, rien que l'existence d'une âme et d'une relation
particulière à un Dieu (homme créé à son image; où alors, quid
de l'orang-outang ou du gorille ? Comme au départ, l'homme n'en
était pas ou seulement peu différencié, ce Dieu serait-il aussi à
l'image de l'orang-outan ou du gorille) exclurait toute confusion
avec les primates et on ne saurait ranger l'homme, même au départ,
dans un genre « primate » dont il se différencierait
progressivement. Donc, le bon Teilhard était évolutionniste et
voyait bien l'existence de liens de l'homme avec la nature et les
autres espèces animales. Mais ce qui m'intéresse moi dans l'idée
d'hominisation, ce sont les implications qu'elle suppose pour le
futur : l'homme est en train de se faire, l'homme est devant nous,
c'est un processus évolutif, l'homme deviendra homme par exemple
quand il aura supprimé l'exploitation, la misère, la guerre...Pour
l'instant, il est assez peu homme et assez barbare; il peut créer,
sans doute aussi collectivement, son destin d'homme. Cette vision
téléologique de l'homme me plaît assez. Elle me semble donner un
sens à l'histoire de l'homme dans la nature.
Halte,
Mârco Valdo M.I., tu t'emballes. , dit l'âne Lucien en ruant un
petit coup à droite pour renforcer son propos. Halte! Tu étais en
train de parler de ton ami Vincent et voilà que tu philosophes et
que tu te lances dans la téléologie. Kesaco, ce machin-là ?
Reprends sans plus tarder ton récit.
Je
disais donc, dit Mârco Valdo M.I., que ce que je soliloquais au
début était la dernière phrase du livre de Vincent sur l'usine.
Avant de parler de ce que je voulais te dire, tout de suite, là, à
l'instant, mon cher ami Lucien, toi qui viens de si loin dans le
temps et qui en as entendu tellement, quelques autres phrases de
Vincent, histoire de tâter le climat du livre, sans plus. Je te les
livre à la queue leu leu, sans commentaires particuliers :
Endoctrinement
:
« Nous
sommes là, à moitié endormis, laissant passer ces énormités,
cette doctrine qui va modifier notre futur et nous contraindre à des
cadences accélérées... »
Depuis
le temps qu'ils augmentent les cadences, on aurait dû atteindre la
vitesse de la lumière, dit l'âne en secouant sa crinière noire
comme ses sabots. Il doit y avoir un truc qui fonctionne pas quelque
part. Mon avis d'âne, c'est que ça doit résister la matière...
Je
reprends :
« Comment
ça marche une usine ? Ça consomme quoi un ouvrier , comme carburant
? Ça tient le coup comment ? La réponse est la peur. »
Et
il y a de quoi avoir peur :
« Ce
jour-là, il était seul et ses habits se sont fait happer par une
vis sans fin. Qui tourne très lentement. Il a dû la voir venir, sa
mort. »
Ou
encore :
« Plus
que quinze ans avant la pension. Putain, faut pas demander où ils en
sont, ceux qui disent ce genre de choses ».
« Ses
collègues cherchaient son bras dans l'atelier. Dans l'espoir qu'on
puisse lui recoudre. Ils cherchaient une partie d'homme. Entre les
machines. »
« L'ambiance
de travail est merdique, le bruit et l'odeur fade du chocolat... »
Dis-donc,
Mârco Valdo M.I., c'est joyeux le monde vu comme ça. Il y a
vraiment comme un vent de folie dans votre race. Je commence à
comprendre ce que tu veux dire en parlant de l'hominisation de
l'homme.
Je
vois que de lire Vincent te fait penser, je continue :
«
Le
bruit, ça vous taraude la tête, ça s'inscrit en vous, ça détruit
parce que l'on ne peut rien faire contre. »;
puis,
« Nos
sociétés prennent une direction étrange. Dans notre tonitruant
silence. »
Un
peu de bon sens :
« L'entreprise
pour laquelle je bosse a distribué trente-huit millions d'euros à
ses actionnaires l'année dernière. Et je pratique l'absentéisme.
Qui vole qui ? »
et
puis :
« Je
ne trouve pas grand monde qui pense comme moi ».
Dis-lui
à ton ami Vincent, à notre ami Vincent, dis-lui, Mârco Valdo M.I.,
je t'en prie, que nous les ânes, on pense assez comme lui. Il en
sera peut-être bien content.
Oh,
dit Mârco Valdo M.I., Vincent sera certainement très content de
savoir que les ânes pensent comme lui; venant de toi, tu sais, c'est
un compliment de penser comme un âne, mon bon Lucien. On continue si
tu veux bien; phrase suivante :
« Quelle
est cette force étrange qui nous pousse à accepter l'inacceptable,
à vivre l'invivable... »
«
La
barrière est claire pour moi aussi. Je sais qui je suis et ce que je
viens chercher ici. La paye et basta. Je ne fraye ni ne pactise.
C'est basique, c'est instinctif. »
« Le
bal des faux culs est ouvert. De futurs petits chefs. À fond dans la
danse. »
« J'écris
ça au réfectoire, seul. Je sens les vibrations des machines. J'ai
même pas faim. Plus faim. Il est deux heures du matin. »
« C'est
statistique tout bêtement. J'ai lu que les cadres vient en moyenne
sept ans de plus que les ouvriers. Sept ans, ce n'est as anodin, bon
Dieu. Et tout cela pourquoi ? »
« Malgré
tout ça, on rame. »
"Ici,
le vrai travail, c'est de nous rendre moutons, soumis. »
« Donc,
plus on occupe un poste élevé dans la hiérarchie, moins on a de
responsabilités ! Le blessé avec qui j'ai parlé n'avait pas le
même point de vue. Ça ne m'étonne pas beaucoup. »
Tu
vois maintenant de quoi il cause Vincent dans son livre.
Oui,
dit l'âne en relevant la tête qu'il tenait penchée pour mieux
écouter, je comprends assez bien ce qu'il pense. Je ne peux que le
suivre. Je n'ai pas de conseil à lui donner. Que dit-il encore, s'il
te plaît, j'ai vraiment envie d'en savoir un peu plus à propos de
ton ami et de son livre.
Je
vais t'en dire encore de ses phrases, mais pour ce qui est d'en
savoir vraiment plus, tu pourrais aller voir la pièce de théâtre
que deux ou trois de ses amis ont créée à partir de ce livre.
8h
pour apprendre
mon
métier
16800
a gamberger
SPECTACLE
TRAGICO
ROCK
& BROLESQUE
D’après
« L’usine » de Vincent De Raeve
Aux
éditions « couleur livre ».
ADAPTATION
: Stéphane Dethier et
Jean-Philippe
Wertelaers
MUSIQUE
ORIGINALE : John Pittellioen
ARRANGEMENTS
: J. Pittellioen/S. Dethier
«
Working class hero » ( John Lennon)
«I’m
the Walrus » ( Lennon – Mc Cartney)
«
Le conditionnel de variété » ( Léo Ferré)
Voilà
onze ans, j’ai commencé à travailler
dans
une usine. J’emballe depuis des piles de
papiers.
Le
produit sort de la machine, je vérifie sa
conformité.
Je
pose dessus un plastique.
Puis
un « top » en bois compressé.
Je
scotche les quatre coins.
Colle
une étiquette avec un code-barre.
La
mets sur la zone d’emballage avec un
transpalette.
Puis
j’attends la suivante.
J’en
ai emballé cent mille.
Huit
heures pour apprendre mon métier et
seize
mille huit cent à gamberger.
(Assis
sur un corn-flakes,
j’attends
que le «vent» vienne….)
Je
reviens, dit Mârco Valdo M.I., à ces phrases de Vincent que je t'ai
promises :
« En
fait, je crois qu'on est gênés, rabaissés par la pointeuse, cette
saloperie de boîte en plastique blanc. Elle nous tient. Elle nous
ramène à noter condition de semi-humains. »
« Séquence
suivante, un délégué nous explique qu'il n'y avait pas
d'alternative. C'était ça ou la fermeture. Les mêmes mots que la
direction. Il est un peu gêné quand même, ça s'entend. »
« J'étais
doué. J'ai jeté l'éponge, dégoûté, un soir. »
«
Depuis,
j'ai
appris
à moins vouloir le pouvoir. »
« Se
rouler une clope, juste le tabac qu'il faut, pas trop serrée, une
main experte (ou deux), et boire un café, bien serré. ... parler de
tout et de rien. Surtout de rien. »
« Donc
il faut se dissimuler pour lire. Un œil pour le livre, un œil pour
le contremaître. »
« Nous
avons assimilé la norme. Nous la maintenons en vie. Nous la
renforçons. »
« C'est
qui les méchants alors ? »
« Les
solutions techniques pour adapter les machines aux humains existent »
« Cette
disposition des lieux conduit au respect de la hiérarchie. Ce n'est
pas un hasard. »
« On
fait un boulot tellement con... »
»
Je ne cherche pas de promotion. J'observe, je lis, j'écris. »
« Que
faire avec des mecs pareils qui encouragent le système ? »
« Suis-je
seul à voir les choses comme ça ? »
« Du
moment que l'on reste à notre place, les yeux au sol, à faire
semblant, sans se poser trop de questions. Des veaux. »
« Pour
qui je me prends ? Je suis intolérant ? Oui. Je suis en colère
contre votre connerie. Je ne m'excuse pas... »
Quelle
colère, dit l'âne Lucien en tirant ses oreilles vers l'arrière,
bien aplaties sur le crâne, pour imiter la colère. Je le comprends.
Moi non plus, je n'aurais jamais pu; moi aussi, je suis
intolérant... »
Et
puis, dit Mârco Valdo M.I., il est passé de l'autre côté du pont,
de l'autre côté du mur. Vincent s'est échappé. Il commence à
revivre.
« J'ai
envie de faire un jardin qui me ressemble. Je commence à aimer la
vie. »
Après
tant d'années de STO, ça se comprend.
« Putain
quel bonheur. Une grève. »
«
Quand
il y a du soleil dehors, on le sait. Parce qu'il y a un petit trou
dans le toit de l'atelier. »
« En
faire un peu plus, si l'autre est malade. »
« Et
si je dois m'emmerder trente-huit heures par semaine, c'est qu'il y a
un problème. Dont acte. »



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