2
septembre 2008
Le Vol d'Icare au dessus de la Thyrénienne
« Citoyens…
jusqu’à quand tolèrerez-vous l’homme qui tient en esclave
l’Italie entière ? Il y a neuf ans, il vous donna à entendre
qu’il fallait sacrifier liberté et conscience pour avoir un
gouvernement fort et capable. Après neuf ans, vous vous apercevez
que vous avez non seulement le plus tyrannique et le plus corrompu,
mais aussi le plus banqueroutier de tous les gouvernements.
« Vous
avez renoncé à votre liberté pour vous voir retirer jusqu’au
pain ! », dit Mârco Valdo M.I. qui n'avait pas encore vu
arriver son ami Lucien l'âne, lequel avançait sur la pointe de ses
sabots.
Que
dis-tu là ? De quoi parles-tu ? De qui parles-tu ? Tu es bien
audacieux , Mârco Valdo M.I. mon ami, de dire pareilles choses du
gouvernement de l'Italie, dit l'âne Lucien en écoutant les yeux
ronds et les oreilles dressées comme deux fusées vers le ciel, tous
pavillons grands ouverts. Je ne dis pas que ce que tu dis là soit
faux, loin de là, ça me paraît tout à fait exact, mais quand
même, il faut oser. Imagine un peu qu'on t'entende. Il faut être
prudent. L'histoire nous a appris qu'avec ces gens-là, on prend
d'énormes risques quand on dit la vérité aussi crûment.
Et
oui, mon ami Lucien l'âne aux pensées philosophiques et aux
prudences de Sioux, je dis tout cela et même, j'ajoute ceci :
« Qui
que tu sois, tu pestes certainement contre la famine et tu en ressens
toute la honte servile. Mais aussi bien, tu es responsable de ta
propre inertie. Ne te cherche pas une illusoire justification en te
disant qu’il n’y a rien à faire. Ce n’est pas vrai. Tous les
hommes de courage et d’honneur travaillent en silence pour préparer
l’Italie libre… Aie foi en l’Italie et la liberté ! Le
défaitisme des Italiens est la véritable base du régime... Les
nouveaux oppresseurs sont plus corrompus et plus sauvages que les
anciens, mais ils tomberont également… »
Tu
ajoutes, dis-tu Mârco Valdo M.I., moi, je dirais volontiers que tu
en rajoutes et une fameuse couche, dit Lucien l'âne expérimenté et
qui en a vu bien d'autres. Encore une fois, tu dis tout haut ce que
bien des gens pensent tout bas, mais dans l'histoire, il ne manque
pas d'exemples pour démontrer que ceux qui avaient un langage si
clair et si franc peuvent s'attendre à de très méchantes
représailles. Il est vrai aussi que ce sont des gens qui osent dire
les choses qui finissent par rendre l'air respirable. Même pour
nous, les ânes. Et pour l'instant, en effet, en Italie, il est temps
de rendre l'air un peu respirable tellement la fatuité y est
étouffante.
J'en
rajouterai encore, crois-moi, mon ami Lucien quand je te raconterai
l'histoire du jour. Car ce que tu viens d'entendre, ce n'est pas moi
qui le dis, quoique j'y souscrive pleinement et en plus, ce n'est pas
de maintenant que date ce texte. Je t'accorde qu'il convient
parfaitement pour la situation actuelle et que mutatis mutandis, on
est dans des circonstances similaires, mais ces propos datent des
années 1930 et figuraient dans un tract lancé sur Rome, in illo
tempore, en ce temps-là.
Ah,
ah, fit l'âne singeant Bosse-de-Nage, ce qu'il fait chaque fois
qu'il est un peu désarçonné (ce qui est quand même curieux pour
un âne), ce n'est pas d'aujourd'hui ce discours, comme c'est
curieux, je croyais vraiment que tu parlais du gouvernement actuel de
l'Italie, du régime actuel. Et quoi, mon ami Mârco Valdo M.I., il y
a me semble-t-il , si j'en crois ce que tu viens de me dire, il y
aurait eu un texte, mis sous forme de tract et lancé sur Rome... Et
comment cela ? Avec des pigeons, un ballon dirigeable, du haut d'une
tour...
C'est
presque ça, mon ami Lucien, âne persifleur, ce tract a été lancé
d'un petit avion et ce fut un des exploits les plus étonnants de
l'histoire de ces années-là. Et c'est précisément, cette aventure
que je vais te raconter. Je le fais car si tu t'en souviens, j'ai
choisi comme devise personnelle : Ora e sempre : Resistenza ! Car
telle est la devise de Mârco Valdo M.I., que je résume parfois en
bas des lettres, juste avant la signature en OsR.
Ah
oui, dit l'âne en balançant énergiquement la queue de plaisir,
j'aimerais bien connaître cette histoire et savoir qui est l'homme
ou la femme ou le groupe qui a monté une telle opération.
D'abord,
mon bon ami Lucien, je vais te révéler ma source, te dire qui m'a
raconté cette histoire, de sorte que tu pourras à ton tour aller la
lire directement et toute entière, car je vais très fortement la
résumer, la condenser, sinon on y serait encore demain.
Oui,
oui, Mârco Valdo M.I., tu as raison. Dis-moi qui a écrit cette
belle histoire...
Et
bien, Lucien mon ami l'âne plein de curiosité, tu te souviendras
sans doute, car tu as une mémoire d'âne, qui soit dit entre
parenthèses vaut bien celle de l'éléphant – même si ce dernier,
selon Alexandre Vialatte, est irréfutable. Et plus encore, s'il
s'agit de la tienne qui teint le coup depuis la plus haute Antiquité.
Tu n'es pas Lucien, Lucius, Loukos... pour rien. Donc, disais-je, tu
te souviendras que note blog a commencé par une citation d'un
certain Piero Calamandrei et bien, c'est lui qui m'a fait connaître
l'histoire que je vais te raconter.
Commence,
commence, je suis très impatient, dit Lucien l'âne en secouant tout
son corps comme s'il était atteint de la maladie du mouton ou de la
danse de Saint Gui.
Bon
alors, tu écoutes et je raconte. En fait, je reprends presque
intégralement le passage de son passage sur Rome, tel qu'il figure –
en italien – dans le récit de Calamandrei.
Le
soir du 3 octobre 1931, « an IX de l’Ère fasciste »,
après le coucher du soleil, les passants qui peuplaient encore les
rues centrales de Rome eurent la surprise d’entendre au-dessus de
leur tête le ronflement d’un moteur et de découvrir dans le ciel
du crépuscule un petit aéroplane de tourisme, blanc et rouge, qui
tournaient en cercles toujours plus bas. Place Venezia, Corso, Palais
Chigi ; sur l’escalier de la Trinité des Monts, il parut
presque qu’il remontait les marches, tant il volait bas. Son
passage laissait derrière lui une traînée de feuillets blancs,
tournoyant dans l’air. Les allées du Pincio et de la Villa
Borghèse en furent recouvertes ; le jardin du Quirinal en fut
blanchi comme par la neige. Il volait si bas qu’il paraissait
reconnaître ses objectifs et qu’il avait le temps de viser juste ;
il en lança sur les spectateurs d’un cinéma à ciel ouvert, sur
les tables d’un café bondé de la place. Ce fut un spectacle
d’acrobaties des plus audacieuses qui remplit d’admiration et
d’excitation ceux qui en furent les témoins. Les rues de la ville
où les tracts tombaient furent soudain agitées : après avoir
lu les premières lignes, les gens s’aperçurent que c’était
bien autre chose que des feuillets de publicité commerciale, comme
certains l’avaient d’abord cru.
Sur ces
billets, on lisait des mots qui, en ce temps-là, paraissaient venir
d’un autre monde.
« Citoyens…
jusqu’à quand tolèrerez-vous l’homme qui tient en esclave
l’Italie entière ?... etc... », je
te l'ai déjà dit.
Oui,
oui, je me souviens très bien, dit l'âne figé dans une posture
d'arrêt tellement il est concentré et passionné par le récit.
Alors,
dit Mârco Valdo M.I., il faut savoir que :
Depuis
de nombreuses années, on ne lisait plus en Italie des mots de ce
calibre.
Les gens
poursuivaient en courant les feuillets qui tournoyaient en l’air,
ils les lisaient avec des yeux humides, avec le cœur qui battait ;
les feuillets passaient de main en main. Mais les plus prudents les
déchiraient par peur d’être vus par un espion… Cette très
audacieuse acrobatie aérienne dura presque une demi-heure ;
furent lancés sur Rome ainsi plus de quatre-cent mille tracts.
Quatre-cent
mille tracts, dit l'âne en levant le front. C'est énorme.
Oui,
certainement, dit Mârco Valdo M.I., et cependant, c'est peu, car
Rome était déjà une grande ville et aujourd'hui, elle compte des
millions d'habitants. Avant d'aller plus loin dans le récit, je veux
te signaler qu'à partir de maintenant, je ne ferai plus de citation
directe du récit d'origine, mais que je vais suivre son cours et
essayer de t'en donner une idée, mais à ma manière. Évidemment,
libre à toi d'aller lire l'original, en italien. Un très beau livre
intitulé Hommes et villes de la Résistance.
Peut-être,
si je peux, si tu m'en laisses le temps...
Pour
en revenir à l'histoire, celui qui a réalisé cet authentique
exploit, il s'appelait Lauro De Bosis. Il était le fils d'un poète
et poète lui-même. Il avait à peine trente ans au moment de cet
exploit qui tu le verras se termine tragiquement pour lui. En fait,
il s'est lancé dans cette action d'un certain point de vue
désespérée et de l'autre, pleine d'espoir car il n'avait pas
supporté l'avilissement de son pays.
On
le comprend, nous autres les ânes, voir son pays et son peuple,
bref, les gens avec qui l'on vit, se perdre ainsi dans une course
avide et écraser les autres, les mépriser pour le faire, c'est
assez insupportable.
Le
plus curieux, dit Mârco Valdo M.I., c'est qu'il avait écrit deux ou
trois ans auparavant, un poème – qui lui avait valu un prix
international, sur le vol d'Icare et sa fin tragique. Mais tu sais,
les poètes ont comme un sens caché, une prescience incroyable,
parfois. Tu connais l'histoire d'Icare, fils de Dédale, qui pour
échapper au Minotaure (le taureau de Minos) , s'envola du labyrinthe
et ayant volé avec trop d'enthousiasme, s'écrasa en liberté dans
la mer Égée.
Quoi,
dit Lucien l'âne, il avait prévu, pressenti ce qui allait lui
arriver ? Il savait en quelque sorte qu'il allait mourir dans cette
aventure et l'a quand même tentée... Il était suicidaire de
tempérament ou quoi ?
Pas
du tout, dit Mârco Valdo M.I., c'était un homme joyeux et serein,
heureux de vivre, plus fait pour la joie que pour la douleur. Mais,
en effet, il renonça à son bonheur, à sa jeunesse, à la poésie,
à l’amour, à la vie pour aller volontairement à la rencontre de
sa mort... Car en Italie, il y avait le fascisme et il sentait en
lui-même, dans son cœur et sur sa peau d'Italien, le poids de cette
honte.
Une
honte difficile à supporter, mais le pire était que La plupart des
gens se résignaient, acceptaient, vivaient au jour le jour ; il
paraissait que désormais, il n’y eut plus rien à faire. Le
ridicule tyran se dressait engoncé et bombant le torse dans
l’acquiescement général ; le roi parjure acceptait d’être
à ses ordres ; le pontife l’appelait l’ « homme de la
Providence » ; les chefs des grands démocraties
l’adulaient en montrant qu’ils le prenaient au sérieux. Sur
l'Italie, se répandait le silence désespéré de l’irrémédiable
bassesse.
Mais,
dit l'âne Lucien qui tournait et retournait la tête tant il était
ému, cela ressemble terriblement à ce qui se passe aujourd'hui, au
roi près. Le nouveau maître de l'Italie bombe le torse sous sa
cravate, il a la peau tellement tendue que je me demande si comme le
chameau, lorsqu'il ferme la paupière, il n'ouvre pas le...
Mais
enfin, Lucien, dit Mârco Valdo M.I.. Que racontes-tu là ? Qu'est-ce
que c'est que cette histoire de chameau ?
Quoi,
Mârco Valdo M.I., tu ne connais pas la chanson du chameau dans le
désert... Je te la chante, juste ce passage : Le chameau dans le
désert a la peau tellement tendue, que lorsqu'il ferme la paupière,
il ouvre le trou de son cul.
Lucien,
dit Mârco Valdo M.I., voyons, tu me semble bien grivois...
Bon,
bon, d'accord, dit l'âne en laissant échapper un son de trompette,
mais pratiquement, ça a dû être une aventure terriblement
difficile à mener.
Évidemment.
Il lui a fallu d'abord trouver les moyens pour acheter un avion –
il devra même en acheter deux et apprendre à le conduire. Il lui
fallait des moyens énormes. Du moins, à l'échelle individuelle, ce
sera une autre chose lorsque des pays entiers se lanceront dans
l'aventure. Mais il fallait absolument un avion, il n'y avait pas
d'autre moyen de faire ce qu'il avait décidé de faire. D'ailleurs,
si tu veux mon avis, il anticipait sur ce qui allait suivre quelques
dix années plus tard quand les Alliés allaient inonder les villes
occupées par les Allemands de tracts et bien sûr aussi, de bombes.
Là, à ce moment, il y aura des avions par centaines, par milliers
et pas des petits coucous comme le sien, mais quand même, le courage
de cet homme seul...
Oh
oui, dit l'âne Lucien, il lui en a fallu du courage, de la patience,
de la ténacité, de la volonté, de l'audace aussi. Et aussi,
beaucoup d'intelligence... Bien sûr, il y en a eu beaucoup d'autres
qui ont eu du courage, de la ténacité... Il y en a eu beaucoup
d'autres qui sont morts pour effacer cette honte de la terre. Mais ce
virus a l'air plus tenace qu'il n'y paraissait et le voici qui, non
seulement a survécu, mais même a repris du poil de la bête et est
revenu se pavaner sur les places publiques... Mais continue
l'histoire de Lauro, je t'en prie.
Alors
pour gagner ces sommes considérables dont il avait l'impérieux
besoin, à Paris où il s’était réfugié, il se fit portier et
téléphoniste dans un hôtel et avec les économies faites de cette
façon, il réussit à acquérir un avion et les notions élémentaires
nécessaires pour le piloter.
En
plus, comme tu l'imagines bien, son projet devait rester secret et
devait échapper à la vigilance des sbires de Mussolini qui
surveillaient et faisaient abattre au besoin, même à l'étranger,
tous
ceux qui pouvaient être opposés au régime. En avril, il commença
à apprendre l’utilisation de l’avion sur un terrain privé à
côté de Versailles. Le 24 mai, il fit son premier vol en solo. Mais
il se sentait surveillé ; alors, il se transféra à Londres
sous un faux nom. Il arriva le 11 juillet en Corse à l’endroit
choisi, mais il se brisa une aile à l’atterrissage, en éparpillant
les feuilles de propagande qui y étaient déjà chargées. Son
entreprise était ruinée ; mais ce qui est pire, c’est que
par la publicité qu’eut cet incident, son projet n’était plus
secret.
Cette
fois, il alla en Allemagne. Il réussit à acheter un autre avion.
Ensuite, il a fallu brouiller les pistes. Les deux mécaniciens
allemands amenèrent l’appareil à Cannes à la date fixée du 2
octobre. Le 3 octobre, l'avion passa de l’aéroport de Cannes à
celui de Marignane près de Marseille ; de là, à trois heures
de l’après-midi, avec une expérience de seulement sept heures et
demie de vol, Lauro de Bosis, seul sur ce petit avion blanc et rouge,
prit son envol vers Rome.
Mais
le jour où il s’envola, il avait posté, en l’adressant à son
ami Ferrari, une espèce de compte-rendu anticipé de son entreprise
et de sa mort, qu’il avait écrit en français dans la nuit du 2 au
3 et qu’il avait lui-même intitulée Histoire de ma mort.
Il
commence d’un ton calme, presque blagueur : « Demain à
trois heures sur un pré de la Côte d’Azur, j’ai rendez-vous
avec Pégase. Pégase est le nom de mon aéroplane ; il a la
croupe rouge et les ailes blanches… »
« …
Vivant ou mort, j’ai juré d’y arriver. Ma mort (quoique
importune pour moi personnellement qui ai encore tant ce choses à
accomplir) ne pourra qu’accroître le succès de mon vol. Étant
donné que les dangers sont surtout au retour, elle pourra advenir
seulement quand j’aurai lancé du ciel mes 400.000 lettres, qui ne
pourront mieux être recommandées qu’ainsi.
« Après
tout, il s’agit de donner un petit exemple d’esprit civique et
d’attirer l’attention de mes concitoyens sur l’irrégularité
de leur situation.
...
Il se fait que personne ne prend le fascisme au sérieux. ...
« C’est
une erreur. Il faut mourir. J’espère qu’après moi, de nombreux
autres me suivront et réussiront enfin à secouer l’opinion
publique. »
Il a
fallu encore dix ans après sa mort, mais ensuite est venue la
Résistance et des jeunes prêts à sacrifier leur vie par centaines
et par milliers. Mille et mille, tout un peuple, des montagnes et des
plaines, ils sont venus pour nettoyer l’Italie de la pestilence du
fascisme.
...
L'Histoire
de ma Mort finit par ces mots prémonitoires : « Ayant
survolé à 4.000 mètres la Corse et l’île de Montecristo,
j’arriverai à Rome vers huit heures du soir, après avoir parcouru
le moteur coupé les vingt derniers kilomètres. Bien que je n’ai
fait que sept heures et demie de vol en solo, si je tombe, ce ne sera
pas par inexpérience du pilote. Mon appareil ne fait 150 kilomètres
à l’heure et ceux de Mussolini en font 300. Il en a neuf cents et
tous ont reçu l’ordre d’abattre à n’importe quel prix, à
coups de mitrailleuse, tout appareil suspect. Pour peu qu’ils me
connaissent, ils doivent savoir qu’après ma première tentative,
je n’ai pas abandonné mon idée. Si mon ami Balbo a fait son
devoir, ils doivent dès à présent être là à m’attendre. Tant
mieux : je vaudrai plus mort que vivant. »
« Je
vaudrai plus mort que vivant », ce sont des mots mystérieux,
des paroles d’un autre monde comme la voix d'une conscience criant
dans les moments de bassesse.


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