11 décembre 2008
Moi,
j'en ai assez, mais vraiment, assez d'avoir mes pieds dans l'eau, quand
ce n'est pas jusqu'aux genoux... Si au moins, c'était
de l'eau tiède ou chaude... Mais non, elle est presque glacée.
Quoi,
qu'entends-je ? Tu te plains encore, tu es pire qu'un âne, dit Lucien
l'âne en riant de ses grandes dents blanches comme la
craie du tableau quand on était enfants. En fait, on voit bien que
tu n'es pas un âne, sinon tu accepterais stoïquement le temps tel qu'il
est et même, tu en tirerais une grande satisfaction.
Car, crois-moi, que serait l'intérêt du soleil s'il n'y avait pas la
pluie, de la chaleur s'il n'y avait pas le froid, du sucré sans le
salé...
Et
bien, Lucien mon ami, je te dis bonjour et j'ajoute que je ne pourrais
te donner tort et même que je trouve ton propos fort
judicieux. D'abord, de me comparer à un âne, ce qui venant de toi
est certainement une marque d'amitié et même, un honneur. D'accord, tu
me trouves un bien piètre âne, mais quand même, je te
remercie. Ensuite, je te rejoins tout à fait dans ta vision
relativiste des choses.
C'est
non seulement vrai sur le plan, je dirais théorique, en ce sens que le
chaud sans le froid n'existerait même pas, le haut
sans le bas, le salé sans le sucré ou le suret sans le doux... et
ainsi de suite. En fait, tu prends les deux pôles et tu établis une
gradation de l'un à l'autre et inversement. Ainsi, la chaleur
est un froid , disons , positif et le froid, une chaleur négative ou
en tous cas, moindre. La chaleur est un froid relatif et le froid est
une chaleur relative. Mais, sur le plan pratique, tu as
raison aussi. Je m'explique, sais-tu qu'à l'équateur, dans les
régions de plaine, la température est disons sensiblement la même toute
l'année; il n'y a pas de saisons. Et bien, nos bons
expatriés, les gens qui viennent de ces pays-ci, habitués aux
saisons, ont bien du mal à vivre sans elles, sans ces contrastes de
chaud et de froid, sans neige, sans glace et sans brouillard
givrant. Au bout d'un temps, ils dépriment. Dès lors, tu avais
parfaitement raison de m'inviter à apprécier le temps tel qu'il est...
Je le fais volontiers, sauf...
Sauf quoi, mon cher Mârco Valdo M.I.. Sauf quoi exactement ?
Sauf
que le temps n'est pas que la température et l'humidité relatives, il
est aussi empreint de certains débordements qui parfois
sont difficile à apprécier dans la sérénité. Par exemple, une
avalanche, une coulée de lave, une marée un peu forte, une inondation...
C'est d'ailleurs ce qui arrive de ces jours-ci à l'Italie et
Rome est sous eaux. Venise aussi, mais c'est plus habituel.
Rome est sous eaux... dit l'âne en ouvrant une bouche gigantesque. C'est dire son étonnement.
Et bien oui, mon bon ami. Et c'est bien ennuyeux et même, dangereux. On raconte qu'une dame est morte dans un tunnel, dans une
trémie... en voiture sous quatre mètres d'eau et de boues.
C'est bien malheureux et bien terrible tout ça. Mais, dis-moi, mon ami Mârco Valdo M.I., je te connais assez pour me poser la
question de savoir si tu ne me réserves pas une histoire d'inondation, elle aussi.
Tu
es bien perspicace, mon cher Lucien, pour un âne. On dirait que tu lis
dans mes pensées... C'est vrai, c'est une histoire
d'inondation. Mais je te promets une autre surprise... Je ne t'en
dirai rien, tu la découvriras par toi-même. Donc, voilà, c'est une
nouvelle de notre ami Ugo Dessy qui s'intitule tout simplement
l'inondation. Évidemment, elle se passe en Sardaigne; car vois-tu,
même en Sardaigne, il y a des inondations.
L'INONDATION
Nouvelle d'Ugo Dessy (L'alluvione)
Version française Marco Valdo M.I. – 2008
Il plut tant que les digues du fleuve se rompirent et que la moitié du village fut inondée.
On
n'avait plus vu une colère de Dieu comme celle-là depuis 1917 –
précisaient les vieux – depuis les temps de la grande guerre de
Cadorna1 et de Diaz2.
Les
eaux avaient dévalé grossissant les marais qui sans aucun canal vers la
mer, ne purent les contenir; de nuit, à l'improviste, la
marée fit irruption sur les routes, elle atteignit les portes, elle
entra dans les maisons et dans les cours.
Antonio,
dès l'aube, était appuyé au mur sous l'appui de fenêtre, fumant une
cigarette, en s'intéressant aux allées venues des voisins
qui déménageaient, chargés de matelas, de poêles, de saints en
plâtre et d'autres objets.
Une
paire d'enfants avaient retroussé leurs pantalons et pataugeaient dans
l'eau trouble, trempés jusqu'aux cuisses, armés de harpons
de roseau épointé, explorant le fond à la recherche de carpes.
Un
tracteur envoyé par la Commune stationnait au point haut. Une barque
recueillait les femmes et les enfants en bas, les transportait
sur le chariot, entassés avec le mobilier pour être conduits dans
les locaux de l'école maternelle.
Au
milieu de la rue, Rina, avec une table de nuit sur le dos, avait relevé
sa jupe pour faire le trajet de la porte de sa maison au
chariot.
« Pas mal ! » siffla Antonio en désignant d'un geste ses jambes découvertes.
Irritée, elle fit retomber sa jupe.
« Et bravo ! » ricana-t-il « pour m'ennuyer, tu abîmes panorama et santé … »
« Tu ferais mieux de donner la main à ton prochain, fainéant ».
« A un
prochain comme toi, je les donnerais même toutes les deux, mes mains ! »
Antonio cracha son mégot dans l'eau, arrivée
à présent à un pas du seuil de sa maison. « Deux fois rien; qu'elle
aille au diable ! » avait-il pensé « quatre nattes, trois chaises et
une table ! » Et il s'engagea
décidé, sans même retrousser des pantalons, avançant avec son
balancement caractéristique du buste, les bras écartés, comme pour se
tenir en équilibre.
« Allez, zio Andrea !
Tant qu'il y a de la vie, il a de l'espoir … » dit-il en entrant dans
la
chambre à coucher. Zio Andrea le regarda d'un air sombre. Sur le
lit, trois marmots jouaient en sautant sur le treillis métallique à ras
de l'eau. Une petite table flottait à l'envers. Zia
Assunta enlevait les saints des parois, les baisait un à un en les
reposant dans le panier.
«
Finissez de jouer maintenant, si cela ne vous gêne pas, car nous devons
démonter le lit ». Antonio prit les bambins en
gerbe sous le bras et les chargea sur le chariot. « Et soyez sages
avec le cheval, c'est celui qui donne des coups de pied. »
Le lit tout rouillé ne sortait pas de son cadre. « Qui sait où est passé le marteau ! » Il dut chercher une pierre sur le
toit.
« Le chat, nous avons oublié le chat… » Rina cherchait en regardant tout autour d'elle.
« Le chat, le chat… Il s'en tirera bien tout seul ! » Ils le trouvèrent dans la cour, sur les branches d'un figuier,
tranquille pacifique qui observait sous lui l'insolite mer gris sale.
« Vous aussi à l'école » ordonna le garde qui circulait avec ses grandes bottes jusqu'aux cuisses et une feuille de papier
rose à la main; et le chariot se mit en route.
Et ôtez ces figures d'enterrement; la Commune paye tout … » les encouragea Antonio.
« Hum. La commune paye tout… » maugréa zio Andrea.
« Que la volonté de Dieu soit faite » murmura zia Assunta.
Rina lui serra fort la main, avec un clin d'œil doux.
Antonio retrouva ses amis à l'auberge, remplie de gens comme le jour de la fête de Sant'Isidoro.
Dans le coin à peine illuminé de la petite fenêtre de la cour cimentée, se trouvaient assis Giovanni, Peppino et
Raffaele.
« C'est ainsi que vous passez votre pauvre vie ! … » salua-t-il ironique, en s'asseyant en haut du banc.
« Et toi, si tu as tellement envie de travailler, pourquoi tu ne vas pas épierrer ? » lui répond du tac au tac Raffaele, en
lui jetant une tasse de vin noir dégoûtante.
« A ta santé ! … Pourtant, si au lieu de faire pleuvoir de l'eau, ce cornu… »
Peppino secoue la tête : « Oui, moquez-vous, parlez… Braillez, braillez … Nous sommes fichus ! cette année nous mangerons de la
boue et nous boirons de l'eau sale… »
« Et tu te gâtes le sang dès maintenant ? » Antonio le regarda avec un sourire de compassion. « De la famille, on en a
tous; celui qui n'a pas d'enfants, a des vieux… »
« Et des dettes … de celles-là, nous en avons tous … » intervînt Giovanni, le moins bavard de la compagnie.
« Juste;
je ne dis pas non… mais qu'avons-nous à gagner à pleurer en plus ? »
l'interrompit Antonio, en versant à boire à
tous. « Eh bien, vous pouvez me parler à moi de la meilleure chose,
de Dieu, de philosophie … moi je vous répondrai toujours : que m'importe
? Buvons ! » Il lève son verre plein; il
attend pour boire avec les autres; il reprend : « Nous ne nous
enlèverons pas nos cornes de la tête… »
Ils parlaient nombreux dans la grande salle; pour se comprendre l'un l'autre, ils devaient hurler.
La
fille d'Anselmo, le propriétaire du bistrot, avait fort à faire pour
s'occuper de tous les litres et les demi-litres qui se
vidaient. Elle répondait à tous comme elle le pouvait : « Je viens
tout de suite », « J'ai seulement deux mains », « Je n'ai pas
d'électricité » et elle tentait de
s'en tirer au mieux parmi les mains baladeuses : « Tu n'as pas de
fille ? », « Les mains te tomberont à terre « et « Mais pourquoi tu ne
le fais pas à ta femme
? ».
« Filomena ! au lit, seulement une heure… » Antonio l'appela « Ne vois-tu pas qu'il pleut dehors et que dedans, nous,
nous sommes à sec ? »
Les autres regardent alarmés en direction de la fenêtre.
« Va en enfer… » grommela Giovanni. « Ne sais-tu pas que j'ai de l'eau à quelques centimètres de la porte de ma maison
… Je touche du fer 3 ! » Il fait des conjurations en glissant sa main dans sa poche;
« Il ne manquerait plus qu'il pleuve encore ! »
« Mais
n'était-ce pas ta femme, l'autre soir, qui semait du basilic et des
œillets ? » observa ironique Antonio, en prenant
pendant ce temps le demi-litre à Filomena et en lui passant, sans
qu'il y paraisse, une petite flatterie dans le dos : « Eh bien, à
présent, elle sera contente, elle ne devra pas arroser
! »
Il se tut en buvant. Parviennent à leurs oreilles les propos de la table voisine :
« Dieu n'a aucune estime pour nous… » se lamentait triste le plus vieux, avec sa longue barbe blanche souillée par le tabac
juste sous le menton.
« C'est notre destin de souffrir… » poursuivit un autre.
Antonio
se mit debout, récitant d'une voix scandalisée : « Même à l'auberge, on
fait des prêches, à présent ! … Sortons pour
respirer un peu d'air pur, amis, car ici il y a une odeur de … »
Mais les autres ne se bougèrent pas, écoutant, muets, le vieux qui avait
recommencé à parler.
« Si l'eau arrive dans ma maison, cette fois, je fais une folie … » explosa d'un coup Giovanni, farouche, en regardant à
terre.
« Et à qui veux-tu t'en prendre … » chercha à le calmer Peppino, « A qui veux-tu t'en prendre ? Fais comme ils font à
Bosa : quand il pleut, ils laissent pleuvoir… »
Un homme, un groupe de gamins passent en courant dans la rue.
« Il doit s'être passé Quelque chose … » dit Raffaele.
« Allons voir ! » se leva Antonio. Les autres le suivirent.
Dehors, on voit des gens se diriger précipitamment vers la rue Reine Marguerite, une des rues inondées.
« Que se passe-t-il ? » Ils arrêtèrent un garçon.
« Ignazia Serra se marie, aujourd'hui… »
Sur le
terre-plein de la placette, des hommes et des femmes appuyés au parapet
regardaient les barquettes qui s'étaient rassemblées
devant la maison Serra. On y voyait les parents et les invités, en
habits de fête; les jeunes, debout, manœuvraient les rames. La plus
belle barquette, décorée de tapis et fleurie de menthe et de
primerose4, attendait les époux, à moitié engagée dans l'entrée de la
maison.
Quand
Ignazia, portée à bras par ses frères, mit pied, après son époux, sur
l'embarcation, la foule se pencha en avant pour mieux
voir.
« Bonne fortune et bonne chance ! » souhaita en s'agitant une dame, en équilibre sur un seuil affleurant, et, perdant
l'équilibre, elle tomba dans l'eau, avec ses jupes qui s'étaient ouvertes en corolle.
« Attention zia… » l'apostropha ironiquement un jeune homme aux bottes en caoutchouc, en tendant une main pour l'aider à
sortir, « sinon, aujourd'hui, nous ferons un mariage et des funérailles ensemble. »
La
barque des époux avec sa suite de barquettes se dirigea vers la partie
haute émergée. Les gens agitaient les mains pour saluer, en
lançant du blé, du sel et des vœux.
« On te l'avait dit que tu irais en voyage de noces à Venise!… » cria Antonio à l'époux, quand il passa à portée;
« plus Venise que çà … et tu épargnes des sous, chançard ! »
« Va au diable! » répondit celui-ci, tout serré et suffocant dans sa veste de tissu bleu. « Et tu as de la chance que
je suis dans les grâces de Dieu, autrement je te répondrais moi … »
« Année d'eau, année de fils ! » lui cria encore Antonio, en se moquant.
« Toh ! » l'époux lui tendit un bras et frappa dessus d'une main avec force. Son épouse se réfugia pudique sous son châle.
Les hommes ricanèrent amusés.
« Eh bien, la fête est finie … » dit Raffaele en s'éloignant.
Au coin, ils s'arrêtèrent à l'étal des noisettes et des pois chiches. Il s'en firent verser une petite mesure dans un
sachet.
Ils arrivèrent en se promenant sur la route des marais, une passerelle jetée sur l'eau.
Le maître était sorti avec ses élèves et disait :
« Voilà, regardez : ceci est une péninsule; celle-là, c'est une île et l'autre plus au fond est un isthme… »
A droite et à gauche, les campagnes étaient submergées; par endroits pointait la cime d'un olivier, la feuille d'un oponce5.
« Bonjour, maître ! » saluèrent-ils.
« Mais pourquoi ne met-il pas à pêcher ces désœuvrés ? Avec une canne chacun, il y aurait un beau petit dîner d'anguilles »
observa Antonio.
Le maître fit semblant de ne pas entendre.
« Quel orgueil ! Pire que si c'était le fils de don Peppino ! » bougonna Antonio. Il ramassa une pierre et la lança à un
chien qui reniflait au bord de la route.
« Dans le mille ! » observa-t-il satisfait.
Quelques
gouttes pesantes commencèrent à tomber du gris qui, ayant empli tout le
ciel, restait sombre immobile. Ils retournèrent à
l'auberge.
Dans la salle, il restait peu de gens. Filomena assise derrière le comptoir se reposait en feuilletant un album de bandes
dessinées.
« Merde ! C'est déjà l'heure du dîner… » prévînt Giovanni après avoir jeté un coup d'œil à l'horloge de fer-blanc pendue
entre les bouteilles derrière le comptoir, « il est midi. »
« Eh, pour moi … une heure, je voudrais trouver, quelque chose à manger ! Si je ne mange pas de la corde de jonc aujourd'hui… il
est resté seulement des murs de ma maison… s'ils y sont encore, avec ce mètre d'eau » grogna Peppino.
« Vous êtes grands pour rien… » intervînt un gamin qui circulait entre les tables vides en cherchant des mégots de
cigarette; « De quoi manger, moi je sais où on peut en trouver … et de première qualité ! »
« Va-t-en !… » le menacèrent-ils. « De quoi manger, toi ! … Va-t-en ! »
« Que me donnerez-vous, si je vous le dis ? » insista le garçon.
« Va-t-en, tout de suite… » répétèrent-ils indignés.
« C'est vrai, c'est vrai… Papa y est allé aussi, avec sa carriole … du côté de la digue rompue … un bœuf entier
! »
« Va-t-en, on t'a dit … » le chassa Antonio. Et pour se faire mieux comprendre, il lui allongea une petite tape, en se
levant à demi du banc.
L'âne
de Raffaele faisait la sieste sous le hangar, dans la cour derrière la
maison; à l'avant se trouvait la charrette rafistolée,
avec ses brancards levés.
« Pendant
que tu prépares l'âne, nous nous jetons quelque chose dans le corps »
décida Antonio, en allant droit à la porte
du buffet. Il trouva un saladier d'olives douces, un demi-pain et un
morceau de fromage noir avec des vers. Giovanni découvrit une
dame-jeanne de piquette et il se dépêcha de remplir un
pichet.
« Il
faudrait se bouger … avant que tout le village s'en aperçoive » suggéra
Antonio en se fourrant une poignée d'olives en
bouche et en en recrachant les noyaux au loin, en direction de la
cheminée. Les autres approuvèrent d'un signe de tête, en mastiquant du
pain et du fromage.
« L'âne est prêt » les informa peu après Raffaele, apparu sur le seuil avec l'animal bâté, tenu par la longe.
Antonio dévisagea l'âne avec mépris : « Mais que diable lui donnes-tu à manger à cette pauvre créature ? Des Notre Père et des
Ave Maria ? » demanda-t-il avec sarcasme.
1 Cadorna : Luigi (Pallanza 1850 – Bordigheria 1928) – chef d'Etat major de l'armée italienne
durant la guerre de 1915-1918.
2 Diaz : Armando (Napoli 1861 – Roma 1928) prit la succession du précédent après la défaite de
Caporetto en 1917.
3 Toucher du fer : il est plaisant de remarquer qu'en français, l'expression habituelle est
« toucher du bois« .
4 Primerose : en italien : malvarosa. Mais aussi : althea, passerose, rose trémière, guimauve,
mauve, malvacée.
5 Oponce : opuntia, cactus, figuier de Barbarie, figuier d'Inde.
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