12 décembre 2008
Elle
est bien belle ta surprise... Voilà que tu t'arranges pour me raconter
des histoires d'ânes... Comme si je n'en connaissais
pas déjà. Enfin, celle-là, je ne la connaissais pas et cet âne-là,
non plus. Enchanté de faire sa connaissance. C'est toujours plaisant de
voir comment on traite les ânes dans les histoires
d'hommes, dit Lucien l'âne à Mârco Valdo M.I..
C'est
bien pour ça que je te l'ai fait connaître, cette histoire
d'inondation. Pour ça et aussi, relativement aux événements
d'Italie. D'ailleurs, cette année et peut-être même à l'instant où
je te parle, il y a de grandes inondations en Italie. Et puis quand
même, à côté de cette affaire d'inondation, il y a toute
cette vie locale, ce mariage, ces moments dans le bistrot, les
relations avec les femmes... Elles ne sont pas ce que laisseraient
penser certaines idées convenues. J'aime assez, cette mise à nu
des réalités quotidiennes.
Mais enfin, Mârco Valdo M.I., dit Lucien l'âne en secouant la tête d'un air ironique, les hommes sont partout faits du même bois
ou de la même eau, ce qui sonnerait mieux en l'occurrence.
Oui,
tu as certainement raison. Du moins pour ce que j'en sais, dit Mârco
Valdo M.I.. Et puis, quand même, cette misère, cette
pauvreté... C'était au milieu du siècle dernier, rappelle-toi, cette
histoire. Il y a pas si longtemps. Mais ce qui me chiffonne, moi, c'est
que quand même, est-ce qu'on n'exagèrerait pas
maintenant ? Je veux dire dans ces pays-ci. Crois-moi, trop de biens
matériels, tue le bien. Mais à partir de quoi, de quand, y a-t-il trop ?
Voilà une des questions que je me pose, très souvent.
Et elle est pas facile, la réponse.
Moi,
dit Lucien l'âne en respirant un grand coup, moi, qui ai, comme tu le
sais, traversé bien des pays et bien des époques, moi,
qui ai vu bien des manières de vivre très variées, laisse-moi te
dire que je pense que tu as raison de te poser cette question. En fait,
elle est vitale... Elle est même au centre de la survie.
De notre survie, car même nous les ânes, on finira par y passer, à
cause de vos délires consommistes. Mais à propos, dis-moi, Mârco Valdo
M.I., que vas-tu me raconter aujourd'hui
?
Il
est facile de te répondre. Je vais te faire connaître la suite de cette
histoire d'inondation en Sardaigne, mon cher Lucien et
tu verras que l'âne, cette fois a un grand rôle à jouer. C'est vrai
et je te prie de m'en excuser, mais j'avais omis de signaler qu'il y
avait une deuxième partie à ce récit. Mais ne t'en fais
pas, comme à mon habitude, je reprendrai la fin de l'épisode
précédent de sorte que tu puisses raccrocher les wagons. Je n'insiste
pas plus, car je suis fatigué et j'ai déjà beaucoup travaillé
aujourd'hui.
En somme, dit Lucien l'âne, tout réjoui en agitant sa crinière de contentement, allons-y...
L'âne de Raffaele faisait la sieste sous le hangar, dans la courtille derrière la maison; à l'avant se trouvait la charrette
rafistolée, avec ses brancards levés.
"Pendant
que tu prépares l'âne, nous nous jetons quelque chose dans le corps",
décida Antonio, en allant droit à la porte du buffet.
Il trouva un saladier d'olives douces, un demi-pain et un morceau de
fromage noir avec des vers. Giovanni découvrit une dame-jeanne de
piquette et il se dépêcha de remplir un
pichet.
"Il
faudrait se bouger … avant que tout le village s'en aperçoive", suggéra
Antonio en se fourrant une poignée d'olives en bouche et
en en recrachant les noyaux au loin, en direction de la cheminée?
Les autres approuvèrent d'un signe de tête, en mastiquant du pain et du
fromage.
"L'âne est prêt", les informa peu après Raffaele, apparu sur le seuil avec l'animal bardé, tenu par la longe.
Antonio
dévisagea l'âne avec mépris : "Mais que diable lui donnes-tu à manger à
cette pauvre créature ? Des Notre Père et des Ave
Maria ?", demanda-t-il avec sarcasme.
L'autre le regarda avec appréhension. "Pourquoi ? Pourquoi ? Il ne te semble pas bien tenu, peut-être ?"
"Eh bien, bien tenu peut-être … je ne dis pas non. Mais il est faiblard; il est gracile comme un saint en pénitence…"
Les
autres rirent amusés. Raffaele parut s'offenser. Il avança avec son âne
jusqu'au milieu de la cuisine. Il le fit tourner à droite
et à gauche. "Regardez-le bien, mon petit bestiau ! Il n'est pas de
ceux qui s'asseyent à mi-côte, lui … Petit oui, mais…", il lui donna une
tape sur la croupe, "il est de ceux qui ont du biscuit
dans leur sac, celui-ci !"
"S'il est de ceux là, la bénédiction ne manque pas chez toi !", ricana Antonio, en suscitant une nouvelle hilarité.
Irrité, Raffaele éleva la voix :
"Écoute-moi bien toi, tu ne dois pas mépriser mon âne … Si tu veux vraiment le savoir, mon âne est de la race de don Peppino
!"
"Suffit
ainsi alors : je lève mon béret ! ", s'inclina ironique Antonio. Puis,
pour clore la discussion : "Il nous portera chance,
alors … nous ramènerons certainement un bœuf à la maison."
Une
fois le petit âne attaché à la charrette, il fut décidé de faire partir
Raffaele seul. Eux prendraient un autre chemin pour ne pas
donner l'éveil aux gens.
Ils se
retrouvèrent une heure plus tard aux abords de la digue rompue. Sur la
terre et sur les cailloux, il y avait des traces de
sang, des restes d'entrailles et des traces de roue.
"Quelqu'un a déjà fait une bonne pêche …", observèrent-ils avec une pointe d'envie.
L'eau
boueuse courait en gargouillant au travers de la brèche, en se reversant
sur les terres basses au sud du village. L'étendue
liquide grise était brisée par moments par une touffe de vert, par
une bande de terre affleurante. Des nuées de corneilles craillaient en
se disputant une place sur les branches dénudées d'un
figuier. Des amas d'herbes et de bambous, un vieil arbre pourri
arraché voyageaient au fil du courant qui semblait rapide là où se
trouvait auparavant le lit du fleuve.
"Vous
le connaissez bien cet endroit ? ", demanda Peppino, en retroussant ses
pantalons jusqu'aux cuisses "ne faut-il pas nager ici
?"
"De ce côté, c'est bas, sûr !", lui répondit Raffaele, qui, armé d'une longue perche avec un rostre lié au sommet, s'était déjà
aventuré dans l'eau en direction d'une rangée d'oponces à moitié recouverts. Les autres le suivaient.
"Ici nous sommes dans le jardin de zio Raimondo Ogheddu … ne sentez-vous pas les choux sous vos pieds ?"
"Je sens des choux et des radis…", blagua Antonio.
"Mais pour le moment qu'a-t-on à faire de légumes ? Nous devons trouver notre plat principal, là maintenant."
En
avançant avec circonspection, en tâtant le terrain avec leurs perches,
ils se divisèrent en deux d'un côté et deux de l'autre de la
haie.
"Attention
! Il y a quelque chose ici …", donna l'alarme Raffaele, en s'arrêtant à
côté d'un enchevêtrement de souches flottantes,
empêtrées dans les feuilles et les épines des oponces, entre
lesquels on entrevoyait une bosse de pelage roux.
Dès qu'ils furent à portée, ils tendirent leurs rostres.
"Merde ! Un chien mort et putréfié ! Voilà que tu as un trésor de napoléons 1!", s'indignèrent–ils déçus en crachant bruyamment vers Raffaele.
Ce fut
seulement deux heures plus tard – entretemps, pour tromper l'attente, un
d'eux avait plongé pour cueillir des choux – qu'ils
virent une masse flottante apparaître, s'approcher, décrire un
cercle ample, s'arrêter enfin, empêtrée avec d'autres débris, parmi les
branches d'un orme distant de cent mètres.
"Cette fois, nous y sommes !", se dirent-ils.
"Nous ne sommes nulle part ! Et qui va aller jusque là ? A cet endroit, il n'y a pas moins de trois mètres d'eau…", observa
Raffaele.
Leurs visages se rembrunirent.
"Bande
de couillons!", les secoua Antonio. "Va à la charrette, toi , que le
diable t'emporte et passe-moi la corde, que je vous fasse
voir, moi !" Et pendant ce temps, il enlevait rapidement de son dos
veste, pantalon et chemise jusqu'à rester en caleçon. Il enroula la
corde et la mit en bandoulière, entre l'épaule et
l'aisselle, tout en se dirigeant sans hésitation en direction de la
carcasse.
Quand l'eau lui arriva à la ceinture, il se jeta à la nage.
"Attention au courant!", lui crièrent-ils.
"Préparez plutôt le feu !", répondit-il, sans rompre le rythme rapide de ses brasses.
Quelques minutes après, à cheval sur les branches de l'orme, il fit un large geste de reconnaissance :
"Une
bouffe de première catégorie !", cria-t-il."Je me fais couper quelque
chose, s'il a plus d'un an ! Une bouffe chic !" Il fit un
nœud coulant, il le passa autour d'une jambe, il donna quelques
tractions jusqu'à retirer la charogne de son enlisement.
Il
nagea d'un bras, en tirant sa proie, encouragé par les hurlements
d'enthousiasme de ses compagnons, qui s'étaient avancés à sa
rencontre, en sautant hilares.
Ils
dépecèrent la bête, rejetèrent dans l'eau ses entrailles et sa peau. Ils
déposèrent les quartiers sur le fond du chariot; ils les
masquèrent soigneusement avec des branchages.
"Un
jeune poulain ! ", se frottait les mains Antonio, en pirouettant devant
la flamme pour se sécher; "Cette nuit, nous ferons la
fête, à la face de qui nous veut du mal !"
Dans la
maison d'Antonio, indépendamment de l'inondation, il n'y avait pas de
courant électrique. Ils chargèrent d'eau et de carbure
une lampe, l'allumèrent et la pendirent avec un crochet de fil de
fer à une poutre du plafond, dans la cuisine.
L'eau,
montée de niveau, s'était infiltrée dans l'entrée; la flaque
s'élargissait depuis la porte vers la chambre à coucher à droite
et la cuisine à gauche.
Dehors, la lumière du jour brillait encore vaguement.
Ils
avaient choisi d'un commun accord l'habitation d'Antonio : là, personne
ne les dérangerait; les voisins étaient partis déjà depuis
le matin, qui chez des parents de la zone haute, qui à l'école
maternelle, chez les sœurs.
Raffaele était sorti pour reconduire l'âne chez lui et pour faire un tour du village à la recherche de pain.
Peppino
s'occupait du bois : deux courtilles plus loin, sous un hangar de pieux
et de branchages, il découvrit un tas de fagots de
ciste. En deux voyages, il en entassa sept ou huit sur le pavement, à
côté de la cheminée.
Antonio découpait la viande et l'enfilait sur les brochettes, en la saupoudrant de sel.
Giovanni s'essoufflait à allumer un petit tas de brindilles avec une poignée de paille humide.
"Même
pas un morceau de papier, dans cette maudite baraque ! On ne dirait
certainement pas le bureau d'un recteur, non ! tout rempli
de livres, de cahiers et d'images ! …", grommela-t-il, en essuyant
avec le bras ses yeux en larmes.
"Certainement que le matériel ne lui manque pas à lui… Il en a jusque dans ses chiottes… C'est quelqu'un au derrière délicat,
celui-là. Il utilise toujours du papier, et du fin…", intervint Antonio.
Ils étendirent les nattes et ils s'assirent.
"C'est
là, qu'est la vie ! … Fais gaffe, salaud de Judas ! le feu est trop
vif…", hurla Antonio. Raffaele éloigna les morceaux de bois
avec le tisonnier.
Antonio contrôla la cuisson en appréciant :
"Juste à point…", dit-il. Il prit une brochette, il la mit pointe vers le bas sur la natte, il en fit glisser la viande.
La pluie recommença. Ils l'entendirent crépiter plaisamment sur les roseaux du toit.
"Musique, maestro !", s'exclama Peppino, mis de bonne humeur; et, en se soulevant de travers sur une main, il accompagna le
tambourinement de la pluie avec trois ou quatre de ses bruits.
"Belle éducation…", le réprimanda Antonio, en feignant une face indignée; "tu peux l'emporter chez les messieurs !"
Peppino mordit un bout de rôti, en ronchonnant :
"Au diable, les messieurs … Tu crois qu'ils sont propres comme ils ont l'air quand on les regarde du dehors ? Oublions les
messieurs…"
A onze heures, ils finirent le vin, mais il restait encore un demi-cheval.
"Avec toute cette grâce de Dieu … et la fête est finie !", murmura consterné Giovanni, en renversant la fiasque.
"Je suis une créature ainsi faite: mon manger tourne à poison, si je ne mets pas par dessus deux doigts de vin."
"A qui tu le dis… Je dois avoir un dérangement de l'estomac. La nourriture grasse sans vin me revient dans la bouche."
"Eh bien, peut-être que vous n'y croirez pas … à moi, l'eau fait venir des évanouissements…"
"Et oui, le proverbe des anciens le dit bien : l'eau aux fleurs et le vin aux chrétiens !"
"Daï,
daï … les discussions sont belles et longues. Ici, il faut faire quelque
chose", intervint décidé Antonio. Puis, en regardant
Raffaele fixement dans les yeux, il demanda : "Tu es un véritable
ami, non ?"
"Comment non ? J'ai même amené l'âne…"
"L'âne
ne se boit pas … l'âne tu peux aussi bien l'emmener dans ton lit pour ce
qui nous importe…", dit Peppino qui avait compris à
quoi tendait le discours d'Antonio.
"Toi là
tout de suite, mon beau Raffaele, tu es de ceux qui saluent leurs amis
avec une excuse, ciao, bonne nuit, qui se renferment
seuls solitaires chez eux et se saoulent en cachette …", harcela
Antonio.
"Oui,
tout comme le faisait le chanoine Rosas, pour ne pas se faire voir des
gens, enfermé dans la sacristie… Après il allait remettre
sur la place de l'église devant les gens", intervint Giovanni.
"Ah, tu es de ceux-là ! … Éhonté ! Quelle race d'amis nous avons…", appuya Peppino.
Les trois se turent, en montrant une face affligée et indignée.
Raffaele, impatienté, se leva de la natte où il était accroupi.
"A la bonne heure ! tu te lèves, donc ! … et tu te bouges ! tu es encore ici ?" Antonio lui donna une bourrade
d'encouragement.
Raffaele se dirigea en titubant vers la porte de sortie.
Ses larges pieds déchaussés s'arrêtèrent, trépignèrent indécis dans l'eau qui inondait à présent toute l'entrée.
"Tu ne voudrais pas la conserver jusque Pâques, cette demi-dame-jeanne !"
"Mais c'est déjà du vinaigre … Dépêche-toi! Tu n'es pas encore revenu ?"
Raffaele
reparut après une demi-heure avec le récipient à l'épaule. Les trois
coururent pour le décharger du poids : "Et quel diable
tu nous as ramené!"
Raffaele se tenait sur la porte de la cuisine, immobile, avec son visage hagard.
"Et bien, tu es tombé paralysé ?", lui demandèrent les autres, tandis qu'ils débouchaient la dame-jeanne et remplissaient le
pichet.
Peppino jeta un demi-fagot sur les braises. La pièce s'illumina d'une lueur rougeâtre, violente.
"Rappelle-toi qu'à rester à l'arrêt comme ça d'autres en sont morts !", l'apostropha Antonio, fâché.
"On peut savoir ce qui t'a pris ?"
Raffaele ouvrit finalement la bouche :
"En
bas, au village, il en est tombé cinq … dans une, Antioco y est resté,
Antioco su Puxi, avec son petit garçon. Il était retourné
pour reprendre de la nourriture …Ils les ont sortis il y a peu. Je
les ai même vus, sur le chariot, avec le prêtre et le caporal-chef…"
Ils baissèrent la tête, muets.
"Antioco,
quel idiot !" Peppino rompit le silence, en frappant d'un poing rageur
sur la natte. "La fin de l'imbécile … pour sauver
quoi ?"
"Un
homme grand comme lui…", éclata juste après Giovanni, en serrant les
poings; "se fier ainsi… à ces murs de terre !" Et il se versa
à boire.
"Laisser
tomber, maintenant … Chacun son destin. Buvons, maintenant… et tenez le
feu vif", dit Antonio; mais sa voix, qui voulait être
impavide, résonnait sourdement.
Raffaele continuait à rester à l'arrêt sur le seuil.
"Ah !
Mais alors ce n'est pas fini ! … Tu veux proprement ruiner notre fête ?!
Va-y, crache ! Qu'as-tu d'autre dans le corps ?", hurla
Antonio.
"J'ai entendu le ban …", répondit l'autre.
Les trois le regardèrent la bouche bée.
"Le ban ?"
"Si, le ban du maire … il dit d'aller tous, avec des pioches et des pieux, pour ouvrir un canal vers la mer pour sauver le
village…"
Antonio éclata d'un rire aigu :
"Vous
avez entendu ? … Le ban. Pour sauver le village ! A présent, ils veulent
faire le canal …A présent que des hommes sont morts ! A
présent … Qu'il se le creuse lui-même son canal, à présent ! Nous
nous n'en avons pas de terres … Nous avons à manger et aussi à boire,
nous, à présent … Non ? Mangeons et buvons ! … Assieds-toi,
Raffaele, assieds-toi … Qu'attends-tu ? Assieds-toi. Et au diable le
maire ! Tant que durera l'inondation, il ne manquera pas à manger.? Tu
te moques bien du reste ?"
Ils jetèrent un autre fagot sur le feu et ils remirent le rôti au chaud.
L'eau, passée l'entrée, avançait lente, jusqu'à lécher leur natte.
1 napoléons : pièces de monnaie en or de vingt francs à l'effigie de Napoléon III, souvent
conservées comme trésor. Le napoléon est encore coté en Bourse.
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