31 octobre 2008
Putain,
dit l'âne Lucien en sautillant comme un moineau, je me demande bien ce
qu'il peut foutre.... Il n'est pas du genre à
faire poireauter ainsi un âne; voilà-t-il pas que je vais ici de
long en large, que j'arpente ce chemin comme si je faisais le
trottoir... Ah, le voici, le voici, le voilà... Oh, d'où viens-tu
comme ça ? T'as fait quoi pour me laisser ainsi sous la pluie et
dans ce froid... Moi, je me les gèle ici !
Allons, Lucien mon ami, ne t'excite pas ainsi. Calme-toi ! Tu vois bien que j'arrive. Je veux bien admettre qu'il fait froid,
qu'il pleut, qu'il vente... Mais quand même, je suis là. Il t'arrive aussi d'être retardé...
Dans
ce cas-là, tu râles aussi, Mârco Valdo M.I., je te ferai remarquer.
Cela dit, je ne déteste pas le froid piquant, mais c'est
ce foutu crachin qui me mouille partout et me gâte l'humeur. Et
puis, comme tu sais, un âne c'est foutrement curieux et ça aime savoir,
être mis au courant, qu'on lui raconte... Non pas les
potins de la commère, ni même les aventures de la comète – enfin,
tant qu'à faire, j'aimerais mieux... Non, ce qui m'intéresse ce sont des
histoires qui ont du sens, des récits qui se tiennent...
Si tu vois ce que je veux dire.
Évidemment, Lucien mon ami, je vois très bien de quoi tu causes. Et comme tu le sais, jusqu'à présent en tout cas, je t'ai
toujours donné des récits qui ne t'ont pas trop déçu. Enfin, je l'espère.
Oui,
pour ça, je dois dire que jusqu'à présent, je n'ai pas été déçu. Mais,
mon cher Mârco Valdo M.I., je voudrais bien savoir ce
que tu vas me raconter aujourd'hui et avoir quand même une petite
explication sur ce que tu as fait, par ailleurs. Je crois deviner que ce
n'est pas sans intérêt.
Commençons,
si tu le veux bien, mon cher Lucien, par répondre à ta deuxième
question qui – me semble-t-il est la première dans ta
curiosité. Crois-moi, c'est tout simple et de fait, cela pourrait
t'intéresser aussi bien que d'écouter mes récits. Comme tu le sais,
depuis que je devise ici avec toi, j'ai – en parallèle en
quelque sorte – entrepris de traduire des chansons italiennes,
celles que j'appelle des canzones, ce qui m'évite de devoir répéter
qu'elles sont italiennes d'origine. Je t'en ai déjà beaucoup
entretenu.
Oui, oui. Je vois très bien de quoi il s'agit, mais je t'en prie, Mârco Valdo M.I., continue ton explication.
Donc,
Lucien, tout âne que tu es, il ne t'aura pas échapper que ces canzones,
je les envoyais au site de nos amis : Canzoni contro
la guerra ou Antiwarsongs. Je le fais toujours encore et je n'ai pas
l'intention de m'arrêter. J'avais recommandé ce site bien des fois à
des amis. J'en ai – par exemple, Italiens ou Italiens
d'origine ou d'ascendance italienne ou encore, très familiers de
l'anglais, pour qui l'une ou l'autre version de ce site ne pose aucun
problème. Il n'en va pas de même de mes amis de langue
française, qui ne sont familiers ni de l'italien, ni de l'anglais...
Pour eux, ces sites posent des difficultés de compréhension et donc
d'utilisation qui les rebutent. Je trouvais la chose
dommage et plutôt que d'ennuyer nos amis qui font fonctionner ce
site merveilleux, je me suis dit que je ferais un blog qui ne
reprendrait que les versions françaises d'un certain nombre de
chansons italiennes – le but étant de faire connaître la chanson
italienne, du moins celle d'une certaine qualité ou si tu veux, celle
d'une certaine intelligence et porteuse d'une certaine
vision du monde. Tu connais mon point de vue sur la guerre de cent
mille ans et mon hostilité profonde à l'inanité. Soit dit en passant,
avant que tu ne t'offusques, l'inanité n'est en rien la
négation de l'âne.
Très drôle, en effet..., dit Lucien en tirant une langue longue comme sa longe. Cela dit, si je traduis ce que tu viens de
m'annoncer, c'est que tu as créé un nouveau blog uniquement de chansons... pardon, de canzones.
Très exactement. Je l'ai d'ailleurs appelé : canzones et si tu veux le voir, tu te branches sur
internet et tu cherches l'adresse : http://canzones.over-blog.com/
Arrivé
là, il ne te reste plus qu'à lire. La particularité, c'est que c'est
assez systématique et tu peux donc chercher par auteur
ou sans doute aussi, par canzone. Logiquement, il doit y avoir la
liste complète. Pour l'instant, certaines sont commentées, d'autres ne
le sont pas. J'essaierai de le faire plus tard, mais il y
a tant à faire... Pour l'instant, j'en ai mis une trentaine, mais
j'en ajouterai régulièrement.
Ah
bien, voilà qui me réjouis, car je ne connais nulle part un endroit où
je pourrais trouver en langue française de façon un peu
systématique la chanson italienne... Du moins, celle qui pourrait
m'intéresser. Pas la chanson sirop... Pas la chanson bonbon... Celle
qu'on suce, pleine de sucre synthétique... Pleine d'impudeur
et de bruit...Pas celle dont la seule ambition est de faire du
pognon ou de chercher la gloire; bref, pas la chanson poufiasse, la
chanson putassière, pas la chanson pour
télévision...
Je
te comprends, mon ami Lucien. Léo Ferré parlait déjà de « l'honneur de
ne paraître jamais à la télévision... ». Et
d'ailleurs, tu vois comme les choses se mettent bien, je me disais
que j'allais te proposer celle du jour; celle que je viens de terminer
et qui m'a pris pas mal de temps... C'est elle qui m'a
mis en retard, ce soir. Mais tu vas le voir, elle vaut le
déplacement tant elle est extraordinaire de lucidité. Je crois
d'ailleurs que la chanson – celle des canzones – est un instrument
quasiment chirurgical d'analyse et de dissection de la société
humaine. Je crois bien que cela tient au fait qu'elle doit, toutes
proportions gardées, être courte. D'ailleurs, même l'opéra – dont
on ne peut penser que ce soit une œuvre courte, même l'opéra souvent
trouve sa lucidité dans des passages que les auditeurs retiennent. Mais
laissons cela pour l'instant. Je parle de la canzone
et de sa relative brièveté. De ce fait, elle est tenue plus que
d'autres, à presser son trait. Elle a une parenté avec la nouvelle ou
avec la chronique. Je te parlerai peut-être aussi un jour de
la chronique qui est d'un art difficile, mais passionnant.
Oui,
je te suis assez bien, Mârco Valdo M.I.. Mais cela ne me dit pas quelle
est la canzone de ce jour, ni de qui elle est, ni de
quoi elle parle.
Alors
dans l'ordre, dit Mârco Valdo M.I., voici : elle s'intitule Fantoni
Cesira, elle est de Francesco Guccini, elle date de
1973, je viens de la traduire et elle raconte l'histoire d'une jeune
fille qui est attirée par le cinéma comme une éphémère par une lumière.
Elle veut, comme tant d'autres, arriver à la gloire
sur écran et pour ce faire, elle est prête à tout et se prête à
tout. Elle suit un parcours parsemé de lits et comme dans un jeu de
l'oie (ce que par parenthèse, elle est...), elle saute de lit
en lit pour parvenir à ses fins.
Oui, je vois, dit l'âne, mais cela n'a rien de bien nouveau, ni d'extraordinaire.
Je
te le concède. Ce qui est plus intéressant, c'est le côté prémonitoire
de cette canzone. Je m'explique. Quand Guccini l'a
écrite, elle décrivait un parcours classique de starlette. On était
en 1973. Quand je la traduis en 2008, elle révèle le parcours obligé
pour atteindre les sommets de l'État, dans des pays que la
télévision hypnotise et je connais au moins deux pays où ce système
fonctionne.
Lesquels, dit l'âne en souriant...
Je
ne te le dirai pas, tu n'as qu'à réfléchir..., dit Mârco Valdo M.I. en
souriant. Je te laisse découvrir le commentaire que j'en
avais fait pour illustrer la traduction... Tu étais déjà présent.
Enfin, je t'y avais mis... par anticipation.
Une dernière chose : habituellement, je mets des photos pour illustrer le texte. Ici, cela me semble inutile... les journaux
et les téléviseurs s'en chargent tout le temps.
.
Aux
temps où Francesco Guccini écrivit et chanta l'histoire de Fantoni
Cesira, c'était en 1973, la télévision était encore un
service public et on n'arrivait pas aux sommets de l'État en passant
par « là ». Ce qu'on appelle poliment en français, la promotion canapé
existait certes, mais elle n'avait pas encore
gangrené l'État et la société. On pourra faire remarquer qu'elle
était déjà présente dans l'Empire romain; il est des traditions que tout
Impero et tout Imperator remet invariablement au goût du
jour; on pourrait même penser que c'est un signe qui les distingue
entre tous.
Henry VIII changeait de femme et d'Église comme de chemise, Napoléon répudiait Joséphine, Evita succédait à Juan
Manuel...
Cependant,
Francesco Guccini en rapportant cette historiette de starlette ne se
savait pas si prémonitoire; il n'avait pas
entièrement perçu toute la portée de cette chanson. Il ne savait pas
qu'au pays de l'image reine, le Sourire et les Tettes seraient les
nouveaux signes du pouvoir.
Dès lors, Fantoni Cesira est une chanson éminemment politique; politique et critique.
Une petite paraphrase de Marco Valdo M.I., dont il sera le seul responsable, cela s'entend :
La morale de cette histoire du jour d'aujourd'hui est simple comme le pain
Au pays de l'argent, de la télévision et du pouvoir, il suffit d'être un peu putain.
On aurait pu intituler une version « up to date » de cette chanson : « La Fesse, le pouvoir et
l'argent ».
Je me demande, dit l'âne, dans quel pays tout cela se passe... On dirait bien qu'il n'y en a pas qu'un...
FANTONI CESIRA
Chanson italienne – Fantoni Cesira – Francesco Guccini - 1973
Version française – Fantoni Cesira – Marco Valdo M.I. – 2008
Elle ... Elle s'appelait Fantoni Cesira, c'était la fille d'un alcoolique
Qui n'avait jamais un sou en poche et avait tout lâché pour le vin.
Travail et maison, fille et femme, qui ne pouvant s'accorder avec la boisson,
Car elle était abstinente, se tira une balle en 1953. Triste destin !
La pauvre jeune fille resta orpheline tandis que son père se saoulait.
Elle trouva du travail dans une usine et parfois au travail, elle rêvait.
Elle rêvait de yachts, de fourrures et d'habits, de villas et de piscines.
Dolce vita, beau monde, au cinéma comme les divas... Elle ne voulait plus d'usine !
Mais ce beau songe serait resté seulement un songe jamais réalisé,
quand au village, le jour de la fête du saint, un grand bal fut organisé.
Il y eut de la musique, des danses, des réjouissances, du spumante et des sons,
Puis à minuit, un jury choisi fit de Cesira Fantoni « miss Tétons ».
On lui ceignit la poitrine et les épaules de nœuds et de rubans de soie
sur lesquels était écrit en lettres d'or « vive les vaches laitières »
On lui offrit trente œillets et pour les voyages, un « nécessaire »
cinq flacons de shampoing et quatre billets de réduction pour le cinéma
Le soir même se présenta à Fantoni Cesira un monsieur assez distingué.
Il dit : « Vous permettez ? Je suis producteur. Votre visage m'attire, veuillez m'excuser...
Si vous le permettez, je vous accompagne; on gagne pas mal à faire du cinéma
mais ce soir-là, ce n'était certes pas au cinéma, que le producteur s'intéressa...
La brave fille consentit à perdre sa chasteté pour faire du cinéma,
mais ne perdit pas pour cela son courage; il lui restait Cinecittà !
mais ne perdit pas pour cela son courage; il lui restait Cinecittà !
Il laissa son fiancé, lâcha son travail, acheta un « topless » pour montrer ses seins,
elle fit placer son père à l'asile et s'en vint à Rome par le premier train.
Cesira fit cent antichambres et visita une dizaine de lits,
Certains soirs, elle fit le trottoir et même, se mit nue dans la Fontaine de Trevi.
Elle eut comme amants trois ou quatre nègres, deux secrétaires et trois cardinaux.
Un député qui la soutenait, lui fit faire un roman-photos.
La brave fille vivait bien, mais désormais elle ressentait l'appel de l'art,
pour avoir seulement un rôle dans un film, elle aurait donné n'importe quoi
Elle a étudié le bel canto, la régie, la diction, la mise en scène, tout le septième art,
Elle a couché avec trois producteurs et joué nue dans un film de Golia.
Elle a trouvé sa voie Fantoni Cesira, elle gagne des millions avec ses seins et son lit;
Elle se fait appeler Cesy Phantoni (avec ph) et veut devenir une « lady ».
Elle s'est rangée et est la maîtresse d'un producteur très influent
Il lui aura un prix « Strega » et avec elle, il produira trois ou quatre films par an.
Il est déjà marié, mais qu'importe ces bêtises quand on a du pognon,
Ils pourront faire des enfants; bientôt, à Mexico, ils se marieront.
La morale de cette histoire du jour d'aujourd'hui est simple comme le pain
pour avoir l'argent, la réputation et la gloire, il suffit d'être un peu putain.
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