18
août 2008
Tegme fage : Voyage en Sicile
C’est
curieux, Marco Valdo. Que sont tes amis devenus ?,
dit l’âne
Lucien. On dirait qu’ils ont disparu de la terre, on ne les voit
plus.
Mais
enfin, mon bon Lucien, dit Marco Valdo, ne sais-tu pas que c’est la
période des vacances. Comme disait Ricet Barrier, « C’est
les vacances, c’est
la transhumance ». Ils sont tous mordus par le virus des
voyages et l’obligation vacancière. Enfin, presque tous, comme tu
vois. Mais tu dois en connaître un bout toi sur les voyages, au
fait.
Et
bien oui, bien évidemment, que j’en connais un bout sur les
voyages, je n’ai quasiment fait que ça pendant tout un temps, dit
l’âne aux pieds d’Hermès et à l’endurance plus grande que
celle du chameau, animal exotique. Mon histoire a commencé sur une
route de Thessalie, comme tu le sais et depuis, j’en ai fait du
chemin et plus encore si tu considères que je suis l’âne, je veux
dire – à tes yeux s’entend, dans ce récit – l’incarnation
de tous les autres ânes, l’âne en soi. L’âne de son petit pas
clinquant trottine depuis des siècles et des siècles d’esclavage
et n’est pas près de sortir de ce tombeau. Mais que veux-tu dire
avec ton obligation vacancière ?
L’obligation
vacancière… L’obligation vacancière… comment te dire ?
Tu vois, Lucien mon ami, il fut un temps où l’homme ne connaissait
pas cette obligation vacancière, c’était au temps où le travail,
cette horreur moderne, découpée par le temps, où l’être perd
son temps ou le prostitue, ce qui somme toute est la même chose…
où ce travail, cette décomposition de la vie, n’avait pas encore
dévoré la vie de l’homme. Et dans ce temps-là, l’homme – et
bien entendu, la femme, l’enfant, le vieillard… ne connaissaient
pas les vacances, pour la simple raison qu’ils n’en avaient pas
besoin ayant la plus grande maîtrise de leur temps dans une vie où
le congé, la sieste, le chômage étaient à la fois présents,
considérés comme parties intégrantes de la vie et espaces
privilégiés pour agrémenter – dans les périodes de paix…
– le
séjour de l’homme, etc.
sur cette terre. Les vacances, souviens-toi, sont apparues en même
temps et à cause du Service de Travail Obligatoire, le célèbre
STO; en clair, le travail salarié. C’est en quelque sorte une
aumône que l’on fait à celui, celle, etc.
à qui l’on a pris son temps. L’homme vois-tu n’est plus ni
maître, ni libre de son temps, ce qui en clair veut dire qu’il
n’est plus maître ni libre lui-même. On a mis des barreaux aux
temps et une petite récréation parfois et de temps en temps est
accordée… et encore, il a fallu que les gens se fâchent très
fort. Qu’ils imposent par la force qu’on leur rende une partie du
temps, de leur temps qu’on leur avait pris. Ce ne fut pas
facile. Et encore, on leur a repris en organisant les vacances… en
les groupant et en les enfermant dans des camps, dans des centres.
Ben,
ça alors, dit l’âne Lucien. Il est vrai que je viens d’un autre
monde et que je suis un âne. Mais quand même, c’est horrible
comme destin.
J’explique
: comme on avait constitué un espace libre, c’est le sens du mot
vacance – tu remarqueras qu’il est au singulier, que la vacance
est une matière, la vacance est pure liberté, on y fait ce qu’on
veut… La vacance, crois-moi, n’est en aucun cas compatible avec
le rendement, avec la nécessaire rentabilité de toute chose. Celui
qui comme Tytire se laisse aller à rêver quand ça lui chante sous
un tegme fage, se met par la même en état de vacance et bien
entendu, quel profit – financier, bien évidemment – un tiers
peut-il tirer de pareil néant. La vacance, c’est le rien qui se
retourne sur lui-même; elle ne laisse aucune place pour le marché,
le marchand, la marchandise. La vacance, c’est le temps du
fainéant; le fainéant est celui qui fait ou ne fait pas, selon les
événements, selon les nécessités réelles et pas selon ces
décompositions théoriques de la vie – le dieu ici étant bien
évidemment Hermès, dieu du commerce, de l’exploitation et de tes
pieds. J’ai dit décomposition et je vois bien à ta tête que tu
imagines des champignons ou des animalcules en train de réduire
l’objet en débris divers…
Oui,
c’est à peu près ce que j’imagine en t’entendant… Je vois
ma vie rongée par des sortes de mérules ou des termites ou des vers
ou que sais-je encore qui prospèrent ainsi sur mon temps…
Voilà
ce que je ressens, Marco Valdo M.I..
Et
bien, mon cher ami l’âne aux dents banches comme les carrières de
Carrara sous le soleil du matin, je suis très heureux de t’entendre
ainsi parler, car c’est exactement ça que je voulais faire sentir.
Cette odeur de pourriture qui émane du temps décomposé en fines
particules qui engraissent des parasites. Tu vois, en prenant comme
prétexte la mesure du temps, on introduit celle de ta finitude,
aussi; on te transforme en un agrégat de particules indifférenciées
qu’on manipule, qu’on met en tas, qu’on pèse, qu’on mesure…
Mais ces particules en réalité, c’est toi-même décomposé. À
partir de là, on les manipule comme on veut et te voilà devenu un
tas de choses vagues et interchangeables auxquelles d’autres
s’empressent de donner un sens, une valeur forcément et
fondamentalement marchande…
Et
pourquoi diable font-ils cela ?,
se demande et demande Lucien l’âne en fronçant les sourcils à en
loucher. Enfin, façon de parler car l’âne n’a pas les yeux en
face des mêmes trous que l’humain et de ce fait, a du mal à
loucher; c’est même impossible. Pourquoi ?
Tout
bêtement, mon ami Lucien, dit Marco Valdo M.I., pour en tirer
profit, de sorte à – du moins l’imaginent-ils – à profiter du
temps qu’ils t’ont pris contre de la monnaie de singe. Mais pour
en revenir aux vacances, ce sont des éléments décomposés qu’on
a regroupés arbitrairement et qu’on affecte arbitrairement à la
vacance. Mais ce ne serait dès lors pas profitable, alors on en
arrive à imposer en plus de la décomposition-recomposition
ci-dessus évoquée, un schème, une façon de faire qui redéploie
le mode marchand au cœur de ta vie. Mais au fait, pourquoi donc en
suis-je venu à te parler de ça ? Tu te le demandes, je le
vois, et figure-toi, je me le demande aussi. Je me souviens : je
voulais te parler d’un voyage.
Ah,
ah, dit Lucien l’âne qui par moments se prend pour Bosse-de-Nage,
qui comme chacun sait, ne dit que AH, ah ! Car il ne sait rien dire
d’autre. Et de quel voyage s’agit-il ?
D’un
voyage en Sicile de notre ami Carlo Levi. On ne rencontrera pas Impy
cette fois-ci. Non, mais on va rencontrer d’authentiques bandits
siciliens, qu’il ne faut en aucun cas confondre avec la mafia, qui
est une tout autre chose et par ailleurs, ce récit de voyage a
certaines vertus. Et notamment, comme autre vertu, il a celle de
faire connaître le rôle que Carlo Levi a joué auprès des paysans
du Sud. On verra aussi la curieuse aventure qui arrive à un avocat…
Je
pense, dit l’âne que ça va être étonnant, cette histoire de
bandits siciliens et d’avocat.
Je
te crois, on dirait un western. Carlo Levi au cœur d’un western
sicilien… et en plus, ce voyage est très extraordinaire,
véritablement exceptionnel et je te laisse quelques secondes pour
deviner en quoi…
Que
veux-tu, mon ami Marco Valdo M.I., que j’en sache ? Je suis un
âne, pas un devin.
Et
bien, tu as répondu parfaitement…. Car ce voyage a ceci de très
particulier qu’en fait, il n’a pas eu lieu. On raconte un voyage
qui n’est pas un voyage imaginaire, non ce n’est pas en cela
qu’il n’a pas eu lieu… Les faits racontés ont réellement eu
lieu, mais de voyage, tintin, ninette, point. Il eût pu, cependant…
Enfin, tu verras par toi-même.
Oh,
oui, commence tout de suite, dit l’âne très impatient et piaffant
en tapant ses pattes avant sur le pavé.
Une
dernière chose avant de commencer le récit, j’attire ton
attention sur la fin, sur la sorte de morale conclusive du récit et
sur le peu d’honnêteté naturelle des autorités publiques… Là,
en une seconde, on comprend pourquoi les paysans – c’est-à-dire
ici la figure du « pauvre », du « sans »
– sans
argent, sans papiers, sans travail, sans grade… bref, du peuple –
ne doivent jamais avoir confiance dans les autorités… D’ailleurs,
ils sont d’une méfiance, mais qui après ça, pourrait dire qu’ils
ont tort ?
Le
voyage – 1948
En
1948, bien des années avant les voyages en Sicile relatés dans
« Les paroles sont des pierres », Carlo Levi fut invité
à se rendre en Sicile, mais en raison d’un contretemps, il ne put
malheureusement s’y rendre. Tel est le voyage manqué et sans aucun
doute, regretté dont il parle au début de son livre. Au sujet de
cette invitation au voyage, il faut se souvenir qu’en 1948, Carlo
Levi venait de publier deux ans auparavant « Le Christ s’est
arrêté à Eboli » et que ce livre avait fait beaucoup de
bruit à l’époque en mettant en évidence la condition misérable
que l’Italie faisait aux paysans du Sud. De ce fait, Carlo Levi
était connu et reconnu par les « contadini » et les
« braccianti » dans le cœur desquels il tenait une place
particulière et aux yeux desquels il apparaissait comme leur allié
et leur défenseur et même, comme une sorte de représentant
informel des peuples du Sud au cœur de la capitale nationale et face
aux autorités, au pouvoir et à l’État italiens. A ce titre,
Carlo Levi recevait régulièrement des courriers, des appels au
secours, des visites, des cadeaux et des invitations.
Il
avait donc reçu un jour dans son appartement romain la visite d’un
avocat sicilien qui venait lui porter une invitation de paysans
siciliens. L’avocat employa d’étranges manières pour exposer
l’affaire à Carlo Levi. Le message dont il était porteur se
résumait ainsi : des paysans, de braves gens devenus brigands,
avaient entendu parler du livre de Carlo Levi et ils voulaient
honorer l’écrivain en l’invitant à une partie de chasse dans
les maquis où ils résidaient.
L’avocat
indiqua à Carlo Levi en renforçant son discours par des gestes
énigmatiques que s’il venait au rendez-vous, il n’aurait rien à
craindre. L’avocat tendit la main droite à l’horizontale, paume
vers le bas, et il montra le dessous de la main en disant « Là
dessous, il ne pleut pas » : message clair pour qui sait
l’interpréter. Chez eux, l’invité serait à l’abri.
Comme
l’expliqua l’avocat, ces braves gens, à la manière sicilienne,
étaient devenus brigands par la force des choses. C’était un
groupe de paysans sans terre qui s’étaient rassemblés autour d’un
des leurs, un poète « naturel » qui s’exprimait
facilement en vers. Ce dernier avait dû fuir dans le maquis car sans
savoir à qui il s’adressait, il s’en était pris – pour
défendre une femme – à un des pires bandits de la Sicile de
l’époque, un véritable tueur, le chef d’une terrible bande
d’assassins et ce dernier avait lancé ses hommes à sa poursuite.
«… un
jour il était entré dans l’auberge de son village et il y avait
trouvé un étranger ivre qui voulait encore boire et menaçait
violemment la patronne. Il l’avait pris par la veste et jeté à la
porte, mais en faisant ce geste, il comprit et se dit :
"Je suis mort." Il avait, trop tard, reconnu l’ivrogne :
c’était le plus terrible et le plus féroce bandit de ces années
de l’après-guerre : un vrai bandit traditionnel, qui
avait l’habitude de couper en morceaux les prisonniers séquestrés
pour les rançons et de commettre toutes sortes de cruautés
démesurées.
Le
paysan s’était précipité chez lui pour prendre son fusil et il
s’était échappé dans la campagne. D’une meule, il voyait dans
la nuit accourir à cheval la bande qui le cherchait pour le tuer.
"Ils couraient sur les étoiles", racontait-il ensuite, du
fait qu’il voyait de sa cachette les étincelles sous les fers des
chevaux au galop. Ainsi, pour fuir les bandits, il s’était fait
bandit lui-même et il fut rapidement rejoint par des amis, des
parents et d’autres paysans sans terre et une bande nouvelle
naquit. »
Mais
finalement, l’invitation fut acceptée par Carlo Levi et
malheureusement, le télégramme qui fixait le rendez-vous arriva
trois jours trop tard. Il ne put s’y rendre. Dommage !
La
partie de chasse eut quand même lieu : on y tua une multitude
d’oiseaux. L’invité absent, les brigands imposèrent à l’avocat
de leur lire « Le Christ », le soir, au cours du repas
qui suivit la chasse. La chasse dura sept jours : le temps,
rapporte Carlo Levi, pour que l’avocat termine la lecture – à
haute voix – du livre.
Il
n’y eut pas d’autre chasse : les paysans-bandits s’étaient
fait piéger par les autorités : on leur avait promis
l’impunité ; on les mit en prison.


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