vendredi 4 décembre 2015

Canzone du dimanche maritime

5 octobre 2008

Eh, dis-moi toi, Lucien, l'âne aux pieds d'airain, aux dents de sel de Silésie (et comme disait mon grand-père qui avait séjourné sous bonne garde pendant cinq ans dans les mines de sel de la dite-Silésie – J'irai revoir ma Silésie, c'est le pays qui m'a brisé la vie), au ventre comme un ballon, aux jambes de ballerine, aux oreilles d'âne et aux yeux pairs, comment vas-tu sous cette pluie de cordes infinies ?



Oh, salut, mon ami Mârco Valdo M.I., ça va, ça va plutôt bien et je suis très content de te voir, car les jours sont longs et je demeure là à t'attendre. Enfin, je dis là, mais ça peut être n'importe où. Que serai-je sans toit sous cette pluie du Diable ou Dieu, allez savoir, avec ces théories libérales à la con qu'on nous assène à longueur de pluie, ils sont obligés (en Europe) de se faire concurrence... Pour diminuer le prix de la pluie, en quelque sorte. Avec ça, la seule chose est que ce sont mes douleurs qui augmentent. J'en ai marre de ces rhumatismes....


Mon pauvre Lucien, heureusement, que tu as ton toit, car bien des ânes, mais aussi des gens maintenant que l'on nage dans la prospérité libérale, que la richesse est en pleine explosion, n'ont plus de toit quant à eux. Et tu sais à quoi tout cette société libérale me fait penser... ?
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Non, évidemment... Avec une telle question aussi rhétorique, ce peut être à n'importe quoi. Comment veux-tu que je devine ? Et puis, mon ami Mârco Valdo M.I., avec toi, tout est possible... Tu serais bien capable de me faire une sérénade d'amour ou de parler des frères Marx (tu sais : Carlo, Zeppo, Gummo, Groucho, Harpo...), ou de Charlot, de mon oncle ou de Mel Brooks... Du Jour le plus Con, des Septs Mercenaires, du Piccolo Diavolo ou de cette immense sonnerie du Titanic... Que sais-je ? Ou alors, tu me raconterais encore une histoire d'émigrant ou le tout à la fois... Véritablement, je ne sais que dire... Je commence à te connaître.


Pour ça, oui. Car vois-tu, Lucien, tu as beau être un âne et un bel âne, toi, tu sais penser. C'est déjà pas mal. Et c'est ce qui fait que je cause avec toi avec tant de plaisir. En fait, c'est comme çà, l'amitié. On cause, on cause, c'est tout ce qu'on sait faire. En fait, comme on dit au théâtre ou en radio, on meuble. La seule chose, c'est qu'on meuble en attendant quoi ? En attendant qui ? Le premier qui dit Godot, je l'envoie sur le Titanic, à la proue, il se prendra le pont dans la gueule comme dans le film de Mel Brooks. Bref, on meuble, on décore, on occupe le temps et l'espace, mais en attendant quoi ? Comme ceux qui étaient sur le Titanic - « Les dragons de vertu n'en prennent pas ombrages, si j'avais eu l'honneur de commander à bord, à bord du Titanic quand il a fait naufrage, j'aurais crié les femmes adultères d'abord... », tout bêtement, on attend la mort. Au suivant, qu'elle crie.


Et alors quoi, c'est quoi, ce délire ?, dit l'âne en tapant son pied sur le talus. Tu as fumé la prairie ou quoi ? Viens au fait, Mârco Valdo M.I.. De quoi, me parles-tu aujourd'hui ?


Mais de tout ça, de tout ce que tu as dit tout à l'heure... Mon bon ami Lucien, ne vois-tu pas que tu es une sorte de Cassandre et que tu annonces les catastrophes, les miracles et tous les naufrages... Tu es un personnage fantozzien, mi Charlot, mi mon oncle, mi Tati, mi tata en tutu, mi Toto, mi-Zazie, mi Zaza, un petit diable puni, un peu comme moi, une sorte de miroir, d'écho de Marcovaldo. Mais rassure-toi, nous faisons la paire. Allons-y pour la canzone de ce dimanche. Elle s'intitule Titanic...

Titanic

Chanson italienne – Titanic – Francesco De Gregori – 1982
Version française – Titanic – Marco Valdo M.I. – 1982
 
 
Festive, irrespectueuse, moitié rumba, moitié fox trot, tissée de la même fausse allégresse qui circula parmi les salons du Titanic... Ici aussi, on avance par d'évidents contrastes, ici aussi il y a deux humanités représentées : celle de la troisième classe et celle de luxe. Une grande partie de la narration est occupée par les pensées en liberté du « cafone », de l'émigrant qui nage dans une ironie de bonheur, presque comme s'il ne s'aperçoit pas de l'épouvantable traitement qu'il subit, ému par des choses qu'il n'a jamais vues et la perspective d'un futur meilleur (« Mais qui a dit qu'en troisième classe on voyage mal ? Cette couchette semble un lit à deux places, on y est mieux qu'à l'hôpital »); plus la description avance et plus elle paraît fantozzienne, comme l'était Fantozzi, grotesque d'un côté, pathétique de l'autre ( « Nous on nous a toujours appelés « cafoni » [culs terreux, paysans ...], mais ici, on nous traite de messieurs, quand il pleut, on peut rester à l'intérieur, mais avec le beau temps, nous sortons »), tant que l'installation désastreuse en troisième classe (« sueur par l'écoutille et odeur de mer morte ») finit par sembler à tous des vacances.

Mais le Titanic est une caricature des classes sociales et évidemment, ne peut manquer le bourgeois enrichi, le parvenu qui agite sous le nez du capitaine les mille lires pour avoir droit )à la première classe, tout comme il déploiera sa fille de quinze ans (au chapeau parisien), pur être invité à la table du commandant, lui aussi pour des motifs différents de ceux des « cafoni », électrisé, enthousiasmé par le champagne, le panorama lunaire et les merveilles du voyage. Sa fille n'est pas en reste, évidemment « amoureuse de son chapeau », au point de ne voir rien d'autre qu'elle-même, de ne penser à rien d'autel qu'à sa belle figure dans un délire de vanité et d'égocentrisme, non sans se laisser tenter par l'attrait du marconiste.
À ces deux types d'allégresse factice, provoquée, illusoire (la prolétaire et la bourgeoise), présente en des termes discriminants, de glose morale, l'immense différence des objectifs que se proposent l'une et l'autre classe : selon les « cafoni » de troisième classe « on va en Amérique pour ne pas mourir »; selon la fille de « première », « on va en Amérique pour se marier ».
L'originalité absolue de toute la chanson, se situe, comme il est dit, dans l'inconscience presque totale de celui qui voyage, dans le non-voir, le non s'apercevoir, le non comprendre, se laisse porter par l'ambiance festive et croit (les cafoni surtout) être loin du passé, dans une nouvelle dimension onirique; dans le non reconnaître qu'ils sont pourtant toujours dans ce monde-même, toujours dans le passé, même s'il est grimé par un songe.
 
Pour terminer, un détail inquiétant : le mot « glace » revient dans la chanson un tas de fois et avec des significations toujours différentes, mais prémonitoires.
 
(Commentaire de Roberto Vecchioni)
Variante dans le texte : dans les versions chantées, la fille de première classe est plus dépouillée et elle dit «  avant d'arriver, je me ferai baiser » et aussi « pour se caser on va en Amérique »...
Nous prendrons ces variantes comme base du texte, vu que ce sont elles qui sont « vraiment » chantées...
 
 
 
La première classe coûte mille lires
la seconde cent, la troisième douleur et épouvante.
Et puanteur de sueur de l'écoutille
et odeur de mer morte.
Monsieur le Capitaine écoutez-moi,
j'ai de belles et bonnes mille lires,
je veux voyager en première classe
sur cette mer splendide.
Voici ma fille qui a quinze ans
et qui a acheté un chapeau à Paris,
si vous nous invitez à votre table pour le dîner ce sera très bien
et avec l'orchestre qui nous accompagne avec ces nouveaux rythmes américains,
nous saluerons la Grande Bretagne notre verre à la main
et la glace au-dedans du verre nous ferons un toast tintinnabulant
à ce voyage véritablement mondial, à cette lune gigantesque.
 
Mais qui a dit qu'en troisième classe,
qu'on voyage mal, en troisième classe.
Cette couchette semble un lit à deux places,
on y est mieux qu'à l'hôpital.
Nous on nous a toujours appelés « cafoni » [culs terreux, paysans ...],
mais ici, on nous traite de messieurs,
quand il pleut, on peut rester à l'intérieur,
mais avec le beau temps, nous sortons
sur cette mer noire comme le pétrole
pour admirer cette lune de métal
et quand résonnent les sirènes on dirait presque le chant du coq.
On dirait presque que la glace que nous avons dans le cœur
petit à petit s'en va se dissoudre
dans la fumée de ce vapeur
de ces vacances en haute mer.

Et tourne, tourne, tourne, tourne l'hélice
et tourne tourne qu'il pleuve ou qu'il neige,
pour nous autres les gars de troisième classe
qui vont en Amérique pour ne pas mourir.
Et le marconiste sur sa tour,
de ses longs doigts célestes dans l'air,
recevait des messages de félicitations
pour cette croisière extraordinaire.
Et il transmettait saluts et espoirs
dans presque toutes les langues du monde,
il communiquait avec Vienne et Chicago
en un peu moins d'une seconde.
 
Et la fille de première classe,
amoureuse de son propre chapeau,
quand au soir, elle le vit danser, elle le trouva soudain si beau.
Peut-être à cause de ces yeux de glace
si difficiles à éviter,
elle pensa “ Peut-être avec un peu de courage,
avant d'arriver, je me ferai baiser”.
 
Et comme elle est belle la vie ce soir,
entre l'amour qui tire et un père qui prêche,
pour nous, filles de troisième classe,
qui pour nous marier allons en Amérique
pour nous, filles de troisième classe
qui pour nous caser allons en Amérique.

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