vendredi 4 décembre 2015
Achtung Banditen ! (21)
Le balayeur
Lucien,
Lucien, dépêche-toi un peu. Viens ici, dit Mârco Valdo M.I.. J'ai
tout juste le temps de te raconter une histoire car je dois partir
ensuite.
Bonjour
quand même, mon ami Mârco Valdo M.I., dit Lucien l'âne en se
rapprochant de son interlocuteur. Je l'entends bien à ta voix que tu
es pressé. Mais alors, dis-moi vite de quelle histoire il s'agit,
car moi, je ne suis peut-être pas pressé, mais je suis impatient.
C'est tout à ton honneur, puisque je suis impatient d'entendre ton
histoire. Je meurs de curiosité, dis-moi, je t'en prie de quoi tu
vas me causer.
Mais,
bien sûr, Lucien que je vais te le dire. Et à l'instant, encore
bien. Voilà, tu te souviens que nous avions vu monter en l'air une
troupe de fascistes qui défilaient dans Rome en tenue de
nécrophiles.
Oui,
oui, dit l'âne tout guilleret, je me souviens très bien et je me
souviens aussi que les gens étaient assez contents de cette action
des partisans. Mais aussi, que les Allemands avaient finalement
interdit aux fascistes italiens d'encore défiler ou se manifester
dans Rome. Qu'on était le 10 mars et que vous aviez prévu une
action un peu plus tard, le 23 mars à l'occasion de l'anniversaire
de la création du Parti Fasciste au lei des deux actions simultanées
prévues au départ. Tu vois ainsi que je t'ai écouté et que j'ai
de la mémoire.
En
effet, dit Mârco Valdo M.I.. C'est exact. J'avais même laissé
entendre que l'attentat de la via Tomacelli était en quelque sorte
une répétition générale avant la pièce principale : l'attentat
de la via Rasella.
Tout
à fait. J'avais bien saisi tout ça. Et je suppose, dit l'âne en
faisant un sourire jusqu'à ses oreilles noires comme la poussière
de diamant sur l'établi du tailleur, que c'est la suite au prochain
épisode que tu m'annonçais que tu vas présenter maintenant.
C'est
précisément ce que je compte faire. Te souviens-tu, mon ami Lucien,
dit Mârco Valdo M.I., que le récit de notre gappiste était resté
un peu sur un vide. Il s'agissait de revoir les plans de bataille,
mais quel plan allait en surgir, quelle action... ? Personne ne le
savait. Rappelle-toi aussi qu'on est le 10 ou le 11 mars. Il faut
donc décider vite et tout préparer pour le 23 mars, une date
significative. Une date anniversaire et que fait-on à un
anniversaire ?
On
mange du gâteau, on offre des cadeaux, que sais-je ?, dit Lucien
l'âne en se grattant le crâne de son pied arrière droit en
tournant la tête de ce côté. On chante une chanson... ?
Oui,
on fait tout cela, mais souvent aussi, on ouvre une bonne bouteille
de champagne... On fait sauter son bouchon... Et là, nos amis vont
fêter cet anniversaire et faire sauter un fameux bouchon au nez des
Allemands. Tu me diras que c'est un joli cadeau... et je n'en
disconviendrai pas.
Malheureusement,
les Allemands qui manquèrent de savoir vivre, n'ont pas vraiment
apprécier la délicate attention qu'on leur avait réservée. Mais
revenons à l'action qui se prépare, au plan qui s'élabore, aux
matériels et aux hommes qui vont être engagés dans cette affaire.
Car ce n'est pas un homme seul qui a opéré ce jour-là. C'est toute
une équipe.
J'imagine,
dit l'âne en opinant du chef, j'imagine que ce ne pouvait être une
action individuelle.
Dans
l'absolu, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I., la chose était
possible. Regarde un peu l'action de De Bosis qui s'en vint seul
survoler Rome pour y jeter des feuillets incendiaires contre le
régime de la Mâchoire impériale et idiote. Même lui, il n'a pas
agi seul. Comment aurait-il pu réunir les fonds pour acquérir
plusieurs avions successifs, pour les mettre au point, pour imprimer
quatre cent mille tracts.... Il faut y ajouter les frais
d'apprentissage de pilotage – ce n'est pas pour rien, les voyages
en Angleterre, en Allemagne, en France... Bref, derrière tout ça,
il y avait une organisation et des moyens financiers. Je disais donc,
dans l'absolu, on peut très bien imaginer qu'un homme ou une femme
se soit mis dans la tête de faire sauter une bombe quelque part...
Il suffit somme toute de peu de choses... Et à la limite, comme De
Bosis, une personne un peu Kamikaze et hop, c'est parti. D'ailleurs,
tant qu'à périr en mer, De Bosis aurait tout aussi bien pu jeter
soin avion sur le siège du Parti fasciste ou le bureau de
Mussolini... À l'époque, on n'y avait sans doute pas encore pensé
à jeter des avions sur des cibles.
Oui,
oui, je t'entends bien, mon ami Mârco Valdo M.I.. Mais je t'en prie,
reviens à notre histoire, sinon, moi, je suis perdu.
Je
disais donc, dit Mârco Valdo M.I., que c'était toute une équipe
qui a opéré ce jour-là. En somme, c'était monté comme un
spectacle; il y avait une mise en scène et derrière celle-ci, il y
avait des accessoiristes, des costumiers, des acteurs, un metteur en
scène – deux mêmes : un metteur en scène romain, chargé du
spectacle vu du côté des partisans et un metteur en scène
allemand, chargé du spectacle du côté des SS. Le décor existait,
puisqu'on jouait en extérieur. Encore fallait-il mettre au point la
chorégraphie, distribué leur rôle aux acteurs, attribuer des
places, des parcours à chacun... C'est assez complexe. En e qui
concerne l'épisode de ce jour, il parlera surtout de la mise en
scène... vue du côté des partisans. On a perdu le carnet de notes
de l'officier SS , chargé de la mise en scène allemande et je pense
qu'il est trop tard pour aller le leur demander.
Oui,
je vois bien tout ça, dit l'âne en balançant sa queue avec
véhémence. Mais enfin, présenter toute cette histoire comme un
spectacle...
Ô,
Lucien mon bon ami, n'as-tu pas connaissance de l'excellent ouvrage
de Thomas de Quincey dont le titre va t'éclairer : « De
l'assassinat considéré comme un des beaux arts. » Et puis,
sans galéjer, la mise en place – tu vas le voir – d'un attentat
impliquant quand même sur le terrain une douzaine d'exécutants
nécessite une mise en scène fort précise. La comparaison n'est pas
réfutable. D'ailleurs, je te laisse juge. Pour que tu situes bien
l'affaire, je reprends quelques lignes avant.
Après
cette affaire, les Allemands interdirent à leurs camarades romains
de sortir seuls. Plus de manifestations publiques et dès lors, plus
de réunion à l'Adriano le 23 mars.
Nos
plans aussi, en conséquence, furent revus et nous décidâmes
d'attaquer seulement les Allemands.
Après
la vérification et l'approbation du commandement militaire, nous
passâmes à la réalisation pratique de notre plan.
Un
chariot d'immondices chargé de tolite serait placé à hauteur du
palais Tittoni. La réalisation de cette première partie de
l'attaque, qui était sans doute la plus importante, suscita parmi
nous de vives discussions pour le choix du gappiste chargé de la
mener à bien. Chacun de nous s'était offert et avait insisté pour
que cette tâche lui soit confiée.
La
décision fut renvoyée au commandement et Salinari désigna mon nom.
Salinari
et Calamandrei, qui seraient présents à l'action et la dirigeraient
personnellement, désignèrent aussi les autres camarades qui
devaient effectuer la seconde partie de l'attaque, pas moins
importante et pas moins risquée. Il s'agissait en fait de lancer des
bombes sur les Allemands déjà touchés par l'explosion de mon
chariot. Raoul Falcioni, Francesco Curreli et Silvio Serra furent
choisis.
Giuseppe
Garibaldi
Raoul
Falcioni était un tassinaro (taxi) romain, qui s'était déjà
distingué dans de nombreuses actions armées. Francesco Curreli
était un Sarde, ex-berger, ex-maçon, ex-émigré antifasciste en
Algérie, il avait fait la guerre d'Espagne dans les rangs
garibaldiens et de la Résistance en France. C'était un homme
merveilleux et modeste, sec et dur, simple et gentil comme savant
l'être les Sardes. Silvio Serra était aussi sarde; très jeune –
il avait 18 ou 19 ans – il faisait de la poésie. Il était
sensible et cultivé; il mourut plus tard en combat près
d'Alfonsine, comme fantassin de la division Cremona.
Les
autres gappistes Pasquale Balsamo, Fernando Vitagliano et Guglielmo
Blasi (qui nous trahira quelques jours plus tard), Carlo Salinari et
Franco Calamandrei accompliraient diverses actions de coordination et
de couverture.
L'engin
à mettre dans le chariot d'immondices fut préparé, comme à
l'habitude, par Giulio Cortini, sa femme, Laura Garroni, par Carla et
moi. Le chariot fut volé par Raoul Falcioni dans un dépôt que le
service de Propreté urbaine avait à côté du Colisée et il fut
porté de nuit dans la cantine de Duilio Grigioni, via Marc'Aurelio.
La tenue de balayeur nous fut donnée par un camarade du service de
Propreté urbaine.
La
tolite nous fut fournie, comme toutes les autres fois, par
l'organisation du Centre Militaire qui, par ses contacts avec
l'armée, avait plus de facilités que nous pour se fournir de
l'explosif. Douze kilos de tolite furent mies dans une caissette de
fer qui avait été préparée dans les ateliers de la Romana Gas. En
même temps que l'explosif, on mit des morceaux de fer dans la
caissette et celle-ci fut fermée avec un couvercle coulissant qui,
en pratique, la fermait hermétiquement. Elle était amorcée par un
détonateur à fulminate de mercure avec une mèche de 50 cm, qui
durait les 50 secondes que nous avions calculées.
Les
bombes qui devaient servir à l'équipe qui mènerait la seconde
attaque contre la colonne allemande étaient des obus de mortier
Brixia fournis par les officiers du Centre Militaire et transformés
en bombes à main.
Le
23 mars était une magnifique journée. Le soleil resplendissait
quand nous mîmes au point les dernières dispositions et les ultimes
éléments pour mener l'attaque.
Midi
sonna ; avec Carla, j'allai manger à la brasserie Dreher sur la
piazza Santi Apostoli, une vieille noble place parmi les plus belles
de Rome. Un serveur, qui nous connaissait, un camarade, nous
fournissait une repas;à prix fixe qui pour quelques lires arrivait à
remplir la panse surtout parce que noter camarade remplissait
plusieurs fois nos assiettes et faisait payer un seul repas. Nous
étions toujours affamés car en plus de la difficulté, commune à
tous, de trouver à manger, nous n'avions pas d'argent à suffisance.
Ce jour-là, à cette heure-là, la brasserie était déserte. À
peine mangé, nous sortîmes en vitesse. Sur la place, nous
rencontrâmes « Paolo », le commandant militaire de la
zone VIII, qui nous salua. Nous nous éloignâmes vers la via
Marc'Aurelio, où je devais me déguiser et prendre le chariot-bombe
que je pousserais jusqu'à la via Rasella.
Je
me changeai rapidement dans la cantine de Duilio. J'endossai sur mes
habits une grosse chemise de toile écrue bleu sombre. Je m'étais
mis en dessous une paire de vieux pantalons et de vieilles chaussures
vernies, très abîmées, lacées avec une ficelle rouge. J'enfonçai
sur ma tête une casquette à visière noire. Les nettoyeurs, alors,
portaient une casquette de tissu bleu, semblable à celle gris-vert
des soldats de la première guerre mondiale.
Nous
soulevâmes précautionneusement le chariot, avec l'engin déjà
prêt, et nous le transportâmes par les escaliers qui conduisaient
de la cantine au rez-de-chaussée. Je saluai les camarades et je
partis.
Au
dernier moment, autour de la caissette de fer contenant les douze
kilos de tolite, nous avions ajouté six kilos en vrac qui nous
avaient été passés. Le tout avait été recouvert d'un peu
d'immondices. Dans le chariot, un morceau de bois, qui montait du
fond par l'ouverture, servait de support à la mèche enroulée tout
autour comme une branche sèche.
Le
chariot brinquebalait sur les rues et sur le pavé. Je m'en allai
vers le Colisée.
Il
pouvait m'arriver, entre autres, et on m'avait mis en garde, que les
balayeurs des zones que je traverserais, ne me connaissant pas, me
posent des questions embarrassantes. De même, les inspecteurs du
service de Nettoyage pourraient m'arrêter pour contrôler les
raisons de mon déplacement. En fait, chaque balayeur avait un rayon
bien précis et les inspecteurs connaissaient personnellement et
contrôlaient les travailleurs de leur rayon. J'avais préparé une
réponse : « On m'a demandé d'aller chercher du ciment et je
vais le chercher; je me fais quelques lires. »
Le
chariot était fort pesant. Il était en métal avec un double bidon
rectangulaire. La tolite était placée dans le bidon arrière.
J'avais chaud sous la tunique bleue; je suais d'émotion et de
fatigue.
À
peine m'engageai-je sur la palace du Colisée que je tombai sur une
amie. Je tournai la tête. Je suis certain qu'elle ne pensa même pas
un instant que sous ce travestissement, ce pouvait être moi. Je
continuai à marcher, à pousser ce fatigant engin. Raoul Falcioni
m'escortait de loin. Je traversai la via del Impero et par le forum
Trajan et la via de Tre Cannelle, je grimpai vers le Quirinale. En
moi-même, je me disais, que nous aurions pu utiliser un chariot avec
un seul bidon. Il aurait fatigué moins. Quel besoin, y avait-il d'un
second bidon ?
Combien
de montées, il y a Rome ! Et ces montées, que j'étais habitué à
faire d'une traite sans effort à bicyclette, dans cette tension,
dans cette occasion, dans cette première chaleur de l'été, me
pesaient comme un effort surhumain. Ensuite, il y avait les pavés,
les sampietrini, qui faisaient plus belle ma ville que l'asphalte
anonyme, mais qui rendaient incertain et plus fatigant le cheminement
du véhicule que je poussais devant moi.
Au
Quirinale, deux balayeurs m'adressèrent la parole.
« Eh
! Mais que fais-tu par ici ? »
« Qu'est-ce
que ça peux te faire ? » , répondis-je, « je transporte
du ciment ».
Ils
se mirent à rire.
« Laisse
tomber, fais-nous voir les jambons ! » Ils s'étaient
approchés. En se moquant, ils tentèrent de soulever le couvercle
d'un des bidons, convaincus que je faisais du marché noir. Je les
engueulai, qu'ils s'occupent de leurs oignons. Ils recommencèrent à
rire et me laissèrent aller. Raoul s'est rapidement approché, mais
quand il vit que tout était résolu, il s'éloigna à nouveau.
J'entrai dans la via del Quirinale; j'étais sur le point d'arriver à
destination.
La
descente de la via Quattro Fontane me fatigua plus que les montées
que j'avais affrontées. Le chariot avait envie de se mettre à
courir et je devais le retenir pour ne pas le laisser s'enfuir.
J'abordai le tournant entre la via Quattro Fontane et la via Rasella
à allure réduite et je réussis à freiner, devant le palazzo
Tittoni, avec les pieds du chariot.
Je
plaçai le chariot pas contre le mur, mais vers le centre de la rue,
de sorte que la colonne allemande fut contrainte à faire un coude
autour de celui-ci, et j'attendis. Il était 2 heures de
l'après-midi. En générale, les nazis arrivaient vers 2 h. 15.
Là
en bas et dans les rues adjacentes, les camarades avaient disposé
leur formation.
Tandis
que je m'éloignais de la cantine de Duilio avec man chariot
brinqueballant, Giulio et sa femme étaient retournés mettre un peu
d'ordre. Leur tâche était accomplie. Je les reverrai une heure
après l'action au rendez-vous que nous avions fixé Place Vittorio.
Raoul Falcioni me suivait à peu de distance , tandis que Carla se
dirigeait vers le Colisée où elle devrait rencontrer Guglielmo
Blasi.
Un
peu plus loin, Guglielmo et Carla me suivirent. Au Forum Trajan, ils
prirent une route différente de la mienne et ils se dirigèrent,
chacun pour son compte, vers le Triton par la via della Pilotta et La
Fontaine de Trevi.
Raoul
me suivit jusqu'au moment où j'eus placé le chariot devant le
palazzo Tittoni, puis il descendit la via Rasella et se posta à
l'entrée du Traforo avec Fernando Vitagliano et Pasquale Balsamo.
Silvio
Serra attendait plus loin, au coin du palazzo de Propaganda Fide,
entre la via Condotti et la place d'Espagne. Sa tâche était de voir
arriver en premier les Allemands qui viendraient pas la via del
Babuino et de rejoindre Raoul et Pasquale au Traforo. Ce mouvement
serait le premier signal de l'arrivée de l'ennemi.
Francesco
Curreli se trouvait par contre au coin du Triton et de la via del
Traforo, là où la route s'élargit en un espace. À l'autre coin,
sous le palazzo del Messaggero, se trouvait Pasquale Balsamo, qui
entretemps avait abandonné Raoul et Silvio.
Le
passage de Silvio devait aussi rappeler Curreli de se joindre à
Raoul et le même Silvio à l'entrée du Traforo. De là, ils
remonteraient par la via dei Giardini, qui flanquait le Quirinale,
jusqu'à la via del Boccaccio, d'où ils conduiraient la seconde
partie de l'attaque.
Carla
attendait, devant l'entrée du Messaggero, que Pasquale l'avertisse
du passage de Silvio.
Calamandrei
et Salinari étaient postés par contre dans la via del Traforo :
Cola au coin de la via Rasella et Spartaco à l'angle de la via del
Lavatore.
A
deux heures pile, notre dispositif était prêt à fonctionner.
L'attente commençait que nous prévoyions brève et nos nerfs
étaient déjà tendus par l'action imminente.
(Suite
au prochain épisode)
Malheureusement, les Allemands qui manquèrent de savoir vivre, n'ont pas vraiment apprécier la délicate attention qu'on leur avait réservée. Mais revenons à l'action qui se prépare, au plan qui s'élabore, aux matériels et aux hommes qui vont être engagés dans cette affaire. Car ce n'est pas un homme seul qui a opéré ce jour-là. C'est toute une équipe.
Giuseppe
Garibaldi
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