dimanche 6 décembre 2015

LE VOL D'ICARE AU-DESSUS DE LA THYRÉNIENNE

2 septembre 2008


LE VOL D'ICARE AU-DESSUS DE LA THYRÉNIENNE

Le Vol d'Icare au dessus de la Thyrénienne



« Citoyens… jusqu’à quand tolèrerez-vous l’homme qui tient en esclave l’Italie entière ? Il y a neuf ans, il vous donna à entendre qu’il fallait sacrifier liberté et conscience pour avoir un gouvernement fort et capable. Après neuf ans, vous vous apercevez que vous avez non seulement le plus tyrannique et le plus corrompu, mais aussi le plus banqueroutier de tous les gouvernements.
« Vous avez renoncé à votre liberté pour vous voir retirer jusqu’au pain ! », dit Mârco Valdo M.I. qui n'avait pas encore vu arriver son ami Lucien l'âne, lequel avançait sur la pointe de ses sabots.
 
Que dis-tu là ? De quoi parles-tu ? De qui parles-tu ? Tu es bien audacieux , Mârco Valdo M.I. mon ami, de dire pareilles choses du gouvernement de l'Italie, dit l'âne Lucien en écoutant les yeux ronds et les oreilles dressées comme deux fusées vers le ciel, tous pavillons grands ouverts. Je ne dis pas que ce que tu dis là soit faux, loin de là, ça me paraît tout à fait exact, mais quand même, il faut oser. Imagine un peu qu'on t'entende. Il faut être prudent. L'histoire nous a appris qu'avec ces gens-là, on prend d'énormes risques quand on dit la vérité aussi crûment.

Et oui, mon ami Lucien l'âne aux pensées philosophiques et aux prudences de Sioux, je dis tout cela et même, j'ajoute ceci :
« Qui que tu sois, tu pestes certainement contre la famine et tu en ressens toute la honte servile. Mais aussi bien, tu es responsable de ta propre inertie. Ne te cherche pas une illusoire justification en te disant qu’il n’y a rien à faire. Ce n’est pas vrai. Tous les hommes de courage et d’honneur travaillent en silence pour préparer l’Italie libre… Aie foi en l’Italie et la liberté ! Le défaitisme des Italiens est la véritable base du régime... Les nouveaux oppresseurs sont plus corrompus et plus sauvages que les anciens, mais ils tomberont également… »
 
Tu ajoutes, dis-tu Mârco Valdo M.I., moi, je dirais volontiers que tu en rajoutes et une fameuse couche, dit Lucien l'âne expérimenté et qui en a vu bien d'autres. Encore une fois, tu dis tout haut ce que bien des gens pensent tout bas, mais dans l'histoire, il ne manque pas d'exemples pour démontrer que ceux qui avaient un langage si clair et si franc peuvent s'attendre à de très méchantes représailles. Il est vrai aussi que ce sont des gens qui osent dire les choses qui finissent par rendre l'air respirable. Même pour nous, les ânes. Et pour l'instant, en effet, en Italie, il est temps de rendre l'air un peu respirable tellement la fatuité y est étouffante.
 
J'en rajouterai encore, crois-moi, mon ami Lucien quand je te raconterai l'histoire du jour. Car ce que tu viens d'entendre, ce n'est pas moi qui le dis, quoique j'y souscrive pleinement et en plus, ce n'est pas de maintenant que date ce texte. Je t'accorde qu'il convient parfaitement pour la situation actuelle et que mutatis mutandis, on est dans des circonstances similaires, mais ces propos datent des années 1930 et figuraient dans un tract lancé sur Rome, in illo tempore, en ce temps-là.
Ah, ah, fit l'âne singeant Bosse-de-Nage, ce qu'il fait chaque fois qu'il est un peu désarçonné (ce qui est quand même curieux pour un âne), ce n'est pas d'aujourd'hui ce discours, comme c'est curieux, je croyais vraiment que tu parlais du gouvernement actuel de l'Italie, du régime actuel. Et quoi, mon ami Mârco Valdo M.I., il y a me semble-t-il , si j'en crois ce que tu viens de me dire, il y aurait eu un texte, mis sous forme de tract et lancé sur Rome... Et comment cela ? Avec des pigeons, un ballon dirigeable, du haut d'une tour...
 


 
 
C'est presque ça, mon ami Lucien, âne persifleur, ce tract a été lancé d'un petit avion et ce fut un des exploits les plus étonnants de l'histoire de ces années-là. Et c'est précisément, cette aventure que je vais te raconter. Je le fais car si tu t'en souviens, j'ai choisi comme devise personnelle : Ora e sempre : Resistenza ! Car telle est la devise de Mârco Valdo M.I., que je résume parfois en bas des lettres, juste avant la signature en OsR.
 
Ah oui, dit l'âne en balançant énergiquement la queue de plaisir, j'aimerais bien connaître cette histoire et savoir qui est l'homme ou la femme ou le groupe qui a monté une telle opération.
 
D'abord, mon bon ami Lucien, je vais te révéler ma source, te dire qui m'a raconté cette histoire, de sorte que tu pourras à ton tour aller la lire directement et toute entière, car je vais très fortement la résumer, la condenser, sinon on y serait encore demain.
 
Oui, oui, Mârco Valdo M.I., tu as raison. Dis-moi qui a écrit cette belle histoire...
 
Et bien, Lucien mon ami l'âne plein de curiosité, tu te souviendras sans doute, car tu as une mémoire d'âne, qui soit dit entre parenthèses vaut bien celle de l'éléphant – même si ce dernier, selon Alexandre Vialatte, est irréfutable. Et plus encore, s'il s'agit de la tienne qui teint le coup depuis la plus haute Antiquité. Tu n'es pas Lucien, Lucius, Loukos... pour rien. Donc, disais-je, tu te souviendras que note blog a commencé par une citation d'un certain Piero Calamandrei et bien, c'est lui qui m'a fait connaître l'histoire que je vais te raconter.
 
Commence, commence, je suis très impatient, dit Lucien l'âne en secouant tout son corps comme s'il était atteint de la maladie du mouton ou de la danse de Saint Gui.
 
Bon alors, tu écoutes et je raconte. En fait, je reprends presque intégralement le passage de son passage sur Rome, tel qu'il figure – en italien – dans le récit de Calamandrei.
 
Le soir du 3 octobre 1931, « an IX de l’Ère fasciste », après le coucher du soleil, les passants qui peuplaient encore les rues centrales de Rome eurent la surprise d’entendre au-dessus de leur tête le ronflement d’un moteur et de découvrir dans le ciel du crépuscule un petit aéroplane de tourisme, blanc et rouge, qui tournaient en cercles toujours plus bas. Place Venezia, Corso, Palais Chigi ; sur l’escalier de la Trinité des Monts, il parut presque qu’il remontait les marches, tant il volait bas. Son passage laissait derrière lui une traînée de feuillets blancs, tournoyant dans l’air. Les allées du Pincio et de la Villa Borghèse en furent recouvertes ; le jardin du Quirinal en fut blanchi comme par la neige. Il volait si bas qu’il paraissait reconnaître ses objectifs et qu’il avait le temps de viser juste ; il en lança sur les spectateurs d’un cinéma à ciel ouvert, sur les tables d’un café bondé de la place. Ce fut un spectacle d’acrobaties des plus audacieuses qui remplit d’admiration et d’excitation ceux qui en furent les témoins. Les rues de la ville où les tracts tombaient furent soudain agitées : après avoir lu les premières lignes, les gens s’aperçurent que c’était bien autre chose que des feuillets de publicité commerciale, comme certains l’avaient d’abord cru.
Sur ces billets, on lisait des mots qui, en ce temps-là, paraissaient venir d’un autre monde.
« Citoyens… jusqu’à quand tolèrerez-vous l’homme qui tient en esclave l’Italie entière ?... etc... », je te l'ai déjà dit.
 
Oui, oui, je me souviens très bien, dit l'âne figé dans une posture d'arrêt tellement il est concentré et passionné par le récit.
 
Alors, dit Mârco Valdo M.I., il faut savoir que :
Depuis de nombreuses années, on ne lisait plus en Italie des mots de ce calibre.
Les gens poursuivaient en courant les feuillets qui tournoyaient en l’air, ils les lisaient avec des yeux humides, avec le cœur qui battait ; les feuillets passaient de main en main. Mais les plus prudents les déchiraient par peur d’être vus par un espion… Cette très audacieuse acrobatie aérienne dura presque une demi-heure ; furent lancés sur Rome ainsi plus de quatre-cent mille tracts.
 
Quatre-cent mille tracts, dit l'âne en levant le front. C'est énorme.
 
Oui, certainement, dit Mârco Valdo M.I., et cependant, c'est peu, car Rome était déjà une grande ville et aujourd'hui, elle compte des millions d'habitants. Avant d'aller plus loin dans le récit, je veux te signaler qu'à partir de maintenant, je ne ferai plus de citation directe du récit d'origine, mais que je vais suivre son cours et essayer de t'en donner une idée, mais à ma manière. Évidemment, libre à toi d'aller lire l'original, en italien. Un très beau livre intitulé Hommes et villes de la Résistance.
 
 
Peut-être, si je peux, si tu m'en laisses le temps...
 
Pour en revenir à l'histoire, celui qui a réalisé cet authentique exploit, il s'appelait Lauro De Bosis. Il était le fils d'un poète et poète lui-même. Il avait à peine trente ans au moment de cet exploit qui tu le verras se termine tragiquement pour lui. En fait, il s'est lancé dans cette action d'un certain point de vue désespérée et de l'autre, pleine d'espoir car il n'avait pas supporté l'avilissement de son pays.
 
On le comprend, nous autres les ânes, voir son pays et son peuple, bref, les gens avec qui l'on vit, se perdre ainsi dans une course avide et écraser les autres, les mépriser pour le faire, c'est assez insupportable.
 
Le plus curieux, dit Mârco Valdo M.I., c'est qu'il avait écrit deux ou trois ans auparavant, un poème – qui lui avait valu un prix international, sur le vol d'Icare et sa fin tragique. Mais tu sais, les poètes ont comme un sens caché, une prescience incroyable, parfois. Tu connais l'histoire d'Icare, fils de Dédale, qui pour échapper au Minotaure (le taureau de Minos) , s'envola du labyrinthe et ayant volé avec trop d'enthousiasme, s'écrasa en liberté dans la mer Égée.
 
Quoi, dit Lucien l'âne, il avait prévu, pressenti ce qui allait lui arriver ? Il savait en quelque sorte qu'il allait mourir dans cette aventure et l'a quand même tentée... Il était suicidaire de tempérament ou quoi ?
 
Pas du tout, dit Mârco Valdo M.I., c'était un homme joyeux et serein, heureux de vivre, plus fait pour la joie que pour la douleur. Mais, en effet, il renonça à son bonheur, à sa jeunesse, à la poésie, à l’amour, à la vie pour aller volontairement à la rencontre de sa mort... Car en Italie, il y avait le fascisme et il sentait en lui-même, dans son cœur et sur sa peau d'Italien, le poids de cette honte.
Une honte difficile à supporter, mais le pire était que La plupart des gens se résignaient, acceptaient, vivaient au jour le jour ; il paraissait que désormais, il n’y eut plus rien à faire. Le ridicule tyran se dressait engoncé et bombant le torse dans l’acquiescement général ; le roi parjure acceptait d’être à ses ordres ; le pontife l’appelait l’ « homme de la Providence » ; les chefs des grands démocraties l’adulaient en montrant qu’ils le prenaient au sérieux. Sur l'Italie, se répandait le silence désespéré de l’irrémédiable bassesse.
 
Mais, dit l'âne Lucien qui tournait et retournait la tête tant il était ému, cela ressemble terriblement à ce qui se passe aujourd'hui, au roi près. Le nouveau maître de l'Italie bombe le torse sous sa cravate, il a la peau tellement tendue que je me demande si comme le chameau, lorsqu'il ferme la paupière, il n'ouvre pas le...
 
Mais enfin, Lucien, dit Mârco Valdo M.I.. Que racontes-tu là ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire de chameau ?
 
Quoi, Mârco Valdo M.I., tu ne connais pas la chanson du chameau dans le désert... Je te la chante, juste ce passage : Le chameau dans le désert a la peau tellement tendue, que lorsqu'il ferme la paupière, il ouvre le trou de son cul.
 
Lucien, dit Mârco Valdo M.I., voyons, tu me semble bien grivois...
 
Bon, bon, d'accord, dit l'âne en laissant échapper un son de trompette, mais pratiquement, ça a dû être une aventure terriblement difficile à mener.
 
Évidemment. Il lui a fallu d'abord trouver les moyens pour acheter un avion – il devra même en acheter deux et apprendre à le conduire. Il lui fallait des moyens énormes. Du moins, à l'échelle individuelle, ce sera une autre chose lorsque des pays entiers se lanceront dans l'aventure. Mais il fallait absolument un avion, il n'y avait pas d'autre moyen de faire ce qu'il avait décidé de faire. D'ailleurs, si tu veux mon avis, il anticipait sur ce qui allait suivre quelques dix années plus tard quand les Alliés allaient inonder les villes occupées par les Allemands de tracts et bien sûr aussi, de bombes. Là, à ce moment, il y aura des avions par centaines, par milliers et pas des petits coucous comme le sien, mais quand même, le courage de cet homme seul...
 
Oh oui, dit l'âne Lucien, il lui en a fallu du courage, de la patience, de la ténacité, de la volonté, de l'audace aussi. Et aussi, beaucoup d'intelligence... Bien sûr, il y en a eu beaucoup d'autres qui ont eu du courage, de la ténacité... Il y en a eu beaucoup d'autres qui sont morts pour effacer cette honte de la terre. Mais ce virus a l'air plus tenace qu'il n'y paraissait et le voici qui, non seulement a survécu, mais même a repris du poil de la bête et est revenu se pavaner sur les places publiques... Mais continue l'histoire de Lauro, je t'en prie.
 
Alors pour gagner ces sommes considérables dont il avait l'impérieux besoin, à Paris où il s’était réfugié, il se fit portier et téléphoniste dans un hôtel et avec les économies faites de cette façon, il réussit à acquérir un avion et les notions élémentaires nécessaires pour le piloter.
En plus, comme tu l'imagines bien, son projet devait rester secret et devait échapper à la vigilance des sbires de Mussolini qui surveillaient et faisaient abattre au besoin, même à l'étranger, tous ceux qui pouvaient être opposés au régime. En avril, il commença à apprendre l’utilisation de l’avion sur un terrain privé à côté de Versailles. Le 24 mai, il fit son premier vol en solo. Mais il se sentait surveillé ; alors, il se transféra à Londres sous un faux nom. Il arriva le 11 juillet en Corse à l’endroit choisi, mais il se brisa une aile à l’atterrissage, en éparpillant les feuilles de propagande qui y étaient déjà chargées. Son entreprise était ruinée ; mais ce qui est pire, c’est que par la publicité qu’eut cet incident, son projet n’était plus secret.
 



 
 
Cette fois, il alla en Allemagne. Il réussit à acheter un autre avion. Ensuite, il a fallu brouiller les pistes. Les deux mécaniciens allemands amenèrent l’appareil à Cannes à la date fixée du 2 octobre. Le 3 octobre, l'avion passa de l’aéroport de Cannes à celui de Marignane près de Marseille ; de là, à trois heures de l’après-midi, avec une expérience de seulement sept heures et demie de vol, Lauro de Bosis, seul sur ce petit avion blanc et rouge, prit son envol vers Rome.
Mais le jour où il s’envola, il avait posté, en l’adressant à son ami Ferrari, une espèce de compte-rendu anticipé de son entreprise et de sa mort, qu’il avait écrit en français dans la nuit du 2 au 3 et qu’il avait lui-même intitulée Histoire de ma mort.
Il commence d’un ton calme, presque blagueur : « Demain à trois heures sur un pré de la Côte d’Azur, j’ai rendez-vous avec Pégase. Pégase est le nom de mon aéroplane ; il a la croupe rouge et les ailes blanches… »
 
« … Vivant ou mort, j’ai juré d’y arriver. Ma mort (quoique importune pour moi personnellement qui ai encore tant ce choses à accomplir) ne pourra qu’accroître le succès de mon vol. Étant donné que les dangers sont surtout au retour, elle pourra advenir seulement quand j’aurai lancé du ciel mes 400.000 lettres, qui ne pourront mieux être recommandées qu’ainsi.
« Après tout, il s’agit de donner un petit exemple d’esprit civique et d’attirer l’attention de mes concitoyens sur l’irrégularité de leur situation.
... Il se fait que personne ne prend le fascisme au sérieux. ...
« C’est une erreur. Il faut mourir. J’espère qu’après moi, de nombreux autres me suivront et réussiront enfin à secouer l’opinion publique. »
Il a fallu encore dix ans après sa mort, mais ensuite est venue la Résistance et des jeunes prêts à sacrifier leur vie par centaines et par milliers. Mille et mille, tout un peuple, des montagnes et des plaines, ils sont venus pour nettoyer l’Italie de la pestilence du fascisme.
...
L'Histoire de ma Mort finit par ces mots prémonitoires : « Ayant survolé à 4.000 mètres la Corse et l’île de Montecristo, j’arriverai à Rome vers huit heures du soir, après avoir parcouru le moteur coupé les vingt derniers kilomètres. Bien que je n’ai fait que sept heures et demie de vol en solo, si je tombe, ce ne sera pas par inexpérience du pilote. Mon appareil ne fait 150 kilomètres à l’heure et ceux de Mussolini en font 300. Il en a neuf cents et tous ont reçu l’ordre d’abattre à n’importe quel prix, à coups de mitrailleuse, tout appareil suspect. Pour peu qu’ils me connaissent, ils doivent savoir qu’après ma première tentative, je n’ai pas abandonné mon idée. Si mon ami Balbo a fait son devoir, ils doivent dès à présent être là à m’attendre. Tant mieux : je vaudrai plus mort que vivant. »
« Je vaudrai plus mort que vivant », ce sont des mots mystérieux, des paroles d’un autre monde comme la voix d'une conscience criant dans les moments de bassesse.

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