8 septembre 2008
« Tu suivras un de nous » me dit-il et il s'éloigna.
Voilà
où j'en étais arrivé dans cette histoire de l'attentat à la via
Rasella., dit Mârco Valdo
M.I.. Et je suppose, mon ami Lucien dont les oreilles sont plus
petites que celles de l'éléphant, mais quand même beaucoup plus grandes
que les miennes, que tu souhaites connaître la
suite...
Quelle
question... Évidemment que je souhaite connaître la suite et toi pas
peut-être ? Et puis, dit
Lucien en agitant ses oreilles comme des sémaphores, qu'as-tu contre
mes belles oreilles noires ? Serais-tu jaloux ? Si tu veux, tu peux
toujours mettre un bonnet d'âne... Je me demande
d'ailleurs à quoi tu ressemblerais. Moi, j'ai bien dû m'y faire,
depuis le temps. Cela dit, nos amis attendent déjà depuis longtemps
l'arrivée de la troupe. Peut-être vont-ils devoir remettre au
lendemain ce qui ne peut être fait le jour-même. Mais si je me
souviens bien, ce serait vraiment très dangereux et très difficile.
C'est
exact, mon bon Lucien. Tu te souviens bien des explications que Rosario
a données... Remettre au
lendemain est proprement impossible et d'autre part, il reste à
peine une heure pour conclure. Mais peut-être est-on en présence d'un de
ces cas où s'applique la loi de Murphy.
Qu'est-ce que c'est encore que cette loi de Murphy ? Le couvre-feu ?, dit Lucien l'âne en se frottant
le museau sur la cuisse gauche. C'est encore un de ces taons, les taons sont difficiles.
Et
bien , dit Mârco Valdo M.I., Lucien mon bon ami, ton précepte sur les
taons qui sont difficiles se
rapproche assez de la loi de Murphy. Tu tiens là une grande
découverte et peut-être même de quoi te rendre célèbre . D'abord, pour
ce qui concerne la loi de Murphy, on la considère généralement
comme une des plus grandes découvertes de l'humanité à l'égal de la
loi de la gravitation universelle ou de la théorie de l'évolution.
Toutefois, son champ d'application est nettement plus
pragmatique. On pourrait la formuler ainsi et elle l'a souvent été
de cette façon : si quelque chose doit merder et bien, ça merdera. On en
a revu le texte pour faire plus scientifique et on a
dit : "Si dans une circonstance quelconque, il y a une possibilité
que cette circonstance tourne mal, elle tournera mal." Bref, la loi de
Murphy est aussi connue sous le nom de la Loi de
l'emmerdement maximum ou la loi dite de la tartine à la confiture ou
de la tartine beurrée. Elle a donné lieu à toutes sortes de corollaires
et aussi, de principes pour contrer cette loi de
Murphy. Autant dire que dans son principe-même, on ne peut contrer
la loi de Murphy. À mon sens, elle est universelle et imparable. Je
m'explique : pour parer à l'inconvénient de la loi de
Murphy, par hypothèse, on crée une nouvelle circonstance qui
elle-même, c'est l'évidence, est soumise à la même loi de Murphy et
ainsi de suite, à l'infini. Bref, on n'en sort
pas...
Ah,. ah, dit l'âne Lucien singeant Bosse-de-Nage comme il a l'habitude de le faire chaque fois qu'il
est un peu perdu.
Je
vois, dit Mârco Valdo M.I., que tu es un peu perdu. Je réexplique : tu
veux par exemple faire un
attentat dans un théâtre bourré de fascistes qui fêtent la création
de leur parti, tu peux être sûr que quelque chose va t'empêcher de
réussir. La preuve, les Allemands interdisent à leurs alliés
fascistes de tenir cette réunion. A priori, il était complètement
invraisemblable que les Allemands interdisent aux fascistes de fêter cet
anniversaire. Donc, voilà ton attentat foutu. Pour
contrer ce contretemps, tu décides de faire un attentat contre un
régiment allemand et tu te dis que la régularité de métronomes des
Allemands t'assure au moins de pouvoir réaliser cet attentat
en toute tranquillité. Vite fait et bien fait, je me casse. Et bien,
nouvelle application de la loi de Murphy. Non, Lucien, ce ne sont pas
les fascistes qui vont interdire aux Allemands de
circuler dans Rome ce jour-là... Simplement, les Allemands mélomanes
n'arrivent tout simplement pas. Et toi, tu restes là avec ton chariot
et ton balai au milieu d'une rue déserte depuis presque
deux heures. C'est discret. D'ailleurs, souviens-toi de l'aventure
de Carla avec les deux policiers. Il y a peu de chances que deux
policiers en civil passent à deux heures de l'après-midi rue
Rasella ce 23 mars 1944 et y restent suffisamment longtemps pour
remarquer une demoiselle qui lit les journaux affichés au kiosque... Et
bien, tu as vu qu'ils sont pourtant venus. Tout comme,
tout aussi invraisemblable, on pourrait craindre qu'il y ait un
traître dans un groupe de résistants aussi fermé et aussi sélectionné.
Et bien, crois-moi, il y a de fortes chances que ce soit le
cas, c'est là une simple application de la loi de Murphy. Je dis
cela, c'est juste pour introduire la suite du récit. Je ne m'attarde pas
plus à propos de cette loi de Murphy, qui parfois
d'ailleurs peut fonctionner exactement à l'inverse de ce qu'on
imagine et j'enclenche le récit.
« Tu suivras un de nous » me dit-il et il s'éloigna.
Carla, entretemps, s'était débarrassée de l'amie de sa mère et était de nouveau au coin de la via Quattro
Fontane. Je la vis et cela me soulagea.
Il était 3 h 50.
Soudain arrive Guglielmo Blasi qui entretemps s'était posté dans un portail, sur la via Rasella, un peu
plus bas et face à moi. « Ils arrivent » me fit-il, « sois prêt ». J'allumai à nouveau ma pipe.
Finalement Cola était apparu, au coin de la rue, en bas au fond. Il montait lentement prendre position à
l'endroit d'où il me donnerait le signal. Chacun de nous était à son poste.
Pasquale
repassa près de moi, léger et ironique, pour la troisième fois, et il
me fit un clin d'œil. Ils
étaient vraiment en train d'arriver. Je regardai en bas, vers la
descente de la rue, et au coin apparut la patrouille d'avant-garde. La
vraie. Ils montaient, verts comme des
lézards dans leur uniforme, avec leurs mitraillettes sur le ventre. C'était un petit détachement de quelques hommes qui précédait le gros de la
compagnie. Les autres devaient les suivre à environ vingt mètres.
Cola avait entretemps rejoint le coin de la via del Boccaccio et s'était arrêté. Les nazis le dépassaient,
et ils me dépassaient aussi, tandis qu'en bas, pointait le premier rang de la colonne.
Ils
arrivaient en chantant, dans leur langue qui n'était plus celle de
Goethe, les chants d'Hitler. Cent
soixante hommes de la police nazie avec les insignes de l'armée
nazie, les représentants de ceux qui raflaient les citoyens désarmés,
des assassins de Teresa Gullace et de Giorgioi
Labò.
Leurs
uniformes, leurs armes pointées, leur pas cadencé, jusqu'à leur
charrette sur laquelle était placée
leur mitrailleuse, leurs voix étrangères, tout était un outrage au
ciel bleu de Rome, aux crépis, aux sampietrini, au vert que le parc du
palazzo Barberini reflétait doucement sur la via Rasella.
C'était un outrage qui se répétait, après des millénaires et dans
les millénaires; et le Vae Victis (Malheur aux vaincus !) de Kesselring
n'avait face à lui, pour le repousser, que les armes et
le courage des partisans. Aujourd'hui, notre tolite.
Ils arrivaient en chantant, macabres et ridicules et les insignes de mort qu'ils portaient étaient, cette
fois-ci, les signes de leur condamnation.
Ils
avaient dépassé Cola et il retira son béret. Ils s'approchèrent de moi,
ivres de sûreté et d'un soleil
usurpé, qui n'était pas le leur. Ce n'était pas à eux ce printemps,
ces couleurs. À eux, étaient la terreur, la mort qu'ils avaient semées
dans les rues désertes de Rome, la guerre qu'ils avaient
portée dans les maisons et dans les écoles, mais aussi la mort qui
était en embuscade dans les montagnes et derrière les coins de nos rues
que ni le couvre-feu, ni la faim, ni les représailles,
ni les tortures ne pouvaient entraver, la mort qui les frappait par
surprise, qui les terrorisait et leur annonçait une justice qui ne
tarderait pas à surgir.
Cola avait ôté son béret.
Je levai à mon tour le couvercle du bidon où était placé la tolite et j'approchai le fourneau de ma pipe de la mèche.
Je levai à mon tour le couvercle du bidon où était placé la tolite et j'approchai le fourneau de ma pipe de la mèche.
Il
y avait beaucoup de cendres dans ma pipe et la mèche tarda un peu à
prendre. Puis, je la sentis
grésiller, avec un bruit qui m'était désormais familier, et
m'arriva, âcre, l'odeur de la fumée. Alors, je baissai le couvercle,
j'enlevai ma casquette et la posai sur le chariot; c'était le
signal par lequel j'avertissais mes camarades que la mèche était
allumée. Dans cinquante secondes exactement, il y aurait l'explosion.
À
peine eus-je accompli ce geste, le vieux soldat de la Croix-Rouge, qui
entrait et sortait du portail,
ressortit à nouveau. « Va-t-en », lui dis-je, « Va-t-en tout de
suite, ici sous peu il y aura un massacre; les Allemands arrivent. » Je
ne sais s'il comprit, cependant, il
s'enfuit. Je le revis après la Libération, il vint me remercier avec
sa femme pour l'avertissement que je lui avais donné et qui lui avait
sauvé la vie.
Je m'éloignai lentement, très lentement, cherchant à ne pas me faire remarquer, vers la via Quattro
Fontane, vers Carla qui m'attendait au coin de la via Rasella.
Rosario Bentivegna à l'époque de la Resistenza
J'entendais les Allemands avancer. Leur pas se faisait toujours plus proche, leurs voix se faisaient toujours plus fortes. Une vingtaine de mètres passé mon chariot, il y avait un camion duquel trois ou quatre ouvriers déchargeaient du matériel pour une maison en réparation. « Allez vous-en ! », leur dis-je aussi, « Les Allemands arrivent ». Je ne sais s'ils comprirent, peut-être ne se rendirent-ils pas compte de ce qui allait se passer. Toutefois, ils se sauvèrent.
Je rejoins Carla au coin et presque simultanément, j'enfilai mon imperméable pour couvrir ma blouse de
balayeur. J'empoignai dans la poche le pistolet déjà déverrouillé.
Le fracas de l'explosion, énorme, secoua le centre de la ville. Un trolley qui descendait le long de la via
Quattro Fontane, tangua un moment, comme si l'explosion avait fait sursauter le conducteur.
Je
regardai derrière moi. La compagnie nazie était toute entière à terre.
Je m'en allai vers le haut, vers
la via Nazionale. Immédiatement après, j'entendis les explosions des
bombes à main que les camarades jetaient sur les Allemands à terre,
pour anéantir le détachement, et en même temps, du palais
Barberini, des groupes de douaniers sortirent en courant et firent
les cordons.
Nous eûmes à peine le temps de passer.
Quand
les Allemands furent atteints par l'explosion de mon chariot, Raoul,
Silvio et Francesco avaient
bondi du coin de la via del Boccaccio, où ils s'étaient postés, et
ils avaient jeté leurs bombes. Mais entretemps, avait surgi la
patrouille d'arrière-garde avec laquelle ils durent engager
immédiatement un échange de coups de feu pour se dégager et
s'éloigner vers le Traforo.
Avec eux, il y avait aussi Carlo Salinari et Franco Calamandrei.
Entretemps,
je continuais à remonter la via Nazionale et comme le stress m'avait
épuisé, nous décidâmes de
rentrer chez Carla. Nous marchions tendus et attentifs, Carla et
moi, mais sans hâte, préoccupés par le sort de nos camarades, dont nous
ne savions pas s'ils avaient réussi à échapper à l'ennemi.
Le rendez-vous était une heure après l'action à la place Vittorio.
J'arrivai à la maison de Carla. J'étais en morceaux. Je m'allongeai sur un fauteuil, je fermai les yeux,
épuisé.
Je
sus deux ou trois ans après que j'étais sur le point d'être arrêté sur
les indications d'un groupe de
policiers allemands en civil qui avaient patrouillé ces heures-là
via Rasella et qui avaient remarqué justement à l'endroit où avait eu
lieu l'explosion le jeune balayeur fainéant que je feignais
d'être.
Ceux-ci,
passant en voiture via Nazionale quelques minutes après l'explosion,
crurent me reconnaître. Mais
à côté d'eux se trouvait un de mes cousins, lequel, cependant, était
un collaborateur. Sa honteuse condition fut pour moi une nouvelle et
incroyable preuve du bien que me voulait le sort.
« Mais non », dit-il, quand il me vit, « je le connais bien,
celui-là, c'est mon cousin. C'est un con. » Il disait vraiment ce qu'il
pensait. Et ils me laissèrent
tomber.
Place Vittorio, je rencontrai les autres gappistes qui avaient participé à l'action. Nous nous comptâmes,
nous y étions tous, et l'action était réussie.
Pendant que je me rendais à ce rendez-vous, dans une anfractuosité de la montée des Borgia, entre la via
Cavour et S. Pietro in Vincoli, j'avais laisser tomber un paquet qui contenait la blouse de balayeur.
Nous
décidâmes qu'il n'était pas prudent de retourner se réfugier chez
Duilio cette nuit-là. Quand nous
étions allés à la maison de Carla, une dame, amie de sa mère, qui
avait vu comme nous étions perturbés et préoccupés, nous avait offert
d'aller dormir chez elle. Avec Giulio Cortini et sa femme,
nous nous rendîmes là-bas.
La
dame était une Juive qui cherchait elle aussi à se cacher. Nous ne
fîmes pas trop de cas du fait que
nous réfugier, ce soir-là, dans la maison de Juifs, était une
erreur. Le maître de maison était mort un an avant; il avait été un
héros de la première guerre mondiale, décoré de la médaille d'or,
et avait fait partie des fameux « caimani del Piave » . Cette maison
était devenue un sanctuaire à sa mémoire. Cependant, malgré son passé,
il n'avait pas été épargné par les
persécutions raciales et des fils n'avaient plus pu continuer à
étudier dans les écoles publiques.
Je
restai jusque tard dans la nuit à jouer aux échecs avec un des garçons.
C'était un tout jeune de
quatorze-quinze ans, vif et intelligent, qui nous tint compagnie
tout au long. Le lendemain matin, nous reprîmes contact avec le
commandement et le travail normal.
Voilà, dit Mârco Valdo M.I., c'est tout pour aujourd'hui.
Oui,
oui, dit l'âne Lucien en soupirant comme s'il sortait d'une longue
rêverie. C'est bien assez, j'en
suis tout bouleversé et j'ai besoin de me détendre tant j'ai eu peur
pour eux. Une chose cependant, qu'est-ce que c'est que ces « caimani
del Piave » ?
Tu
as raison, Lucien mon bon ami, après une telle tension – et encore,
nous ce n'est qu'un récit,
imagine eux... - il faut se détendre. Mais avant cela, je te dis ce
que sont ces « caimani del Piave ». On pourrait les décrire comme des
commandos de marine terrestres. Ce sont en fait
des nageurs de combat. Une drôle d'invention italienne. Il y a bien
dans toutes les marines de guerre des plongeurs de combat. Mais je crois
bien que c'est le seul cas de nageurs de combat
terrestres. Ce sont en fait des soldats d'une unité spéciale qui
combattirent spécialement – au début – le long de la Piave. Ils menaient
des actions de renseignements, de sabotage et de combat
en traversant – généralement de nuit – la Piave, la rivière qui
séparait les armées italiennes et autrichiennes pendant la première
guerre mondiale et où il y eut un des plus gigantesques
massacres que l'armée italienne ait connu. Leur équipement
consistait essentiellement en un maillot de bain et un couteau. Ils
nageaient en sortant à peine la tête de l'eau – juste les narines,
de sorte qu'en effet, ils faisaient penser à des «caïmans », cette
sorte de crocodiles américains. Ce n'est donc pas à cause de leur
éventuelle ressemblance avec le chauve repiqué Silvio B.,
tel qu'il apparaît dans le film de Moretti. Ce devaient être de
fameux gaillards pour aller traverser de nuit, une rivière glacée...
Brrrrr, dit Lucien l'âne en tremblant comme un ermite en transe, j'aime mieux pour eux que pour
moi.
(Suite au prochain épisode)
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