1 octobre 2008
Ohlala, lala, lala... dit Mârco Valdo M.I., qu'est-ce que je suis fatigué. Ce doit être la saison, ce doit être ces jours plus
courts...
Oh
oui, dit Lucien l'âne en baillant de toutes ses dents blanches comme le
sel de cuisine et en montrant de ce fait une langue
râpeuse et longue comme une langue d'âne. Moi aussi, ces jours qui
raccourcissent me fatiguent et arrivé en fin d'après-midi, au moment
qu'on appelle entre chien et loup, je me traîne et j'aspire
à retrouver ma litière.
Et
avec çà, çà va empirer, dit Mârco Valdo M.I.. Il faudrait se résoudre à
hiberner, ce serait la meilleure solution. Mais
malheureusement, ni toi, ni moi, ne sommes assez gros pour passer
l'hiver sans manger. Dormir, sans doute, y arriverait-on, tous les deux,
mais sans manger et sans boire. Là, c'est impossible,
carrément. Tu vois, Lucien, tu aurais mieux fait de te transformer
en ours.
Oui,
oui, sans doute, sans doute. Mais quand même, dit l''âne en se
regardant dans la flaque d'eau à ses pieds, je me vois mal en
ours, surtout avec de telles oreilles. Et crois-moi, mon ami Mârco
Valdo M.I., j'y tiens à mes oreilles, elles me plaisent bien mes
oreilles d'âne. Et ce n'est pas là une coquetterie comme
peuvent en avoir les dames qui ne veulent pas se laisser couper les
cheveux. Les cheveux, ils repoussent... Les oreilles d'âne, jamais.
D'accord, je te vois venir avec cette idée saugrenue que je
pourrais toujours me faire greffer mes oreilles d'âne sur ma tête
d'ours... De quoi aurais-je l'air ? Dis-le moi, toi...
En
effet, ce serait une idée de greffer tes oreilles d'âne sur ta tête
d'ours., dit Mârco Valdo M.I. en riant. Cependant, je ne
suis pas spécialiste des greffes, surtout d'oreilles d'âne sur des
têtes d'ours, mais justement, n'y aurait-il pas un risque de rejet ? Tu
aurais l'air de quoi en ours qui aurait perdu ses
oreilles d'âne ?
Et ce n'est pas tout, que ferais-je de mes pieds ? Tu me vois, dit l'âne si désespéré qu'il en plie les genoux, avec des pieds
d'ours. Non, ce n'est pas possible. Franchement, je ne pourrais pas; je tiens trop à mes sabots d'Hellène.
Je
te comprends, dit Mârco Valdo M.I.. Tous comptes faits, il vaut mieux
que tu restes âne. Oublions cette histoire d'ours mal
emmanchée. D'ailleurs, j'étais venu pour une tout autre histoire,
que je compte bien te raconter, si tu as le temps et la patience de
m'écouter.
Mais
enfin, dit Lucien l'âne en reprenant son calme, je suis venu pour çà.
De quoi vas-tu me parler aujourd'hui ? Il me semble que
tu devrais revenir aux histoires d'Achtung Banditen ! D'une part,
j'ai envie de connaître la suite de ce feuilleton et d'autre part, il me
semble aussi que tu t'es promis d'aller au bout du livre
de Marco Camenisch et aussi de ne pas nous laisser dans
l'incertitude quant à la suite de l'attentat de la via Rasella.
Mon
ami Lucien, tu as très bien compris tout cela, dit Mârco Valdo M.I., et
il faut y ajouter aussi que je voudrais te faire
connaître encore quelques lettres de prison de Carlo Levi. Je suis
donc très loin d'avoir fini. Mais pour aujourd'hui, je vais reprendre le
récit de Marco Camenisch où nous l'avions laissé,
c'est-à-dire à la fin de l'année 1994. Il est toujours en prison à
Novara et l'année nouvelle est venue. Je saute la période des fêtes et
son feu d'artifice, que Marco Camenisch déteste. À ce
propos, que penses-tu des feux d'artifice ? Moi, j'aime assez les
voir et Carlo Levi raconte un merveilleux concours de feux d'artifice à
Palerme, qui, si j'ai bonne souvenance, aurait lieu
chaque année à la fête de la sainte locale, qui devrait bien être
Rosalie. Encore une à qui on a dû arracher la pointe des seins avec des
tenailles ou alors, qui a fini sur un bûcher... C'est
toujours ce genre d'affaire qui arrive aux saintes. C'est d'ailleurs
pour ça qu'elles sont faites saintes. Je vois à ton œil que tu aurais
des ambitions en ce domaine; je crois percevoir comme
une envie de sanctification... Mon ami Lucien, méfie-toi, les saints
aussi vont en enfer... C'est Dante qui l'a dit...
Arrête, mon cher Mârco Valdo M.I., de te moquer de moi. Je ne suis saint, ni apôtre, je ne suis même pas l'âne ermite, je n'ai
aucun penchant pour la gloire ni pour la rôtissoire. Je veux juste écouter ton histoire.
Tu
as bien raison, mon ami Lucien, nous voici donc au début de 1995. Je
vais commenter passage par passage et tu pourras faire de
même. En plus, et par correction intellectuelle, je te signale que
je ne peux reprendre tout le texte et que donc, je ne t'en lis qu'une
sélection. J'espère seulement que mon choix sera le bon;
sinon, il y a toujours le livre complet que tu peux lire par
toi-même. Bref, on passe les fêtes et les débuts de janvier. Marco
Camenisch ne va pas bien. Il se plaint de maux terribles qui
l'accablent et qui ne sont pas trop soignés dans cet univers
carcéral. Cela fait partie aussi du destin du prisonnier.
Novara, 27 janvier 1995.
Depuis
hier soir, d’un coup, je me sens à nouveau inquiet. De mauvais présages.
Ce doit être le soudain changement atmosphérique, on
est passé de l’obscurité humide du brouillard et de pluie au clair
et sec soleil d’aujourd’hui.
Je suis
moins en forme car je me suis rompu le genou. Au milieu d’une course
tranquille, ma rotule s’est barrée, comme si j’avais un
morceau de savon dans les os. Une douleur de la Madone, une
hémorragie interne, un genou rigide et gonflé. Cela le 3 janvier. Je
renonce pour çà à courir ou, mieux, à sautiller avec
circonspection et méfiance.
Au moins, le travail pour Marcello avance. ...
Assis
de travers, toujours en tension pendant quatre heures d’affilée, lorsque
j’arrête d’écrire, çà me fait mal aux os et aux membres
de droite. C’est pourtant l’unique solution pour laisser passer un
peu de lumière sur ma feuille et, je me répète, une machine à écrire
serait plus salutaire et moi, plus efficace. Le fait est
que, ayant la glande surrénale droite gonflée par une tumeur
interne, c’est sur la colonne que se concentre la tension de ma position
malsaine.
Ensuite,
comme tu vas le voir, notre ami Marco Camenisch... Oui, je dis notre
ami et cela pour plusieurs raisons. La première,
c'est évidemment que je suis solidaire de son combat et même, que je
l'approuve et que je le soutiens du mieux que je peux en te racontant
son histoire. Et comme tu le sais, pas à toi seulement.
Il y a d'autres oreilles qui m 'écoutent et d'autres yeux qui lisent
derrière mon dos. La deuxième raison est qu'à force de le fréquenter –
tu penses que j'ai mis du temps à le traduire ce
livre, j'ai fini par le considérer comme une personne très proche,
presque directement palpable; bref, comme un ami.
Moi aussi, dit l'âne Lucien en tapant du pied dans la flaque d'eau juste pour jouer, j'ai ce même genre de sensation. Je le vois
d'un œil très amical cet ami qui souffre.
Donc, je disais, dit Mârco Valdo M.I., Marco Camenisch, même en prison, continue à se soucier du monde comme il va (mal) et à
essayer de contribuer à la réflexion collective. Son billet du 21 mars 1995 en est un exemple.
Novara, 21 mars 1995.
Le mur
de Berlin est tombé et certains en sont encore la bouche ouverte. Cet
écroulement a mis et a créé aussi une tension positive
vers le changement et l’ouverture mentale. L’exigence de nouveaux
modes d’agrégation et de résistance, sans se mettre à l’abri et sans se
pervertir, est peut-être née. Mais quoi qu’il en soit,
ceci nous fait réfléchir à notre dépendance vis-à-vis de la société
du spectacle et de la grande frousse qu’elle induit d’avoir du mal, de
la faim et du sang en raison des désagrégations d’un
système brinquebalant qui parvient toutefois encore à se maintenir.
... On sent le « souffle sur son cou » des désagrégations et des crises
toujours plus proches et répandues ? ...
il vaut mieux tisser des relations uniquement entre des individus
essentiels. Si ensuite meurt un de nos journaux, qu’importe ? ... Je
pense que l’essentiel N’EST PAS DANS LE BESOIN de
journaux, hebdomadaires et encore moins, quotidiens, avec leur
énorme gaspillage de ressources et d’énergie.
Si nous
sommes d’accord que nous sommes mal pris et peu nombreux, je pense que
ressources et énergies doivent plutôt aller directement
à la survie et à la création en petit de solides bases économiques,
sociales, culturelles individuelles et collectives. Si nous cherchons
seulement à perfectionner et à étendre la discussion /
communication médiatique non reliée à la vie réelle, nous devons
d’abord nous relier à l’INTERNET.
Nouveau
bond dans le temps. On arrive à la fin mai avec un texte de Marco
Camenisch qui aborde la question des technologies
nouvelles dans la vie quotidienne. Je te rappelle, mon cher Lucien,
dit Mârco Valdo M.I., que nous sommes en 1995. Il y a plus de dix ans.
Il met en cause les appareils électro-ménagers et bien
entendu, tout ce qui va advenir de la téléphonie mobile. Et il voit
clair: au bout de leur progrès... ce sont eux qui gagnent. J'ajoute : de
l'argent. C'est d'ailleurs la seule chose qui les
intéresse. La technologie n'est pas neutre, dit-il. Et là, c'est
sûr, Marco Camenisch a raison. Il s'interroge aussi sur l'arme mortelle
qu'est la communication de masse... Pas seulement, parce
qu'elle arrive à porter au pouvoir les Sourires (ils sourient tous
sur les écrans...) qui nous écrasent, mais aussi car tout simplement,
elle rend con et elle mange le peu de temps que l'on a
pour vivre. Le temps libre (plus encore en prison), voilà l'ennemi
pour le système, voilà ce qu'il veut éradiquer. Le temps vraiment libre,
celui où l'on ne consomme rien d'autre que le temps
lui-même et le simple bonheur d'exister, ce temps-là doit
être banni. D'abord, car il ne rapporte rien (on ne
consomme pas et un temps qui n'est pas de l'argent est un temps
inutile et nuisible aux yeux du système) et ensuite, car il libère les
pensées qui se mettent à vagabonder – et çà, pour le
système, c'est vraiment très dangereux. On ne sait jamais où une
pensée pourrait bien aller... Mais écoutons ce que dit Marco Camenisch.
NOVARA, 28 mai 1995.
Une
période de malaises avec abcès, faiblesse et refroidissements surmontée,
je retrouve cette vigueur qui me fait me jeter avec un
enthousiasme hargneux dans des travaux que je considère utiles à
notre cause. J’ai traduit une « perle » des doctoresses Sibylle Meyer et
Eva Schulze contre la diffusion massive de
bidules électriques et électroniques dans les maisons et les effets
collatéraux sur la vie familiale.
Leur
texte me paraît contraindre à réfléchir sur la réalité technologique
actuelle depuis que dans les années cinquante, on avait
commencé à diffuser les électrodomestiques, massivement répandus
dans les années soixante et accompagnés dans les années quatre-vingts,
des machins électroniques dans le secteur de la
communication - information. Une invasion en bonne et due forme.
En
fait, les personnes conscientes et lucides devraient au moins critiquer
fondamentalement les lieux communs liés à l’idée que la
technique nous est utile, qu’elle nous aide, qu’elle nous soit
indispensable et qu’elle fait désormais quasiment partie de notre
structure biologique et psychologique.
Accepter
le développement de la technologie dans notre vie quotidienne devient
dès lors en effet un recul féroce et autodestructeur
vers des formes nouvelles et sophistiquées d’esclavage et de
dépendance totale. Il y a conflit entre nos besoins réels,
autodéterminés et responsables, les individus et les collectivités qui
sont
dépouillés de toute autonomie réelle au profit d’une inarrêtable
dégradation du milieu et du renforcement des sempiternels pouvoirs
économiques.
Si une
lutte ne peut nous libérer au quotidien de la technique et de la
technologie qui nous submergent, c’est une lutte inutile et
perdue au départ. Les grandes aspirations que tous comptes faits,
nous désirons, ce sont la garantie de survie pour tous les êtres de la
Planète, en ayant une vie digne de ce nom. La technologie
n’est pas neutre. Elle est l’expression intime de l’Etat, du
pouvoir, de l’exploitation, du patron, du mode de production industriel.
Au bout de leur progrès et de leur développement, il y a
seulement leur produit. La technologie n’est pas au service de
l’homme et du monde, mais bien au contraire, à celui de ceux qui gagnent
dans le « progrès » et le
« développement ».
La consommation médiatique elle-même, pour les adultes et les enfants, devient un succédané mortel de la communication. C’est du temps soustrait à la vie quotidienne et une arme mortelle pour la domination globale.
Il est logique que l’acceptation de la technologie de la part des jeunes et des très jeunes soit absolue. Ce sont les premières générations élevées et « éduquées » par la consommation, le conditionnement et le plagiat médiatique et global.
La consommation médiatique elle-même, pour les adultes et les enfants, devient un succédané mortel de la communication. C’est du temps soustrait à la vie quotidienne et une arme mortelle pour la domination globale.
Il est logique que l’acceptation de la technologie de la part des jeunes et des très jeunes soit absolue. Ce sont les premières générations élevées et « éduquées » par la consommation, le conditionnement et le plagiat médiatique et global.
Dis-moi,
Lucien mon ami l'âne aux pieds noirs et luisants comme tes yeux, dit
Mârco Valdo M.I., aimes-tu les enquêtes policières ?
Je veux dire les énigmes, les investigations et toutes ces sortes de
choses. Bien entendu, comme histoire, pas dans la réalité.
Heu, oui, j'aime assez essayer de démêler certains écheveaux, dit l'âne.
Et
bien, Marco Camenisch va t'en raconter une d'histoire du genre. Mais
aussi, tu verras l'envers du décor. Je n'entrerai pas dans
les détails, à toi de démêler, mais je dirai cependant que c'est en
quelque sorte une enquête a contrario. Une enquête pour trouver comment
la police crée des complots, comment la police mouille
des gens, comment la police – sur ordre, pour des raisons d'État,
pour protéger certains... puissants – maquille la réalité, invente des
crimes ou fait une mise en scène pour camoufler les vrais
coupables. J'insiste un peu, car derrière bien des affaires où l'on
accuse des militants qui luttent contre le système, derrière les plus
grands attentats, il y a une mise en scène, il y a la
nécessité de créer et de désigner des boucs émissaires, des
« coupables », la nécessité de lancer des chasses aux sorciers et aux
sorcières ou comme on entend maintenant le plus
souvent, ces fameuses chasses aux terroristes, dont on nous rebat
les oreilles. Mais écoute l'histoire ...
Novara, 17 juin 1995.
Quand
j’étais dans la superprison de Livourne, en 1993, j’ai rencontré le
compagnon Orlando Campo et j’ai étudié attentivement son
mémoire en justice sur l’enlèvement Silocchi. Je suis arrivé à la
conclusion que ce feuilleton télévisé judiciaire est un fruit vénéneux
de la « raison d’Etat », en ayant développé et
produit une théorie et une sentence infâmes.
Mais analysons les faits.
En
1989, dans la province de Parme, avait été séquestrée la femme d’un
entrepreneur. Dans le cours des négociations – inabouties –
pour la rançon, fut remise au mari une oreille de sa femme,
aujourd’hui encore disparue. La police présume qu’elle est décédée
pendant sa détention par suite de mauvais traitements et de
maladie.
En
1991, après des enquêtes à sens unique dirigées contre des prolétaires
sardes, sur base de la théorie de la bande
« sardo-anarchiste-méridionale », ont été arrêtés quatre prolétaires
sardes, un anarchiste calabrais, un anarchiste arménien et sont
recherchés une anarchiste étasunienne et un
anarchiste sicilien, encore en liberté.
En
1994, le tribunal des assises de Parme, malgré leur évidente extranéité
aux faits reprochés, condamna ces quatre personnes. Pour
les prolétaires sardes : F. Goddi, G. Sanna, A. Staffa, F. Porcu,
pour la compagne Ann Rose Scrocco (libre) et pour le compagnon arménien
Gregorian Gagarin : la perpétuité. Pour Orlando
Campo : 22 ans. Tandis que Giovanni Barcia (libre) est acquitté. Par
la suite, au début février 1995, le tribunal d’appel de Bologne, non
seulement confirma les peines, mais condamna à
perpétuité aussi le compagnon Giovanni Barcia.
Ainsi
fut avalisé la théorie de la fantomatique bande
« sardo-anarchiste-méridionale », fondée essentiellement sur
d’évidents montages policiers, et en plus, maladroite. En créant des
boucs émissaires, on veut couvrir la vérité du séquestre Silocchi, en
laissant volontairement de côté des indices qui
conduisent vers des noms haut-placés des milieux socio-économiques,
politiques, religieux et en ajoutant un nouveau chapitre à la sale
guerre antisarde et antianarchiste. Le tout dans un style
« parfait » et bien éprouvé de guerre psychologique et de prévention
contrerévolutionnaire.
Il
n’existe pas de preuve. L’accusation et le jugement se basent sur des
insinuations, des préjugés de « bonne » et de
mauvaise foi, un zèle persécutoire et arbitraire de la part des
enquêteurs et des juges. Ce sont les dépositions des officiers de la
répression qui rapportent des « confidences » qui
leur ont été faites, selon leurs dires, sans procès verbaux d’aucune
sorte, par un « collaborateur », condamné pour une autre séquestration,
qui aurait à son tour recueilli ces
« confidences » de son frère.
Ce
frère, déjà décédé au temps des « confidences » en question, aurait
soutenu avoir participé à la séquestration Silocchi.
Au procès de Parme, le « collaborateur » ne parut pas à l’audience.
Il se présenta, par contre, à l’appel de Bologne et il démentit
nettement avoir jamais fait des
« confidences » sur l’enlèvement Silocchi.
Des
ossements humains et un anneau d’or ont été retrouvés dans la ferme des
prolétaires sardes condamnés. Les expertises ne sont pas
arrivées à établir s’ils appartenaient à la victime et un
approfondissement refusé à Parme, a été par contre concédé par la Cour
d’Appel de Bologne. Des dépositions à l’audience par un capitaine
des Carabiniers et par le mari de la victime, il ressortit que ce
dernier versa à ce capitaine des carabiniers 50 millions de lires pour
payer un informateur sarde connu (lié aux services, déjà
arrêté avec un autre sarde, qui se révéla lié aux tueurs de la « UNO
blanche »), entretemps tué par fusillade par les forces de l’ordre
elles-mêmes, dit-on. C’est cet informateur qui
récupéra des ossements humains dans un cimetière du milieu pugliese,
pour les transporter, les déposer et les faire trouver dans le terrain
choisi par les « enquêteurs ».
Il y a
la reconnaissance d’un des premiers séquestreurs, un compagnon
anarchiste qui, selon la police, aurait été tué – avant
l’arrestation des autres membres de la présumée bande – par
l’explosion d’une grenade, destinée à une questure de Rome. Il avait été
« reconnu » par un témoin de l’enlèvement sur une
vieille photo en blanc et noir superposée à la photo d’un uniforme.
Il est exact que les accusés se connaissaient plus ou moins entre eux et
qu’ils étaient proches par leurs moitiés ou leurs
activités politiques.
Il est exact qu’ils avaient des parents ou des amis inculpés, arrêtés, sous enquête, poursuivis et jamais « coincés »
jusqu’à ce moment.
Il n’y a pas de preuves, il n’y a pas d’indices.
Il y a au contraire les preuves que les indices sont faux, fabriqués et extorqués.
L’avancement
du débat du procès paraissait de bonne augure, en cohérence avec le
moment particulier où à Bologne, avait été démasquée
la pratique criminelle de l’appareil policier et judiciaire de cet
Etat stragiste1,
de l’usage des repentis pour
condamner des personnes étrangères aux faits qui leur étaient
imputés et de l’utilisation des appareils de la « sécurité » à des fins
stragistes et subversives, des actes pour légitimer
une répression forte et raciste.
Au
Pilastro, un quartier « mal famé » et prolétaire de Bologne, il y a
quelques années, trois carabiniers furent assassinés
à coups d’armes à feu. Trois prolétaires furent accusés sur base des
« dépositions » d’une repentie qui, avec trois versions consécutives
et divergentes, avait démontré de façon
éclatante qu’elle était sevrée aux faux documents des policiers et
des magistrats.
Vers la
fin 1994 pourtant, quelques fonctionnaires de la questure de Bologne
furent arrêtés. La dénommée bande de la UNO blanche, la
Fiat Uno habituellement utilisée lors de leurs actions. Sous
l’évidente couverture des mêmes appareils d’Etat, la bande a perpétré
pendant plusieurs années des attaques armées contre des
supermarchés (de la rouge « COOP ») et des banques, en tuant de
façon préméditée et avec la facilité inouïe, typique des professionnels
des agressions armées, clients, employés et
passants ; perpétré divers attentats racistes contre des Gitans, des
gens de couleur et tué les trois carabiniers du quartier Pilastro.
Les
arrêtés, certains même frères, firent un concours à qui admettait de
plus en plus, à qui pouvait décharger les autres. Attitude
naturelle et cohérente de professionnels avec licence de tuer en
tirant dans le dos des gens désarmés en fuite, de torturer dans leurs
casernes des pauvres gens sans défense, de qui a toujours
raison, même quand il ment.
Les différents argousins de la justice durent relâcher les trois prolétaires accusés du massacre du Pilastro.
Tenant
présent à l’esprit que les compagnons condamnés à Parme avaient été en
leur temps accusés pour le massacre du Pilastro, il
fallait espérer un minimum de lueur de conscience juridique de la
part du prétendu « Etat de droit démocratique ». L’utopiste soussigné
(et pas seulement lui) pensait à une trace
minimale de pudeur et de bonne foi pourtant rarement rencontrée dans
les actes et la conduite éthique de personnes qui font carrière dans
les institutions de pouvoir de ce régime.
Et bien
non, pas le minimum de pudeur ! Les Messieurs du tribunal ont donné
libre cours à leurs plus bas instincts homicides,
réactionnaires et vindicatifs, pardon, je voulais dire à leur
« libre arbitre ». Une monstruosité non seulement juridique qui a emmuré
vives six personnes et contraint deux autres à la
fuite et à l’exil à vie.
Rien là
d’étrange et de surprenant et la juste indignation comme fin en soi est
tout à fait inutile. C’est la guerre d’un modèle
totalitaire de « vie » sociale à sens unique, avec sa hiérarchie,
son oppression, son exploitation et son anéantissement. La guerre des
patrons, de leur Etat, de leurs serfs contre les
peuples et les gens qui s’opposent à cette monoculture.
Rien
d’étrange pourtant dans le rôle habituel des massmédias de toutes
couleurs, dans le contrôle de nos esprits et de nos émotions,
dans la désinformation, l’excitation, l’intimidation, la terreur, la
propagande ou le silence.
Rien
d’étrange si aucun des responsables de ces abominations, perpétrées
lâchement au nom de la raison d'État et de sa force, ne doive
prendre ses propres responsabilités. Honnêtement, comme ces
abominations sont leur nature intime, ils ne sont pas coupables
d’incohérence.
A la
suite de nos mille revendications de liberté, de justice sociale,
d’anarchie, de lutte contre l’exploitation, l'État et les
patrons, la cohérence s’est réfugiée dans nos rangs. Le silence est
complice et en refusant la solidarité à nos compagnons, notre critique
radicale devient un discours faible, impuissant et
mort.
C’est
seulement quand nous prendrons enfin nos responsabilités à chaque niveau
de lutte, que même eux devront finalement prendre les
leurs.
1
Stragiste : le mot italien est « stragisto », qui
dérive de « strage » : massacre, hécatombe, assassinat massif…
Mais en l’occurrence et s’agissant l’Etat italien, de Bologne et de
« strage », il renvoie à la fameuse
« strage di Bologna » - 2 août 1980 (en français, « l’attentat de
Bologne »), dont les services secrets et les activistes de droite furent
les auteurs.
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