27
août 2008
NÉRON
LE SICILIEN
Néron le Sicilien
Ouf, j'arrive enfin, dit Mârco Valdo M.I.. J'ai dû courir comme un fou pour te rejoindre; j'étais avec un ami qui rentre de vacances et il avait vraiment envie de causer un peu. Tu comprends ça, Lucien mon ami l'âne aux idées larges et aux pieds durs comme la pierre volcanique.
Oui,
oui, certainement. C'est évident, dit l'âne en se fendant la figure
d'un sourire blanc comme le sable du désert en plein midi. Tu sais
bien, Mârco Valdo M.I., qu'un ami est un ami et un ami qui revient
doit être un peu fêté. D'ailleurs, tu as les joues toutes rouges,
n'aurais-tu pas un peu arrosé cette retrouvaille ?
Bien
sûr, dit Mârco Valdo M.I.. Il avait ramené une boisson de ses
périples et il a voulu qu'on lui fasse honneur. Mais enfin, j'ai été
plus que raisonnable, car me voici. Ce ne faut d'ailleurs pas sans
mal de sortir de ce traquenard.
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Allons,
allons, dit l'âne qui rit, pose-toi un peu et dis-moi si tu as quand
même pensé à mon histoire. À force, je deviens gourmand et
impatient. Je passe une grande part de la journée à me creuser les
méninges pour savoir ce que tu me réserves comme surprise.
Une
surprise, dit Mârco Valdo M.I., je ne sais pas si c'en sera une. En
tous cas, crois-moi, ce sera un très beau récit.
Laisse-moi
jouer un peu à deviner... peut-être une chanson, mais on n'est pas
dimanche... Ou alors, un épisode de ce feuilleton d'Achtung
Banditen. Mais je ne pense pas que ce sera à propos de Camenisch. Je
connais ton talent pour diversifier les choses. Je parierais
volontiers que tu vas encore trouver quelque chose chez un de ces
auteurs italiens que tu as traduit...
C'est
exactement ça, mais aussi, c'est un récit qui rejoint assez bien
toute une série d'autres et qui s'insère très bien dans l'ambiance
des chansons comme dans celle d'autres nouvelles. En fait, c'est la
suite de l'histoire d'Impy. Bref, nous retournons en Sicile. Et on va
y voir de vrais mafieux à l'œuvre, encore que comme tu les sais,
mon ami Lucien, toi qui as tant voyagé dans le temps et dans
l'espace, la mafia n'existe pas, c'est une pure invention, une sorte
de fantasme.
Oh,
oh, dit Lucien l'âne aux pieds etniques, il me semble déjà que je
suis sous le charme de cette légende. Dis-moi vite où la chose se
passe et quelle genre d'événement tu vas me rapporter.
Et
bien, figure-toi, mon ami Lucien de Samosathe ou de Madaure, on va au
cœur de la Sicile et dans ce qui fut une des richesses de ce pays,
au cœur des soufrières et tout précisément à Lercara Friddi en
passant par les Madonies. Mais avant cela, je t'annonce une grève,
je t'annonce des personnages inquiétants, je t'annonce une histoire
de mort, je t'annonce un affrontement terrible qui est tout à fait
dans le ton de la guerre de cent mille ans, dans cette guerre civile
qui voit surgir du néant des hommes et des femmes qui découvrent,
revendiquent et gagnent leur dignité, ce droit essentiel qu'on ne
saurait étouffer éternellement. C'est l'histoire d'une révolte et
comme tu le sais, ces histoires-là me tiennent à cœur.
Terriblement.
À
partir d'ici, je laisse la parole à Carlo Levi, qui crois-moi, est
bien plus doué que moi pour raconter cet étrange voyage au pays de
Néron.
Horizons
de Sicile.
Carlo
Levi avait décidé suite à une conversation qu’il avait eue la
veille au retour d’Isnello d’aller visiter par simple curiosité
« une vieille soufrière dans un des mille villages de
l’immobilité paysanne » : Lercara Friddi . On y croise
toutes sortes de paysages, on traverse les Madonies, on y rencontre
des gens, des souvenirs aussi. Le village de Bolognetta : un nom
qui soudainement fait surgir un souvenir chez Carlo Levi : un
nom – Serafino Di Peri, maire de Bolognetta jusqu’en 1948, qui au
moment du voyage de Carlo Levi, est détenu pour association de
malfaiteurs – autrement dit, pour délit mafieux.
Puis,
on traverse des terres inconnues à perte de vue, d’immuables bouts
du monde, on aperçoit des villages lointains sur les costières, des
rocs dressés, de larges combes où les troupeaux de blanches brebis
se confondent avec les pierres blanches elles-aussi, un âne couché
en contrebas, un berger, un charretier, un cantonnier qui bouche les
nids de poule, le silence de midi sur les déserts écrasés de
soleil ; les corbeaux, la triste noblesse des terres
abandonnées. « Un paysan à cheval descendait vers la campagne
avec lié à la selle, un araire, comme un long clou préhistorique.
De là haut s'ouvre un horizon immense de feudi sans fin, où l’œil
plane librement, comme sur une mer gris jaunâtre. »
La
route court au long d’un horizon infini comme une mer de pierres et
de roches sèches et à un moment, elle rencontre quelques
habitations : un village et une pancarte « terrain à
vendre ».
Le
désert sicilien.
Et
la voiture continue son chemin solitaire, obstinément, comme une
fourmi, vers son but lointain, au travers d’un paysage de
montagnes. Désertique. La désertification du paysage méridional
est peinte avec les mots, pas expliquée, pas analysée, simplement
peinte par Carlo Levi. Cette désertification qu’il dénonce depuis
des années comme la cause et le résultat de la misère paysanne.
« La
route montait dans des endroits toujours plus déserts. Nous ne
rencontrâmes personne. Seul un marchand de glaces nous croisa à
toute allure sans qu'on sût à qui il allait vendre des glaces dans
ces montagnes. Il soufflait un vent froid, le ciel s’était couvert
de nuages gris, le soleil avait disparu, quand à un virage apparut
au loin le village de Lercara Friddi. Il s’étendait avec ses
maisons basses, allongé sur la terre, et à gauche s'élargissait
une zone pelée, grise et jaunâtre, couverte de monticules coniques
de déchets jaunes : c'étaient les mines. » C’étaient
les terrils jaunes, les résidus de l’exploitation du soufre.
État
de siège à Lercara
Dès
l’entrée dans le village, Carlo Levi et ses compagnons se rendent
compte qu’il se passe vraiment quelque chose : Lercara Friddi
est un village en état de siège, des centaines de carabinieri armés
patrouillent dans les rues ou attendent dans des camions, il y a de
la tension dans l’air.
« Ce
n'était pas l’après-midi normal d'un village paysan :
c’était un jour d'attente dans une ville en état de guerre
civile. C'était la grève : la première qui se fît de mémoire
d'homme ; la vie de chacun y était engagée. »
Qu'en
penses-tu Lucien, mon ami l'âne, de la présence massive de tous ces
militaires lors d'un conflit interne à une entreprise ? Que
penses-tu d'un état de siège de toute une ville pour une grève ?
Oh,
dit l'âne en baissant ses oreilles vers l'arrière, signe de colère
rentrée, on voit immédiatement de quel côté penche le pouvoir.
Dans
une pareille atmosphère, dans un climat si tendu, il n’est pas
facile pour les voyageurs d’obtenir des informations sur la grève,
mais en rassemblant des éléments de gauche et de droite, un peu au
restaurant, un peu par un marchand de tabac, par un carabinier, par
un journal local, ils finissent par se faire une idée plus complète
de la situation.
Dans
ces mines de soufre, vieilles, sans sécurité, où travaillent aussi
des femmes, des enfants, un jeune « caruso » a été
écrasé par un rocher dans une galerie de la mine. Il avait 17 ans
et il s’appelait Michele Felice.
Le
patron de la mine, connu des mineurs sous le nom de Néron, avait
retiré la journée de la paie du mort et avait décompté une heure
de salaire aux mineurs qui s’étaient portés à son secours car
ils avaient perdu ce temps pour dégager le cadavre du jeune homme
mort de sous le rocher.
Face
à des injustices aussi énormes, les mineurs déclenchèrent une
grève. Elle dura vingt jours, s’arrêta, puis repartit de plus
belle. Au moment où Carlo Levi visite Lercara Friddi, la grève,
comme on l’a vu, dure encore.
Malgré
les pressions qui sont exercées pour imposer le silence, Carlo Levi
révèle la grève des mineurs de soufre de Lercara Friddi et diffuse
dans tout le pays la dénonciation du patron mafieux et de ses
méthodes de gestion quasiment préhistoriques. « La grève des
mineurs de Lercara Friddi, dont est décrit ici un moment de la
première phase, continua encore et elle finit par un plein succès;
et monsieur Ferrara, patron des mines (qui ici est appelé N.,
initiale de Néron, le surnom par lequel il était connu dans la
région), dut, à l'encontre de toutes ses prévisions, pactiser et
céder. Ce fut le début de sa décadence. »
Quelques
temps plus tard, Néron devait perdre jusqu’à son mandat politique
de principal représentant de la Démocratie Chrétienne de la
région. Il était devenu trop voyant, un peu encombrant. Les
collusions devenaient visibles. C’était fort gênant. On le raya
du paysage politique : Néron aux oubliettes. Carlo Levi l’en
a sauvé.
Portrait
expressionniste de Néron
Monsieur
F., alias Néron, est un personnage caricatural, dont on a du mal à
imaginer à quoi il pourrait bien ressembler. On se demande quel
physique, quel corps, quel visage pourrait bien incarner un patron
aussi impitoyable. Pour le savoir, Carlo Levi et son ami photographe
vont le voir dans sa tanière : des murs nus, quelques chaises.
« A
l'entrée était assis un vieux, un homme gigantesque, lourd, gros,
avec un cou robuste et court, une chemise ouverte et un costume gris
négligé, avec une tête à la peau comme du cuir, des mâchoires
énormes, une bouche pleine de dents et des yeux tout petits,
fuyants, derrière les verres épais d'une paire de lunettes de fer.
C'était monsieur N., l'intendant et le patron de mines. Mais comment
le décrire ? »
Tu
vois, Lucien, mon ami si proches des humbles, c’est une gageure, en
effet, de faire comprendre par des mots ce que peut exprimer un
physique, une physionomie, de donner corps en quelque sorte à
l’exploitation au travers de l’image de l’exploiteur. Et elle
n’est pas belle, cette image. Carlo Levi fait appel à tout son
art : à ses talents de peintre et de caricaturiste, à son
penchant pour l’expressionnisme pour réaliser un portrait qui
rappelle certaines peintures et dessins de Jérôme Bosch et Georges
Grosz. Le tour de force est de le faire avec des mots. Tu vas
voir....
J'imagine
bien, dit l'âne en penchant la tête sur le côté pour la frotter
contre le tronc du saule.
Carlo
Levi présente Néron en ces termes : « C'était un visage
impassible et impénétrable, mais en même temps se mouvant en
grimaces exprimant des sentiments différents de ceux que nous sommes
habitués à comprendre : une mixture d'astuce, de méfiance
extrême, d’assurance et de peur mélangée, de hauteur et de
violence et peut-être, qui sait, aussi d'une certaine malice. …
J'eus
la vive impression de me trouver avec le rare représentant d'une
race perdue, un homme non d'aujourd'hui, ni d'hier, ni d’il y a
cent ans, mais un de ceux qui vivaient mille ans avant nous, dans
cette période du monde qui n'a laissé aucun document et que nous
pouvons seulement imaginer. »
Oui,
oui, dit l'âne qui avait été tendu d'attention, Carlo Levi n’a
pas tort de penser que Néron est d’un autre temps, qu’il relève
presque de la préhistoire et qu’il assume ainsi la continuité
transhistorique du règne de la brutalité et de l’exploitation. On
dirait qu'il parle d'un épisode de la guerre de cent mille ans. Tu
avais parfaitement raison...
Mais,
dit Mârco Valdo M.I., le personnage de Néron est encore plus obtus,
plus tordu, plus rétrograde qu’on pouvait le penser en lisant la
description de son apparence. On va mieux encore percevoir
l’étrangeté du personnage au travers d’une anecdote que
rapporte Carlo Levi. Pour tenter d’amadouer Néron et d’obtenir
son autorisation de visiter la mine, Carlo Levi lui propose de faire
sa photographie. Et là commence une sorte de pantomime réellement
ahurissante.
La
photographie de Néron.
« "Une
photographie de moi ?", s'exclama-t-il. "C'est interdit,
absolument interdit. Personne ne me l'a jamais faite et ne la fera
jamais. Le docteur me l'a interdit", ajouta-t-il avec un sourire
qui montrait une formidable rangée de dents, "et le pharmacien
également." Tout en parlant, il se rendit compte que B. avait
en bandoulière et prêts à l'emploi ses gadgets de photographe ; et
pour être bien sûr de ne pas être photographié, monsieur N. se
leva de sa chaise, gros et lourd comme un roc, et s'appuya dos à dos
contre B. Ainsi, il n'aurait pas pu être surpris. … Je lui dis de
se méfier, que les photographes sont des canailles capables de tout
et pendant ce temps B. qui, bien que beaucoup plus petit, se
déplaçait en tournant sur lui-même. Monsieur N. suivait ses
mouvements en pirouettant et ne se détachait pas de son dos, de
sorte qu'en peu de temps, ils se trouvèrent à tournoyer au milieu
de la pièce en une espèce de danse prudente et très lente, comme
s'ils mimaient un ballet sur la Défiance. B. fut très habile. A un
certain moment, il fit partir à vide un éclair imprévu. Monsieur
N., surpris, fit un pas en arrière et B. en profita pour lancer, tel
un Jupiter photographe, un second éclair et le photographier, en
disant toutefois que c'était une blague et qu'il n'y avait pas de
pellicule. »
Le
fait que Carlo Levi prenne le temps de décrire, de mettre en scène
toute cette pantomime n’est pas sans signification. Ce qui ressort
de cette scène, c’est la volonté de Néron, d’avancer toujours
masqué, d’agir en secret, de ne pas laisser de traces ; ce
que Carlo Levi met au jour, c’est en réalité, le réflexe
profond, la réaction de l’inconscient de tout exploiteur, le
caractère tout à fait irrationnel de l’attitude de Néron. Sans
aller trop avant dans une analyse de la photographie, il suffit de
signaler qu’elle est souvent ressentie par nombre de gens comme une
sorte de magie et que pour certains, elle est maléfique.
C'est
bien vrai ça, dit l'âne en redressant la tête et en secouant sa
crinière pour chasser les taons qui s'y sont posés. J'ai moi-même
un peu ce réflexe. Je n'aime pas trop être photographié et j'en
connais beaucoup qui se fâchent quand on veut saisir leur image.
C'est assez magique comme réaction.
Bien
vu, dit Mârco Valdo M.I.. Mais continuons...
Carlo
Levi montre aussi comment Néron a recours aux mensonges les plus
absurdes pour tenter de se justifier – à vrai dire, que vient
faire le médecin et mieux encore, le pharmacien dans cette affaire
de photo ? Un enfant pris en faute n’agirait pas différemment.
Encore une fois, la mise en scène léviane fonctionne comme une
parabole ; elle sert à dévoiler le sens des choses et la
position réelle des gens. En clair, l’exploiteur ne veut pas être
vu, car il ressent profondément le caractère honteux de son action,
il connaît ses torts, il perçoit intimement qu’il se conduit mal
vis-à-vis des hommes et de la société humaine, il sait la
malhonnêteté fondamentale qu’il y a à exploiter les autres, à
en tirer profit. Son malaise relève de l’ordre moral et s’il a
peur de se voir (en photo, par exemple), c’est certainement parce
qu’il est gêné, mais aussi car il a peur de se voir exposé au
jugement du monde. Il a peur car il sait instinctivement qu’il y
perdra sa capacité d’influence, son aura factice, son pouvoir.
Alors,
dit Mârco Valdo M.I., Carlo Levi et son ami photographe vont essayer
– en vain – de visiter la mine en grève. Après que Néron ait
tenté de les en dissuader par ses insinuations persuasives sans
toutefois y parvenir, il les fit escorter jusque là par un de ses
fils, qui les laissa aux portes de la mine. Sans doute, la manœuvre
était-elle prévue, sans doute Néron avait-il donné ses ordres,
sans doute était-ce un traquenard, un piège préparé par Néron
lui-même car à peine arrivés, Carlo Levi et le photographe sont
littéralement agressés par le garde de la mine et des carabiniers.
C'est
vraiment un affrontement assez musclé, dit l'âne... Alors que tous
comptes faits, ce sont des visiteurs pacifiques. Sans doute, n'est-il
pas bon que la vérité éclate au jour... J'ai entendu une fois une
chanson qui disait : le premier qui dit la vérité, il doit être
exécuté... T'en souviens-tu ?
Oui,
dit Mârco Valdo M.I., évidemment. Mais écoute la suite...
Intimidation
armée
« D'un
de ces monticules malfaisants jaillit un homme vêtu de noir qui
tenait dans ses bras un fusil et en courant comme pour un assaut, il
déboula à toute vitesse vers nous. Derrière lui apparurent cinq
carabiniers en tenue de combat, ils le suivirent à toute allure avec
les mitraillettes et immédiatement, ils nous entourèrent et ils
crièrent halte-là. L'homme noir était un garde assermenté de
monsieur N. ; il ne pouvait nous laisser passer, nous dit-il, sans un
mot de monsieur N. ou en dehors de sa présence personnelle ;
nous ne pourrions entrer que si N. l’avait voulu ; notre parole ne
lui suffisait pas. Les cinq carabiniers aux invraisemblables
moustaches noires étaient encore plus mal disposés et paraissaient
désireux d'enquêter à fond et avec malveillance à notre sujet … »
Comme
on le voit, il s’agit d’une intervention pour le moins musclée
et armée, d’une manœuvre d’intimidation d’une violence rare
et sans le dire explicitement, Carlo Levi montre clairement la
collusion qui existe entre les patrons (Néron), les carabiniers et
les hommes de main aux allures mafieuses, autrement dit, la
complicité entre le patronat, l'État et la mafia. « Patronat,
Mafia, État », cela sonne comme une devise, comme la devise
nationale de la France pétainiste : « Travail, Famille,
Patrie ». On notera que cette sorte de « Sainte
Alliance » de ces structures de pouvoirs n’est pas toujours
aussi soudée et que la concurrence et les luttes d’influence entre
ses composantes prennent parfois des allures de règlements de
comptes : le but des uns et des autres est en définitive le
contrôle de la société et la domination des hommes.
La
garde personnelle de Néron.
Mais
Néron n’est jamais tout seul, il est bien entouré par ses fils et
par ses gardes du corps, personnages d’une espèce particulière,
décrite ainsi par Carlo Levi : « Sur le trottoir, vingt pas en
haut, vingt pas en bas, se promenait un jeune costaud avec un béret
posé de façon arrogante sur la nuque, un costume de bonne laine
pesante poivre et sel, aux manches et aux jambes un peu trop courtes,
un visage obtus et féroce, avec deux moustaches noires filiformes
au-dessus des lèvres, le regard oblique et fuyant, la démarche à
la fois insolente et inquiète. Si la mafia (qui n'existe pas)
existait, celui-là serait, pensais-je, le portrait typique et
exemplaire d'un mafieux. Il examinait notre voiture arrêtée, la
scrutait, s'éloignait, revenait sur ses pas. D'autres hommes
semblables à lui, avec le même aspect répugnant, violent et
sournois, allaient et venaient sur le trottoir opposé ou se tenaient
à l'arrêt, appuyés aux murs des maisons, les mains dans les poches
et les yeux attentifs derrière les paupières entrouvertes, comme
derrière une persienne ou la grille d'une prison. ».
Et,
mon ami Lucien, dit Mârco Valdo M.I., ce n'est pas tout ; dans un
autre passage, toujours à Lercara Friddi, Carlo Levi raconte une
autre séquence d’intimidation.
Quelques
mois plus tard, un jeune peintre, venu du Nord, qui voulait peindre
des scènes du travail des mineurs de soufre de Lercara va se heurter
aux mêmes méthodes, aux mêmes censures, aux mêmes brutalités...
« Le peintre commença à se rendre compte de la situation de
Lercara et comprit qu’il n’était pas le bienvenu, mais il resta
et il insista dans ses requêtes. Autour de lui, l'atmosphère se
faisait toujours plus hostile, jusqu'à devenir provocatrice. Il
passait dans les rues et les mafieux qui se trouvaient appuyés aux
murs comme des lézards, avec les mains à la ceinture de leur
pantalon, le toisaient de haut en bas avec leurs yeux fixes de
serpents et ils lui crachaient sur les chaussures. » Après
avoir renoncé à peindre les travailleurs sans la soufrière, ce
jeune peintre se résigna à prendre quelques photos à partir de la
route à l’extérieur de la mine. C’est là, à ce moment, qu’il
faillit être purement et simplement écrasé par une automobile
lancée sur lui et conduite par le fils de Néron. Lorsque le peintre
alla déposer plainte, en compagnie des mineurs qui avaient été
témoins de la scène, le commissaire de police refusa de le
recevoir, puis, après des heures d’attente, d’enregistrer la
plainte. Le commissaire conseilla tout simplement au jeune homme de
quitter le village. Ainsi, à force d’intimidations et de menaces,
le peintre dut finalement renoncer à son projet et s’en aller.


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