19
août 2008
LA
SURVIE EN PRISON
Achtung Banditen ! (17)
Ôho,
hohô, ohé, hôhé…. Y a quelqu’un ? Marco Valdo M.I., où es-tu
? Marco Valdo M.I., que
fais-tu ?…
Je
mets ma chemise…, dit Marco Valdo M.I. d’une voix forte et très
appuyée.
Ôho,
hohô, ohé, hôhé…. Y
a quelqu’un ? Marco Valdo M.I., où es-tu ? Marco Valdo M.I., que
fais-tu ?…
Je
ferme ma chemise, dit Marco Valdo M.I., en éclatant de rire et en
tapant gentiment sur l’arrière-train de l’âne. Salut, Lucien.
Salut, Lucien ? Quand je dis ça, j’ai toujours l’impression de
bégayer. Qu’est-ce qu’il t’est arrivé, mon grand ami aux
longues oreilles et à la queue dure et raide ?
Rien
de particulier, dit Lucien l’âne tranquille. La journée s’est
passée d’une manière rigoureusement morne. Ce n’est pas que ce
soit désagréable, non, simplement, il n’y a rien de spécial à
te rapporter. Mais, comme tu le sais, je suis un âne…
Oui,
je te comprends, c’est un peu comme ça la vie quand elle est sans
aventures extravagantes, quand elle est tranquille, les jours comme
les ours se suivent… Un moment, on ne sait même plus trop le jour
où on est, ni celui qui vient. Pas d’ennuis, pas de tracas, pas de
perturbations, pas de contraintes, pas de coureries, pas d’horaires,
pas d’impératifs… Ces moments-là quand ils ne sont plus là, on
se rend seulement compte alors que c’étaient parmi les meilleurs
qu’on puisse connaître.
Eh
bien, c’est une vie d’âne ça, dit Lucien l’âne d’or. Du
moins, c’est une vie d’âne telle que je l’ai rêvée et telle
que je la vis maintenant. Tranquillo, tranquillo… Un long voyage
sur une mer calmée, on glisse d’un jour à l’autre, sans trop
s’en faire, sans trop savoir à quoi l’on pense…
Oui,
oui, mon cher Lucien, je vois bien que tu es passé par Éphèse, que
tu as côtoyé les philosophes antiques, que tu as traversé le
Moyen-Âge où Augustin de Madaure, la ville numide, s’est moqué
de toi, la Cordillère des Andes et les déserts d’Afrique et
d’Asie… Enfin, cette énumération, uniquement, pour vanter la
sagesse de ta réflexion. Je voudrais seulement ajouter que c’est
précisément dans cet apparent calme que naissent les plus grands
tourbillons poétiques, que se créent les idées, que s’ébauchent
les gestes les plus créateurs… En somme, ce vide est plein…
Je
t’entends bien, Marco Valdo M.I. et tu as sans doute pressenti bien
mieux que je ne pourrai le faire… Cette chose, ce mouvement des
choses, ce rien originel de la création…
Et cette nécessité qu’il y a à passer par ce néant pour se
retrouver… Enfin… On n’est quand même pas là pour
philosopher; que vas-tu me raconter aujourd’hui ? Si tu me parlais
un peu de notre ami Marco Camenisch ? Je n’ai pas entendu dire
qu’il était sorti de sa boîte infernale, qu’ils l’avaient
relâché…
Non,
malheureusement, ces Suisses ne l’ont pas relâché encore !
Cependant, mon ami Lucien, l’âne aux pieds d’Hermès, je veux te
satisfaire et je vais te faire connaître la suite de l’histoire
d’Achtung Banditen !
Mais d’abord, quelques phrases d’introduction pour nous situer.
La dernière fois qu’on en a parlé, Marco Camenisch était en
prison à Novara. C’est
là qu’on le retrouve. L’extrait qui suit commence en juillet
1993 et se termine en décembre de cette année-là. Il couvre donc
une période de six mois. Deux éléments méritent d’être plus
spécialement soulignés : la lutte de Marco Camenisch et de ses
codétenus pour le respect de leurs personnes et pour des conditions
de vie disons « humaines » – contentons-nous de ce mot,
provisoirement ;
la poursuite et le développement de la relation entre Marco et
Manuela…
Tu vois, il y a même une histoire d’amour.
Novara,
30 juillet 1993.
Ici,
les habitudes sont différentes, les conditions sont différentes,
plus de travail et de social et ceci influe sur la communication
épistolaire. Je ne réponds plus au vol comme je le faisais un
temps.
Je
suis devenu fainéant, nonchalant et en plus, je suis en rage contre
les discours et le purisme idéologique de ceux qui se trouvent
dehors. Cela se passe en Allemagne aussi et surtout, en France,
spécialement chez les « intellectuels ». Ces
tergiversations m’irritent…
Il me semble que par certains côtés, la « gauche »
dépasse la « droite » dans la pensée réactionnaire et
la stupidité…
De
mon côté, je n’ai pas l’étoffe du héros et pas la moindre
volonté de servir de mythe pour des projections frustrées de celui
qui se trouve commodément à l’extérieur. Les principes
idéologiques, religieux, abstraits ne m’intéressent pas non plus
et, pour faire du chemin ensemble, il faut des faits et il faut
rester les pieds à terre ; il vaut mieux sélectionner ses
relations.
Dans
les prisons, il semble que cela va toujours plus mal. Dans le mois de
mon procès, passés avec Orlando à la prison de Parme, il y a eu
seulement 5 suicides, un peu moins fameux que ceux de Milan. Ici, à
Novara, à ce qu’il semble, personne ne se suicide jamais ; on
y est « trop bien ». Sûrement un peu mieux qu’à San
Vittore, cela je peux le confirmer.
Novara,
18 août 1993.
Il
fait une chaleur du tonnerre de dieu … On dort mal et peu. Je me
lève à six heures (heure solaire) car ce mois-ci, je suis balayeur…
Je dors peu, mais très souvent, je suis sur mon lit et mes pensées
vagabondent. Ces jours-ci refleurissent des tas de souvenirs de
filles de mon passé, qui maintenant me paraît lointain, et je me
divertis à mettre au point dans mes souvenirs, des visages et des
choses assez floues. Après-demain, j’aurai mon entrevue avec
Manuela, une autre « cinglée » de ma vie, et en cela,
nous apparierions-nous à la perfection ? Je dois reconnaître
qu’elle est vive et attentive ; c’est tellement vrai qu’elle
a tenu bon et qu’elle a réussi à avoir elle-aussi droit aux
visites.
Je
me suis inscrit pour le cours d’informatique (vidéographique) et
qui sait s’ils me laisseront suivre ce cours. Je pourrai ainsi
suppléer au manque / interdiction de machine à écrire pour
produire ensuite quelque chose.
Novara,
12 septembre 1993.
La
tendance paraît se consolider à dénoncer et à contrer fermement,
à résoudre les conflits par des mesures répressives extrêmement
disproportionnées. Le développement systématique des tabassages
est en compétition avec la barbarisation générale
juridico-pénalo-législative en cours. Ceci s’exprime par
l’aggravation de la gestion surtout à l’encontre de la
population carcérale qu’on veut exclure des « bénéfices »
de la Gozzini et traiter de façon différenciée. Cela signifie une
réduction des espaces, une vivabilité réduite et, comme cela est
déjà arrivé ici et dans la spéciale de Voghera, une diminution de
moitié des heures d’aération, de sociabilité, des rétributions
et d’autres choses.
Le
camarade Bruno Ghirardi, qui a subi un tabassage, est depuis déjà
un temps soumis à une punition disciplinaire à régime restreint
semblable au 41 bis. Elle dure 6 mois, elle est prorogeable par 3
mois et c’est une disposition interne dont est responsable le
tribunal de surveillance sur requête de la direction. A la fin des 6
mois, arbitrairement et dans un but purement persécutoire, la mesure
a été prolongée à l’encontre de Bruno.
En
France, Georges Cipriani, prisonnier, membre d’Action directe,
après avoir été soigné par des doses « massives » de
psychotropes, a été retransféré en détention d’isolement
« normale » dans une prison spéciale.
Novara,
13 septembre 1993.
Communiqué
de presse des 70 détenus de la section spéciale.
Les
détenus de la section spéciale (Côté A/B) s’abstiendront de
toute activité de travail les lundi 13, mardi 14 et mercredi 15 pour
protester contre la pratique des tabassages en usage fréquent dans
la prison de Novara.
Le
tabassage à froid répété et brutal qu’a subi Bruno Ghirardi le
mercredi 8 est seulement de dernier en date.
Novara,
2 octobre 1993.
Il
m’est arrivé aujourd’hui une proposition intéressante de deux
garçons suisses de 25 et 28 ans, l’un Tessinois et l’autre des
Grisons. Ce sont deux étudiants à l’école d’Art de Lausanne et
ils voudraient faire un film documentaire sur mes aventures, avec des
interviews filmées de moi et des personnes que je connais.
Novara,
25 octobre 1993.
Le
26 novembre, il y aura le procès d’appel et je n’ai pas encore
décidé si j’y serai ou non. A dire vrai, je ne tiens pas vraiment
à y aller, mais dans l’ensemble, comme pour toutes les choses, il
y a du pour et du contre. Pour le moment, je me grignote avec goût
le « panozzo » de notre terroir.
A
présent ici, il fraîchit, mais l’État italien paraît avoir
trouvé des sous pour le mazout et c’est pourquoi, on chauffe ;
c’est pas plus mal. La vie s’écoule comme à l’habitude.
Durant la journée, j’ai peu de place pour mon travail, que je
concentre pour cette raison que je le concentre vers le soir-nuit.
Puis, j’ai commencé et je continue ce yoga qui ne me déplaît
pas. On m’a accordé deux heures de plus de visites par deux mois.
C’est mieux ainsi, maintenant, je ne dois plus pénaliser personne
par manque de temps.
Novara,
30 octobre 1993.
Communiqué
de presse des détenus grévistes de la section spéciale.
Du
30 octobre au 2 novembre 1993, nous refuserons la nourriture
administrative et du 30 octobre au 8 novembre 1993, nous nous
abstiendrons de toute activité de travail, en solidarité avec la
population détenue qui proteste pour le moment ou non par des
initiatives diverses pour des revendications similaires.
Nous
demandons de fermer l’Asinara et Pianosa. Un traitement carcéral
et judiciaire égal pour tous. L’abolition de la perpétuité.
L’abolition du décret Scotti-Martelli et du 41 bis. L’abolition
de la loi sur les repentis. Régularisation générale ? Les
malades graves chez eux. Application indiscriminée de la loi
Gozzini. Application du code pénitentiaire par exemple pour la
détention près du domicile des familiers.
Maintenant,
je suis un homme de peine de la section. Cela signifie :
nettoyage de la section, des douches et surtout servir les détenus
enfermés. C’est un stress total ; par chance, la grève a
raccourci le mois…
Avec
les camarades, je discute beaucoup et j’espère pouvoir continuer à
apprendre et à grandir en débattant. Par contre, en ce qui concerne
les rapports affectifs et l’amour extérieurs, je n’ai pas à me
plaindre, au-delà de mes limites à les cultiver et des
circonstances. M’est arrivée avec le courrier d’aujourd’hui la
lettre de Manuela ; je me sens mal quand elle ne m’arrive pas.
Je suis désormais dépendant de recevoir comme de donner cette dose
journalière d’affection.
Novara,
30 décembre 1993.
Les
fêtes sont presque passées et par un froid terrible, on attend
l’année nouvelle…
Tout
en étant sans grandes nouvelles, j’ai reçu volontiers la visite
de Rambert et le 27, l’express de Salvatore Cirincione m’est
parvenu.
Effectivement,
le 15, il a été opéré de calculs : « un gros comme une
noix et une centaine d’autres très petits cailloux. » Avant
l’opération, Salvatore a subi d’énormes pressions. « Après
une bagarre avec le docteur Cospito, car celui-là estimait que
j’avais des intentions suicidaires, le 10 décembre, il me fit
mettre sous surveillance permanente et avec un planton dans ma
cellule.
Après
de dures polémiques, le chantage de ne pas l’opérer et une visite
psychiatrique, qui atteste son absence de volonté suicidaire, le 13,
on lui enleva le garde. Le 14, le chirurgien lui répéta la
nécessité absolue de l’opération, mais aussi de la suspension de
sa grève de la faim. Salvatore la suspendit et fut opéré le 15…
Les
dix jours suivants « ont été terribles, pas tellement à la
suite de l’opération, mais en raison des infections et des
antibiotiques pour le foie et la vessie. » Sa lutte est fort
intéressante et donne l’idée de ce qu’est San Vittore : «
… en cette période, nous sommes en train de lutter et mon
initiative commence à donner ses fruits. Le 23-24, tout le centre
médical a refusé la mauvaise nourriture de l’administration. Ce
fut un succès.
Pensez,
le soir du 24, ils nous ont servi un brouet, une salade pourrie et un
tout petit morceau de fromage. C’était le DÎNER. Toutes les
assiettes ont volé dehors des cellules… ».


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