30
août 2008
WALTI
STÜRM, LE ROI DE L’ÉVASIONAchtung Banditen ! (19)
Tiens,
un âne, mais on dirait vraiment que c’est un âne… Il a des
oreilles d’âne, des yeux d’âne, des dents d’âne, des
mâchoires d’âne, des crins d’âne sur sa tête d’âne, un
poitrail d’âne, des jambes d’âne – comme dit Vialatte :
l’âne a huit pattes : deux devant, deux derrière, deux à
gauche et deux à droite…, des pieds d’âne, une queue d’âne,
des poils d’âne, des… d’âne et une… d’âne, instrument
célèbre entre tous pour sa grande bravoure et pour sa haute taille…
Ainsi
parlait Marco Valdo M.I..
![]() |
| ARTHUR DORT |
Ah,
ah, fit l’âne,
ou alors, ha, ha, on ne sait trop, mais sans doute, singeait-il aussi
Bosse-de-Nage, le grand singe décédé. Tiens voilà un homme…
Si c’est un homme… enfin, on dirait vraiment que c’est un
homme… Il a des oreilles d’homme, des yeux d’homme, des dents
d’homme, des mâchoires d’homme, des crins d’homme sur sa tête
d’homme, un poitrail d’homme, des jambes d’homme – comme dit
Vialatte : l’homme attend l’autobus au coin de la rue sur
deux pattes…, des pieds d’homme, une queue d’homme, des poils
d’homme, des… d’homme et une… d’homme, instrument célèbre
entre tous pour sa grande bravoure et pour sa haute taille…(enfin,
si on peut dire, on s’est laissé entraîner, c’est assez
exagéré… mais il y en a qui le croient…)
Ainsi
parlait Lucien, l’âne de Samosathe et de Madaure.
Salut,
ô Lucien aux pieds plus durs que l’airain et à la crinière plus
rude que le gant, dit Marco Valdo M.I.. D’abord, laisse-moi te
faire remarquer que l’homme n’a pas ou plus de queue… Cela dit,
tu commençais à me manquer. Ce n’est pas que je ne fasse rien ;
bien au contraire, je me suis fortement activé… C’est très à
la mode de s’activer soi-même et même, fortement recommandé aux
humains, spécialement à cette branche de l’espèce connue sous le
nom savant :
humanus humanus caumarus ou en français, humain, genre : chômeur.
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| KOUNA DORT |
La
nouvelle sentence est : Active-toi toi-même ! Tu y as tout
intérêt d’ailleurs, si tu veux bien écouter mon avis. Car si tu
ne t’actives pas toi-même, tu risques fort de te faire activer par
un autre et ça, ce n’est vraiment pas drôle ! Tu sais aussi que
ma sentence à propos de l’activation est tout simplement :
Ne jamais se laisser activer ni par devant, ni par derrière !
Nous
les ânes, dit Lucien aux yeux si noirs qu’on ne les voit pas dans
les mines australes, quoi qu’en pensent certains, nous n’avons
jamais accepté de nous laisser activer… D’ailleurs, notre
réputation est faite, nous sommes des têtes dures, nous sommes de
mauvaise volonté, nous sommes têtus, bourrus et malgré tout, assez
résistants aux coups de bâton et pas trop bien disposés à avaler
les carottes, ni par devant, ni par derrière… Comme tu as si bien
dit. Mais voilà, il me semble qu’on en a dit assez et que tu
pourrais tout doucettement penser à me parler de l’histoire du
jour.
Je
te propose, mon ami Lucien le têtu avec plein de poils courts mais
drus, de jouer au jeu de la devinette. Tu sais bien ce jeu que l’on
jouait enfants et auquel tu as d’ailleurs joué deux ou trois fois…
D’accord,
mon ami Marco Valdo M.I., dit l’âne en sursautant car un taon
venait de le piquer à la peau du ventre. Encore les taons, ils m’ont
mordus ; les taons sont difficiles.
Alors,
dis-moi, que crois-tu, Lucien et arrête de te mordre le bout du
ventre… C’est assez perturbant. Pour l’instant, on joue à la
devinette…
Bon,
bon, dit Lucien l’âne en relevant la tête, mais ils me font mal
ces insectes hématophiles… Alors, je suis à peu près persuadé
que tu vas me raconter la suite des aventures de Marco Camenisch et
je m’explique. Il y a déjà quelques jours que tu m’en as parlé
et je sais qu’il y a derrière cette histoire une sorte
d’engagement de solidarité auquel je te vois mal renoncer. Car,
crois-en mon expérience, je m’y connais en têtus et toi, tu en es
un de première grandeur. Plus têtu que l’âne, voilà ta
définition. Est-ce que je me trompe ?
Pas
du tout, pas du tout. Tu as bien deviné et tu as même très bien
indiqué certain ressort sous-jacent de ces feuilletons intitulés
Achtung Banditen !
Aujourd’hui,
je vais donc reprendre la suite du récit de Marco Camenisch et tu
vas voir qu’il est dans une partie très drôle et dans une autre
très effrayant. On commence par la partie amusante.
Novara,
10 avril 1994.
Détenu
suisse depuis des années, plus encore qu’en sa qualité de voleur
ingénieux et de son succès comme roi des évasions, car il n’y
avait pas de prison suisse de laquelle il ne sortît sans permission,
Walti
Stürm est fameux par des écrits publics se moquant des
autorités sérieuses et susceptibles de ce « berceau de la
démocratie », rétrograde et hypocrite. En réalité, un
berceau blindé des richesses volées partout sur la planète et un
réactionnaire enviable, historique et contemporain.
À
l’occasion de toute
incarcération ou « rencontre » avec le système
judiciaire, Walti se délectait aussi à exploiter ses droits
jusqu’au fond du fond et avec compétence.
Pour
nos tuteurs, c’est toujours là un affront insupportable.
Imaginons
qu’ensuite, cela se répande et, par exemple, qu’un directeur de
prison ne puisse plus se divertir comme il lui plaît en infligeant
des sanctions disciplinaires à droite et à gauche, car tous font
immédiatement appel à leur droit de recours et ensuite, déclenchent
trois ou quatre actions administratives, qui renvoient l’exécution
des sanctions aux calendes grecques, si jamais, à la fin, elles sont
tenues pour justifiées.
Tout
cela criait vengeance.
Maintenant,
ils l’ont eu.
Depuis
55 à 60 mois, Walti est en isolement total, dans la prison
judiciaire de Briga dans le Canton du Valais. Dans ce but , comme
l’isolement total est « justifié » et normalement
appliqué à celui qui est en attente de jugement, ils ne lui ont pas
fait de procès. Walti fit une très longue grève de la faim
(plusieurs mois) et à la fin, il y eut son jugement, avec un coup
monté si évident que même la plus bananière des républiques ne
se le permettrait pas publiquement. À
présent, il est en appel au tribunal fédéral. Ils s’amusent à
ses dépens, mais lui aussi réplique pas mal.
C’est
pour cela qu’il écrit, pour survivre. Comme moi.
Il
y a quelques temps, il a introduit une requête au directeur de la
prison de Briga, lequel s’appelle André, afin de pouvoir garder
dans sa cellule sa guenon, haute de 60 cm, qu’il a nommée André.
N’ayant pas, du moins dans cette prison, une grande expérience des
singes, André (le premier, pas la seconde), pour bien faire son
travail, et, qui sait, aussi pour ne pas avoir de problèmes
ultérieurs de recours, etc., demanda diverses expertises.
L’expertise
décisive fut demandée au vétérinaire en chef officiel du canton.
Après des études attentives et pondérées, ce dernier conclut
qu’il
n’était pas possible d’accéder à la requête de Walti, pour
deux motifs principaux : un hygiénico-sanitaire :
« elle pourrait mordre un gardien », et l’autre,
d’espace : « l’espace restreint d’une cellule
n’est pas idoine pour les exigences de l’espèce ».
Le
journaliste, sarcastique, dans son article nota : « Si
l’espace ne suffit pas pour une guenon de 60 cm, comment peut-on y
mettre un homme d’un mètre quatre-vingts… ? » Et moi,
je ne peux que dire, comme Walti quand il m’a écrit :
« Dommage que je ne sois pas un singe ! » (pour les
deux raisons).
Voilà,
dit Marco Valdo M.I.. Qu’en penses-tu ?
Moi,
dit l’âne hilare en retroussant ses babines et en plissant par
conséquent ses narines, j’aime beaucoup et je comprends très bien
qu’ils voulaient tous les deux être des singes. Mais je pense que
c’est sans doute une mauvaise idée, car on ne dit pas ce que la
guenon a dû subir par la suite, dans quelle cage a-t-elle été
finir ? Cela dit, ce ne serait pas nécessairement une mauvaise idée
de permettre à ces gens enfermés d’avoir un ou une animal(e) de
compagnie – en plus bien sûr, des poux, des araignées, des puces,
des rats… et que sais-je encore ? Tout, mais pas des taons… Par
exemple, si on te mettait en prison… On ne sait jamais avec leurs
manies de voir des terroristes partout et spécialement, de
considérer comme tels tous ceux qui trouvent que le système est
particulièrement con et odieux – car ce système libéral est
véritablement con et odieux et je ne sais même pas s’il est plus
con ou plus odieux, plus con qu’odieux ou plus odieux que con…
une
seule chose est sûre, c’est qu’il l’est.
Ohlala,
dit Marco Valdo M.I., tu y vas fort…
Quoi,
qu’est-ce que tu dis, Obama ?
Ne viens pas m’ennuyer avec celui-là. Il fait du vent pour agiter
l’air ou l’inverse. Maintenant, ça ne m’intéresse pas, je
veux savoir la suite de l’histoire de Marco Camenisch…
J’ai
dit Ohlala… je trouvais que tu avais bien parlé, mais un peu fort
et que comme tu le sais, des oreilles ennemies nous écoutent… Pour
ce qui est de la suite de l’histoire de Marco Camenisch, je t’avais
dit que ce serait moins amusant et franchement, c’est assez
consternant ce qui se passe dans les prisons d’Italie. Tu vas voir…
C’est une série de courtes anecdotes de brutalités policières…
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| DANSE, DANSE, ÉPEIRE ! |
Novara,
21 mai 1994.
Pendaisons,
étouffements, tabassages et grèves diverses sont des faits
quotidiens dans les prisons. Un de mes amis du même étage, accusé
par un « collaborateur de la justice », après avoir
passé 10 ans de sa peine, a été transféré au début de cette
année à Naples pour interrogatoire. A la prison de Poggioreale,
section « Venezia ».
Lors
de son enregistrement, il était encore chanceux, mais arrivé en
cellule, il fut contraint de frapper délicatement à la porte du
bureau du brigadier, qui l’éclaira sur les usages du lieu. Ne pas
regarder en face les agents de sécurité ! (des héros,
seulement quand ils sont à dix contre un) ; se tenir au
garde-à-vous et les mains derrière le dos ! Dans cette
position, les gardes – par derrière – le massent de coups. Dans
la section, il est interdit de parler d’une cellule à l’autre et
de se passer quelque chose. Un détenu a été puni par des jours
d’isolement pour avoir passé un timbre en cachette.
Convoqué
par le juge au bout d’un mois, mon ami a dénoncé l’affaire,
seulement après avoir eu la garantie de ne plus mettre les pieds à
Poggioreale. Certains de ses coaccusés ont dénoncé au tribunal le
même traitement.
Un
autre sale affaire s’est produite le 19 mai ici à Novara. A 3
heures du matin, une centaine de flics des différentes bandes armées
mercenaires ont bloqué le quartier autour de la prison, ils ont
terrorisé les gens en violant même les portes des maisons.
Je
m’éveillai à cause du remue-ménage dans les couloirs. On ouvre
l’espion et une face reste à espionner, puis ils ouvrent les
portent blindées et ils allument les lumières… Ce sont des agents
de la PS. Après deux heures arrivent pour perquisitionner des
équipes de PS en civil et en uniforme, 3 à 5 par cellule, assistés
de 2 ou 3 sales gueules de la Police Pénitentiaire, qui ne sont
pourtant pas en service à Novara.
Chez
moi, trois agents de la DIGOS de Turin perquisitionnent sans
tellement s’acharner sur mes piles de lettres, de journaux et
d’écrits divers, mais en lisant et en regardant attentivement le
tout. « Vous êtes un politique », d’où je tiens ceci
ou cela, les habituels commentaires et gracieusetés avec plein de
« AH ! » adressés à moi et entre eux. Ils
s’arrêtent longuement et après avoir décidé d’emporter
seulement un vieux carnet d’adresses, ils s’en vont.
« Pour
l’instant, seulement çà », dit un certain « Cile ».
Il tient à m’expliquer qu’il est appelé ainsi car il
participait aux manifestations contre Pinochet. Un flic « camarade »,
donc. Il tient à me faire savoir qu’il connaît fort bien les
compagnons et les compagnes piémontais qui m’écrivent et
spécialement, Salvatore Cirincione. Je lui demande si c’est un de
ses parents et cette fois, c’est lui qui ne répond pas.
Aucun
incident à notre étage, à part la demande du maréchal PP de
Novara qui les invite à se dépêcher. C’est une surprise
désagréable pour nos héros quand ils sont à dix contre un.
A
un autre étage, par contre, certains, venus de Solliciano,
provoquent un détenu qui, paraît-il, dans le passé aurait effectué
une brève séquestration de deux geôliers de cette prison. Ils
commencent à le tabasser – cellule ouverte ; les
protestations de ses compagnons et amis interrompent dès le départ
cette héroïque intervention contre un détenu, équipé – entre
autres – de pontages et dès lors, à haut risque cardiaque.
A
un autre étage encore, un détenu qui, paraît-il, avait réagi face
à un PS rencontré en une autre occasion, fut battu en cellule et
traîné dans le corridor qui le séparait de l’isolement. Les
différents mercenaires, héroïques seulement à dix contre un, se
partageaient fraternellement le divertissement. En soirée, il est
ramené en cellule.
Un
chahut de protestation discrètement suivi l’après-midi dans notre
section. Comme dans d’autres occasions semblables, les héros
ferment immédiatement les portes blindées qu’ils rouvrent
ensuite, sans nous supprimer la socialité du repas. Pour la nuit,
ils allument les lumières nocturnes spéciales d’un bleuâtre
irritant qui empêche le sommeil pour beaucoup d’entre nous. Elles
n’étaient plus allumées depuis des années et dans ce cas, c’est
une brimade, une revanche infantile. Pour nous cependant, c’est une
forme de torture par la privation de sommeil, de toute façon
interrompue toutes les deux heures au changement de garde, par les
hurlements sur le mur d’enceinte et le comptage par l’espion
ouvert et parfois, le phare de la pile dans le visage. La
perquisition générale intervient chaque Xième année ou mois et la
dernière avait été faite, il y a quasi un an… Au début, à la
spéciale de Novara, quand il y avait presque uniquement des
camarades, les carabiniers venaient souvent et séquestraient toutes
les lettres.
Cette
fois, leur prétexte a été la recherche d’ « armes et
de GSM mafieux », peut-être liée à la découverte de
quelques couteaux suite à la dénonciation d’un des détenus de
droit commun parmi nous, qui finalement est devenu un repenti. Un
hélicoptère des carabiniers a peut-être apporté un « poids
lourd » pour un bref réconfort aux agents du coin, dépassés
par le haut. Il s’agit probablement d’une « brillante
manœuvre politique », dont les tensions retombent sur nous.
Novara,
28 juin 1994.
Ma
solidarité avec Marcello Ghiringhelli est toujours plus intense. Lui
est dans depuis plus de 27 ans, en trois reprises et il vient tout
juste d’avoir 54 ans. Condamné et incarcéré pour vol, dans les
années 70, il s’est politisé et à peine relâché, il est entré
aux B.R. (Brigades Rouges)
A
nouveau arrêté à Turin, après deux années de lutte, il a été
condamné à diverses peines de prison. En chaque circonstance,
d’abord comme voleur et puis comme brigadiste, il a toujours été
d’une cohérence, d’une dignité et d’une lucidité
exemplaires. Même après une très longue et très dure
incarcération, ses qualités comme sa vigueur et sa santé
psychophysique sont restées intègres, fait rare autant par la
longueur de son incarcération que par son âge mûr.



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