9 septembre 2008
Bonjour
mon ami Lucien, dit Mârco Valdo M.I., je suis un peu attristé de
t'avoir fait attendre, mais j'ai eu un petit imprévu. Tu
sais bien, il y a des jours comme ça, où il arrive des choses qu'on
ne soupçonne pas et qui mettent en désordre le reste de la journée.
D'ailleurs, ça m'a tellement perturbé que j'ai eu l'envie
de changer de sujet et de terminer plus tard, cette histoire dont je
t'ai promis la suite au prochain épisode. Mais tu sais, des prochains
épisodes, il m'en traîne partout. On commence, on se
lance, on veut varier les choses pour distraire le lecteur ou
l'auditeur et on se retrouve avec des fils tendus et des fils pendants
dans tous les sens. Mais il faut quand même relier tout ça et
retisser sa toile. D'ailleurs, ce que je vais te raconter est
également un fil suspendu que j'avais laissé flotter dans l'air. Tu n'y
perdras rien, que du contraire !
De
toute façon, dit Lucien l'âne qui raisonne et qui sait ce que parler
veut dire, l'attentat était terminé et nos amis étaient à
l'abri. Je me souviens qu'ils avaient passé la nuit dans la maison
d'un caïman juif en jouant aux échecs avec un jeune garçon bien
sympathique. Cela dit, tu as éveillé ma curiosité et je suis
très impatient de savoir de quoi, de qui tu vas me parler. Ou pour
être plus exact, qui tu vas faire parler...
Je
vais, dit Mârco Valdo M.I., te faire connaître des capucins morts et
plein d'autres cadavres et ton guide, noter guide sera mon
auteur favori, qui est bien évidemment....
Carlo Levi..., dit l'âne en jetant au ciel les pointes de ses oreilles et de sa queue en signe de triomphe.
Tout
juste, dit Mârco Valdo M.I.. Carlo Levi a écrit une extraordinaire
visite nocturne dans le célèbre couvent des Capucins et
plus exactement encore, dans ses catacombes. En soi, cet endroit est
déjà des plus inquiétants, mais vu par Carlo Levi, de son œil de
peintre, c'est devenu un lieu
fantasmagorique.
Oh,
oui, je le pense bien, mon cher ami dit Mârco Valdo M.I., dit Lucien.
Mais, dis-moi, de quel cimetière, de quelles catacombes,
de quels Capucins s'agit-il et où ils sont situés ?
Tu
te souviens, mon cher Lucien, de ce voyage de Carlo Levi dans les mines
de soufre et de ce Néron qui ressemblait à un iguanodon
ou à une sorte de lézard primitif, ce patron des mines de Lercara
Friddi, entouré de sa garde rapprochée de mafieux et bien, c'est lors de
ce voyage en Sicile, au retour de Lercara Friddi que
Carlo Levi, avec le photographe, dont tu te souviens sûrement, qui
l'avait accompagné à la mine et qui avait piégé Néron en le
photographiant malgré l'interdiction du médecin et même, du
pharmacien, que Carlo Levi va s'en aller faire cette étrange visite.
Oh, oh, dit Lucien en baissant les oreilles en signe d'inquiétude, c'est impressionnant, rien qu'à l'idée, j'en suis tout chose.
Dis-moi vite ce récit.
Donc,
ce cimetière des Capucins est situé à Palerme et je te résume un peu
l'affaire, puis je passe au récit de Carlo Levi. Le
retour à Palerme se fait plus tard dans la soirée. Il fait noir. Le
photographe qui a accompagné Carlo Levi pendant toute la journée doit
repartir le lendemain matin tôt. Il souhaite
pourtant voir le cimetière des Capucins. C’est ainsi que le
chauffeur les dépose à la nuit tombée au bout de l’allée des Cyprès, à
la porte de l’antique couvent. Ce n’est pas l’heure idéale pour
visiter des catacombes et il faut parlementer avec un frère barbu
pour obtenir la faveur d’une rapide visite, à la chandelle. Un voyage
parmi des morts, des morts partout, tout le long des
couloirs. Des morts entiers, des morts en morceaux, des morceaux de
morts. Une mise en scène de Carlo Levi. Comme un film, comme dans un
film, on est entraîné dans le sillage des protagonistes au
milieu d’un décor de cinéma fantastique.
La
porte était naturellement fermée. Un jeune frère barbu nous ouvrit, nous
prenant pour des étrangers chez qui toute bizarrerie est
tolérable et il consentit, suite à nos nombreuses insistances et
prières, à nous accompagner avec une chandelle dans les souterrains
obscurs. Seulement nous devions faire vite, parce qu'il devait
remonter pour le souper et pour ses dévotions : un coup d’œil, quoi,
pour nous contenter. Nous verrions bien peu avec son lumignon, la
lumière électrique ne fonctionnait pas au-delà de
l'escalier qui descendait sous terre. Si nous revenions de la
journée, nous pourrions voir bien plus, quand la lumière filtre des
soupiraux situés au niveau de la rue. Nous descendîmes donc
l'escalier vers le noir épais des catacombes et nous entrâmes,
hésitants au début, sur le pavement inégal, dans le cercle restreint de
la lumière de la chandelle qui rendait plus mystérieuse et
profonde l'obscurité qui nous enveloppait tout à l'entour. Nous nous
enfoncions dans des couloirs qui se perdaient dans la nuit et
paraissaient sans limites. Et tout de suite, des deux côtés,
sortant inattendus de l'ombre en files interminables, les morts nous
encerclèrent.
Brrrrr, fit l'âne Lucien, je sens que ça va devenir vraiment glauque, cette histoire. Et si en plus, la bougie s'éteignait. J'en
ai froid de la queue à la tête.
Ne t'inquiète pas comme ça, dit Mârco Valdo M.I., ce n'est qu'un récit et en plus, tu peux être sûr qu'on en sortira vivants,
puisque si Carlo Levi le raconte, c'est que lui en tout cas, il en est sorti indemne. Je poursuis :
Les
premiers que nous rencontrâmes, à peine notre œil se fut adapté à cette
faible lumière jaunâtre qui paraissait épaissir les
ténèbres sur les parois grises, étaient à peine plus que des
squelettes, des crânes recouverts de peau ratatinée et émaciée, mais
dans lesquels on reconnaissait toutefois à un accent de
l'expression et plus encore aux chapeaux et aux habits, qu'il
s'était agi de religieux. Nous voulions nous arrêter pour contempler ces
premiers, mais le frère qui était pressé, avançait avec
sa chandelle
par les couloirs en nous disant que nous en verrions de plus beaux et
de mieux conservés plus loin. Et de
fait, çà et là, parmi la foule interminable des squelettes anonymes,
comme prêts dans un égal dessèchement à un jugement dernier égalitaire,
émergeaient sur les murs des visages bien conservés,
avec leurs cheveux, leurs barbes, l'énergie immobilisée de leurs
gestes, où on aurait pu presque chercher l'éclair d'un regard, invisible
sous les arcades des sourcils. Le frère levait vers eux
la chandelle, agitant les ombres par le mouvement de sa main ; et de
certains qui étaient penchés ou tordus ou menaçaient de tomber, il
corrigeait la position, d'un geste brusque et familier,
comme quelqu'un qui, habitué à cette compagnie des morts, ne
ressentait plus en aucune façon l'envoûtement ou la terreur, ou plutôt
comme le gardien d'un magasin de poupées ou de marionnettes du
"teatro dei pupi", ces images trompeuses des héros et des hommes. Il
parlait de tout et de rien, de la vieille église de la Madone de la
Paix ou de la Madone de la Mi-Août, qui était presque
détruite quand l'amiral Ottavi o
d'Aragon l'avait fait reconstruire en 1621 ; et dès 1559, et peut-être
même avant,
ces catacombes existaient, c’était l'ancien cimetière des
Palermitains. Là, les morts étaient enterrés dans les tombes (le
pavement sur lequel nous marchions n'était qu'un entrelacs de pierres
encastrées entre des briques disjointes) ; mais les plus riches, ou
ceux qui le voulaient, étaient embaumés ; et c'était là le peuple des
morts qui nous regardait de chaque côté. Cette pratique
dura jusqu'en 1881, année au cours de laquelle elle fut interdite
par la loi, avant même que la Madone de la Mi-Août ne fût occupée, en
1898, par les Capucins, qui y avaient fondé le Collège
International des Missions à l'Étranger et une bibliothèque réputée
de collections arabes et de textes d'orateurs grecs et latins. Il y a
encore aujourd'hui environ huit mille momies complètes,
outre les morts qui sont enterrés et ceux qui sont perdus. Ils se
répartissent en gros en quatre groupes : les prêtres, les femmes, les
hommes illustres et ceux du commun. Il y a un groupe
isolé de nobles. Mais ces divisions ne sont pas rigoureuses, à cause
du mélange au fil des époques, des regroupements de famille et des
enfants qui se trouvent çà et là, un peu partout.o d'Aragon
l'avait fait reconstruire en 1621 ; et dès 1559, et peut-être même
avant, ces catacombes existaient, c’était l'ancien cimetière des
Palermitains. Là, les morts étaient enterrés dans les
tombes (le pavement sur lequel nous marchions n'était qu'un
entrelacs de pierres encastrées entre des briques disjointes) ; mais les
plus riches, ou ceux qui le voulaient, étaient embaumés ; et
c'était là le peuple des morts qui nous regardait de chaque côté.
Cette pratique dura jusqu'en 1881, année au cours de laquelle elle fut
interdite par la loi, avant même que la Madone de la
Mi-Août ne fût occupée, en 1898, par les Capucins, qui y avaient
fondé le Collège International des Missions à l'Étranger et une
bibliothèque réputée de collections arabes et de textes d'orateurs
grecs et latins. Il y a encore aujourd'hui environ huit mille momies
complètes, outre les morts qui sont enterrés et ceux qui sont perdus.
Ils se répartissent en gros en quatre groupes : les
prêtres, les femmes, les hommes illustres et ceux du commun. Il y a
un groupe isolé de nobles. Mais ces divisions ne sont pas rigoureuses, à
cause du mélange au fil des époques, des regroupements
de famille et des enfants qui se trouvent çà et là, un peu partout.
Huit mille momies complètes et encore des morts enterrés, ceux qu'on a perdus et sans doute aussi, ceux qui sont en morceaux.
C'est affolant, dit Lucien l'âne et on peut se promener parmi tous ces gens.
On
pouvait, en tout cas, dit Mârco Valdo M.I.. Je ne sais pas si la chose
est encore possible. En tout cas, on en trouve des
photos assez facilement. Mais bien évidemment, c'est assez différent
d'un récit. À propos de récit, il y a également celui de Guy de
Maupassant lorsqu'il fit un voyage en Méditerranée et celui
d'Elie de Joncourt au XVIIIième siècle.
D'autre part, cela semble une manie chez les Capucins, dont des
catacombes se retrouvent également à Gerone en Catalogne et ailleurs
encore.
Les femmes sont toutes couchées ; les jeunes filles et les vierges ont la couronne et la palme.
Les
morts se sont beaucoup abîmés ces dernières années, nous racontait le
frère, les bombardements ont secoué le couvent, brisé les
vitres des fenêtres et des cercueils, ils ont fait tomber bon nombre
de morts appuyés aux murs ; certains ont perdu un bras, la tête, un
pied ; ce fut un grand travail de les remettre en place.
De l'ombre surgissaient toujours de nouvelles figures, de nouveaux
gestes, de nouvelles personnes emplies d'un caractère éternel fixé pour
toujours.
Pour
nous éclaircir le mystère de cette durée, de cette conservation des
corps pourtant privés des baumes secrets d'Egypte et laissés
à l'air sans protection, le frère nous montra de petites pièces sans
ouverture, surnommées les égouttoirs, qui me rappelaient par la forme
et par certains bancs de pierre striés de fentes,
certains lieux similaires de Cerveteri et des métropoles étrusques.
C'est là, nous expliquait-il, que les morts étaient jetés et laissés à
sécher dans l'air sec de la pièce fermée pendant un an,
jusqu'à ce que toutes les humeurs, tous les liquides s'en fussent
égouttés et que l'image sèche et immuable fût désormais prête à
rejoindre la foule des morts.
Que le
procédé d'embaumement soit aussi simple ou, comme je l'avais lu
précédemment, plus compliqué, je ne sais. Peut-être les morts
étaient-ils embaumés avec des herbes, après leur avoir ouvert le
ventre et extrait les entrailles ; et avant d'être suspendus à
dessécher, peut-être étaient-ils immergés dans un bain de
citron, puis après la dessiccation, étaient-ils remplis de paille,
revêtus de leurs habits et transportés dans les catacombes. Il existait
peut-être une autre méthode plus raffinée et plus chère
grâce à laquelle les morts se conservaient, après l'embaumement,
dans des caisses vitrées et scellées.
Certes,
quel que fût le mode utilisé, ce peuple de morts était désormais arrêté
dans le temps ; et les lentes modifications et
décrépitudes de ces peaux durcies, couvertes de poussières et
rongées par les vers, paraissaient seulement accentuer les caractères
d'une vie, d'une histoire individuelle entièrement racontée
dans les traits du visage devenus essentiels dans l'immobilité.
Le
frère pressé nous avait montré les mieux conservés : un évêque, un
chirurgien, un prêtre, des fillettes, un consul américain
aux grandes moustaches noires, avec sur la poitrine l'image de
Sainte Rosalie, admis là par concession spéciale en 1911, de nombreuses
années après l'interdiction, et une enfant merveilleuse de
grâce et de naturel, qui semblait dormir et respirer dans son étui
de cristal, sous le verre couvert de gouttes de cire, avec un nœud dans
les cheveux à peine un peu humides et les cils fins au
bord des paupières fermées, celle-ci aussi arrivée en 1920 par
concession spéciale du Gouvernement : la plus jeune, la plus récente, la
plus intacte des morts.
Ô,
dit Lucien l'âne, comme elle est mignonne avec ses petites boucles et
son petit nœud. On dirait presque qu'elle va se réveiller
et nous faire un sourire ou nous tirer la langue.
Nous
étions arrivés à un croisement de couloirs où, dans une caisse ouverte,
gisait un homme aux longs cheveux noirs, aux moustaches
et à la barbe romantiques et risorgimentales, le général garibaldien
Giovanni Corrao, assassiné dans un guet-apens à Palerme le 2 août 1863.
Dans les lins blancs de son suaire, ce visage
idéaliste et décidé, cette barbe garibaldienne étaient plus vivants
qu'un livre d'histoire et rouvraient à nos yeux, par la présence
physique, un temps déjà devenu mémoire. Là, B. sortit son
appareil et ses instruments de photographe. Le frère ne s'opposa pas
à ce qu’on photographie, mais dit qu'il devait remonter et qu'il nous
laisserait seuls, si nous restions peu. B. l'accompagna
jusqu'à l'escalier avec la chandelle et je restai à l'attendre dans
le noir, près du général garibaldien.
Giuseppe Garibaldi
Mais, dit Lucien l'âne, Garibaldi n'a quand même pas dormi ici ...
Non,
non, je te rassure, dit Mârco Valdo M.I., il est venu avec son cheval
visiter son camarade Corrao, lequel doit bien s'ennuyer
depuis qu'il est là...
Encore que, dit Lucien, avec le monde qui l'entoure... Je te laisse écouter la suite du récit de Carlo Levi, que je ne vais plus
interrompre et je t'en prie, fais pareil.
Le
chemin dans ce labyrinthe était long, et B. ne revenait pas. Je
commençai à allumer des allumettes et à regarder alentour dans cet
éclairage fugace. Non loin de moi, dans un couloir latéral, deux
fillettes paraissaient sortir d'une niche, parmi de nombreuses autres
tout autour d’elles, dans des poses de vivantes frappées
d'un malheur commun, comme si toutes respiraient encore, mais qu’une
pestilence rendît les visages gris, et les cheveux et les vêtements
décolorés. "Elle descendait par une de ces
portes..." : cette phrase de la peste et de l'attente de la mort me
pénétra l'esprit devant ces petites sœurs, mortes en 1860 dans
l'effondrement de leur maison, prêtes à descendre de cet
ultime seuil, parées des volants et des nœuds de leurs robes
d'enfant.
Mais
déjà au bout du couloir apparaissait la chandelle de B. et l'éclair
clignotant de sa lampe au magnésium. Avec lui, nous refîmes
le long tour, nous arrêtant pour converser avec les morts. Voici les
prêtres et les frères avec la corde au cou, avec les têtes courbées
d'humilité ou tournées vers le ciel dans un geste de
protestation ; voici les vierges couronnées et les enfants, la plus
petite de deux mois et demi, avec sa petite coiffe ; et en dessous
d'elle, la fillette d'un riche commerçant, vêtue comme une
vieille dame ; voici trois grands avocats du barreau de Palerme,
impitoyables dans les affrontements entre la mafia et la loi, et
Concettina, dix ans, "cher ange adorable", comme il est indiqué
sur l'écriteau attaché sur sa robe ; voici dans un couloir des gens
du commun, un homme devant lequel sont tombées d'autres têtes, qui
semble s'être à peine levé d’un repas bestial au fond de
l'enfer ; voici des prêtres ascétiques, fanatiques et prédicants et
un énorme évêque coiffé d'une curieuse mitre en soie ouvragée,
spectaculaire dans sa grasse férocité, avec les paupières et les
joues pesantes, avec le menton rongé par les vers, encore tout enflé
d’une avidité d’outre-tombe et attaché à notre vie comme aucun vivant
ne pourrait l'être ; et voici Ignazio Sanfilippo,
professeur d'économie politique, réduit à l'état de pur squelette et
malgré tout professoral et savant (près de lui un autre mort inconnu,
aux cheveux longs et rares et à la barbe non rasée qui
semble avoir poussé après la mort, qui rappelle les vivants des
camps de concentration de Buchenwald et de Belsen).
Dans sa
toge défraîchie et déchirée mais solennelle, un grand avocat au haut
front proéminent va haranguant pour l'éternité et le
professeur Salvatore Manzella, célèbre chirurgien, se tient dans sa
tunique blanche de médecin recousue sur la poitrine par de longs points
de ficelle, comme s'il s'était lui-même cousu pour la
dernière opération. Et tous sont là comme des vivants, avec leur
tempérament personnel renforcé, débarrassés du provisoire et de
l'incertain de la vie. B. avançait en photographiant avec ses
lampes ; et comme il était revenu il y a peu d'Amérique, il me
parlait des cimetières et des embaumements de là-bas, faits pour cacher
la mort. Il avait en poche un catalogue-réclame d'un de ces
cimetières : meubles, tapis, musiques cachées, coiffures, vernis à
ongles, rouges à lèvres, maquillages des morts dont la mort ne devait
jamais apparaître. Ici, dans cette terre antique,
c'est tout l'opposé. La mort est la mort et parce qu'elle est mort,
elle conserve en soi tout entière l'image de la vie.
Il y a
également dans d'autres régions d'Italie, même à Rome, des cimetières de
ce genre, mais ici en Sicile, cette familiarité avec
les morts, leur présence, semble plus naturelle et n'éveille pas la
terreur, de telle sorte que je ne crois pas à la véracité de l’histoire
de ce gardien de cimetière dont on raconte qu'il est
devenu fou d'avoir vu un crâne courir tout seul et rouler sur le
pavement parce qu'à l'intérieur était restée enfermée une souris.
D'autres cimetières semblables existent en Sicile, comme les
Capucinelle, couvent aristocratique de clôture où se trouvent une
vingtaine de nobles dames, vêtues avec élégance, dans les niches d'une
pièce carrée, avec les têtes enveloppées dans des coiffes
de dentelle. Dans l'église de Gangi, on dit la messe parmi les
prêtres du pays, embaumés à partir du Dix-Septième, plongés dans la cire
et présents pour toujours aux offices religieux. Mais en
aucun lieu comme ici à Palerme, il n'est un peuple entier de morts,
avec la variété d'un peuple et son habillement et une sorte d'intensité
et de gravité silencieuse. Chacun a son visage et son
caractère individuel, mais il y a chez tous quelque chose de commun,
une ombre d'expression, l'image peut-être de cette tête de mort qui
est, comme dit le poète romain, dans la tête de chacun des
vivants. Il y a quelque chose de commun dans ce gris, dans cet
éteint, qui ressemble étrangement à ce qu'il y a de commun dans les
visages des pauvres : et c’est la mort, un petit pas de
plus, au-delà de la misère ; la mort qui, comme la misère, plus
encore que la misère, donne à tous les visages un air de vérité.
Nous
nous aperçûmes tout à coup que la chandelle allait finir. Déjà les
dernières gouttes de cire me tombaient brûlantes sur les
doigts ; pour ne pas rester dans l'obscurité, nous nous pressâmes en
courant vers l'escalier. En haut, nous trouvâmes le frère qui nous
attendait. B. était embarrassé à l'idée de savoir s'il
accepterait ou non un pourboire. Il lui dit en rougissant et en lui
offrant cinq cents lires : "Pour vos pauvres, Père." Le capucin n'avait
pas de ces embarras, il regarda le billet avec un
air de mépris et dit : "Vous ne voulez même pas me payer la
chandelle ?" B. doubla son offre et nous laissâmes le frère mécontent.
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