25 mai 2013
194, AINSI MEURT UNE
LOI
L'AVORTEMENT CLANDESTIN
RENAÎT EN
ITALIE
La Repubblica – 23 mai 2013
Plus
de 80% des
gynécologues sont objecteurs de conscience et les femmes repoussées
des institutions retournent au secret : il y aurait vingt mille
interruptions de grossesse illégales calculées par le ministère
de la Santé, mais selon d'autres estimations, il y en a au moins le
double. Ambulatoires, hors-la-loi et médicaments de contre-bande. « Une
défaite pour tous, car la norme fonctionnait, mais
c'est devenu un steeple-chase »
L'avis
est écrit au marqueur, parfois sur un morceau de
carton. « On n'effectue plus d'Ivg ici ». C'est-à-dire
d'interruptions volontaires de grossesse. En clair : d'avortements. Des
portes barrées, des départements fermés, jour d'après
de quelque chose qu'il y avait, qui fonctionnait, et qui est
maintenant hors d'usage, démantelé, abandonné. « Tous les médecins sont
des objecteurs de conscience, allez
ailleurs ! ». Ailleurs, c'est l'Italie qui tourne à la clandestinité
: du nord au sud pour des régions entières, l'avortement légal a été
rayé. Plus de de 80% des gynécologues, et plus
de 50% des anesthésistes et des infirmiers n'appliquent plus la loi
194. Ça se passe à Rome, à Naples, à Bari, à Milan, à Palerme. Les
femmes repoussées des institutions retournent au silence et
au secret, comme il y a quarante ans . Certaines meurent, d'autres
deviennent stériles, mais personne n'en parle. Vingt mille interruptions
de grossesse illégales calculées par le ministère de la
Santé sur base d'estimations plus mises à jour depuis 2008, quarante
mille, peut-être cinquante mille en réalité. Septante-cinq mille
avortements spontanés déclarés en 2011 selon l'Istat, mais un
tiers sont le fruit probablement d'interventions « domestiques »
finies mal. Des cliniques hors-la-loi, de la contrebande de médicaments :
sur le corps des femmes est revenu fleurir
l'ancien et riche bizness que la loi 194 avait presque extirpé.
Mais
qui donc gère aujourd'hui ce « commerce » ramifié ? Quelles sont les
routes
de l'avortement clandestin, qui fait retomber notre pays dans le
climat sombre des années antérieures au 22 mai 1978, quand finalement en
Italie l'interruption volontaire de grossesse devint
légale ? Et les avortements (légaux) commencent à diminuer, en
arrivant aujourd'hui à être 53,3% en moins par rapport aux années
Quatre-vingt.
Réseaux
d'ambulants hors-la-loi : le dernier géré par la mafia des Chinois a
été démantelé à Padoue par la Garde de
Finance il y a quelques semaines, et encaissait quatre mille euros
par jour. Parmi les clientes, même femmes italiennes. Et ensuite
enlèvements, vente de médicaments abortifs, fabrication de
Ru486 de contrebande, 188 procédures pénales ouvertes dans la
dernière année pour violation de la loi 194, souvent contre
d’insoupçonnables professionnels qui agissaient dans leurs cabinets de
consultation. Des femmes qui recommencent à mourir de septicémie, et
des femmes qui migrent d'une région à l'autre en cherchant (souvent en
vain) ces services qui assurent encore l'interruption
volontaire de grossesse. Des gamines et des immigrées qui hantent
les couloirs du metrò en cherchant les blisters d'un médicament pour
l'ulcère à base de « misoprostolo » (Misoprostol -
http://fr.wikipedia.org/wiki/Misoprostol)
qui pris en doses massives provoque l'interruption de grossesse, vendu
par les gangs sud-américains qui le font venir dans le port de Gênes des
Etats-Unis. Dix pilules, 100 euro au marché noir, moins de la moitié
si on l'achète sur Internet. Et les très jeunes avortent toutes seules,
dans la baignoire faamiliale, pour que de la loi ou du
juge tutélaire ne savent rien, car à l'hôpital la liste d'attente
est trop longue et les plannings familiaux sont toujours moins nombreux.
(De 2007 à 2010, ils en ont supprimés presque
300).
Alem
par exemple, 17
ans, née Italie de parents égyptiens, bonne et brillante à école,
hospitalisée dans le coma à Vérone pour un avortement provoqué avec un
crochet. « Je ne voulais pas que mes parents
s'apercevaient que j'étais enceinte - a-t-elle raconté - et à
l'hôpital, ils ne m'ont pas voulue parce que j'étais mineure… ». Ou
Irene, qui a grandi au sein des Vele de
Scampia (Naples), déjà enfant-mère à 14 ans, à 16 ans avorte dans la
baignoire familiale, mais se trompe de doses de misoprostolo, et finit
dans un grand dispensaire de Naples entre la vie
et la mort. « Je suis trop pauvre pour avoir un autre fils »
avoue-t-elle aux médecins. Ou, encore, et c'est toujours au Sud, la
pauvre histoire de l'achat et vente d'un nouveau-né,
imaginée par un gynécologue de Caserte, Andrea Cozzolino, fini en
prison le 8 mai passé. Il avait convaincu une jeune femme mineure qui
s'était tournée vers lui pour un avortement clandestin, à
accoucher, et ensuite vendre son enfant pour 25 mille euros…
Le
pourcentage de réussite de ces avortements solitaires, presque
toujours pharmacologiques et dont on trouve des instructions détaillées
sur le net, est élevé : au-delà de 90%, mais celle qui se
trompe y risque la vie. Le gynécologue Carlo Flamigni commente amer:
« Contre la 194, il y a une conspiration du silence. Accéder aux
services est toujours plus difficile, un steeple-chase,
et les femmes moins expertes, plus fragiles, les plus jeunes, les
étrangères, finissent dans le piège de l’illégalité. Je crois
qu'aujourd'hui dans le marché clandestin, on trouve n'importe
quelmédicament, même le Ru486. C'est une défaite pour tous, parce
que la loi fonctionnait, et fonctionnait bien ».
Pilar
a 50 ans, le coeur grand et les bras forts. Au Pérou, elle était
obstétricienne, ici elle assiste depuis vingt ans
les femmes migrantes. « Mais il y a vingt ans – raconte-t-elle –
dans votre pays, on pouvait avorter en sécurité, et lorsque les femmes
étaient libérées, on leur enseignait la
contraception ». « La dernière que j'ai accompagnée à l'hôpital m'a
dit s'appeler Soledad ; d'elle, je sais peu, si ce n'est qu'elle fait la
bonne et a déjà deux enfants en
Équateur. Par deux fois, elle avait essayé de trouver un service
d'Ivg, après avoir découvert qu'en Italie l'avortement est légal. Par
deux fois, ils l'ont renvoyée en lui disant que ce n'était
pas le bon jour, que les médecins n'étaient pas là. Ainsi elle l'a
fait toute seule – révèle Pilar – avec les pastilles achetées à une
amie, et lorsqu'elle m'a appelée, elle avait une très forte
fièvre et une hémorragie en cours. Ils l'ont sauvé, elle n'a pas été
dénoncée, mais pendant des mois, il était si faible qu'elle n'a pas pu
travailler, elle a perdu sa place de bonne, et
maintenant elle est inoccupée ». Et ce n'est pas seulement une
question de femmes immigrées. « L'avortement clandestin actuellement
concerne tous les classes de la société »,
ajoute Silvana Agatone, gynécologue et président de la Laiga, la
ligue italienne pour l'application de la 194, qui depuis des années
dénonce l'incroyable dissémination de l'objection de
conscience dans notre pays.
« Il y a les avortements dorés, ceux des aristocraties, qui se déroulent en sécurité dans les cabinets de consultation, ou bien à l'étranger. Et puis, il y a les avortements des femmes pauvres, des clandestines, qui achètent des pastilles dans les couloirs du métro, et si quelque chose va mal se présentent aux Urgences en affirmant avoir eu un avortement spontané ». L'une se sauve, l'autre non. Comme cette femme nigériane qui arriva « avec une très grave infection dans notre hôpital et est morte de septicémie », se rappelle Silvana Agatone, qui travaille au « San Giovanni » de Rome. C'est allée mieux pour Mariangela, des Pouilles, qui en ne sachant plus où aller après la fermeture du dernier service d'Ivg dans sa province (Matera) raconte sur le forum "aborto-blogspot" (« avortement – blogspot ») s'être adressée grâce au tam tam à une (estimée) gynécologue d'un pays voisin. « Deux mille cinq-cents euros, une intervention chirurgicale stérile et sûre. Comme ils faisaient à ma mère et ma grand-mère, mais sans risques. Tout très triste cependant, je croyais que désormais nous avions droit à l'avortement légal ».
LA FUITE À L'ÉTRANGER.
Mais comme on est arrivé à ce démantèlement progressif d'une loi de l'État ? Est-il légal que des centres hospitaliers entiers n'aient plus de médecins qui appliquent les 194, à trente-cinq ans exacts de son approbation ? « Non, ce n'est pas légal, et en effet comme Laiga, nous avons fait recours au Conseil d'Europe, et notre recours a été accueilli. La vérité est que personne ne veut plus faire des avortements car on est discriminés dans la carrière et obligés à le faire seul et seulement ça ». Quelques données : dans le Latium, 91% des gynécologues sont objecteurs de conscience ; à Bari, les deux derniers médecins qui faisaient les avortements ont décidé d'abandonner le service ; à Naples, le service est assuré seulement par un hôpital dans toute la ville ; en Sicile, le taux d'abstention vis-à-vis de la loi 194 est de 80,6%. « Ceci veut dire que les listes d'attente sont épouvantables, et le risque existe de dépasser le nombre de semaines de grossesse durant lesquelles est permise l'interruption. Mais la vraie tragédie concerne l'avortement thérapeutique – conclut Silvana Agatone – car il s'agit d'une intervention à part entière, pour laquelle sont nécessaires les médecins internes à l'hôpital, le gynécologue, l'anesthésiste, les infirmières, et on ne peut faire appel à des professionnels extérieurs. Vu cependant le nombre de ceux qui pratiquent l'objection de conscience, il est évident que dans des temps très brefs dans les structures publiques italiennes on ne fera plus ce type d'avortements».
Mais comme on est arrivé à ce démantèlement progressif d'une loi de l'État ? Est-il légal que des centres hospitaliers entiers n'aient plus de médecins qui appliquent les 194, à trente-cinq ans exacts de son approbation ? « Non, ce n'est pas légal, et en effet comme Laiga, nous avons fait recours au Conseil d'Europe, et notre recours a été accueilli. La vérité est que personne ne veut plus faire des avortements car on est discriminés dans la carrière et obligés à le faire seul et seulement ça ». Quelques données : dans le Latium, 91% des gynécologues sont objecteurs de conscience ; à Bari, les deux derniers médecins qui faisaient les avortements ont décidé d'abandonner le service ; à Naples, le service est assuré seulement par un hôpital dans toute la ville ; en Sicile, le taux d'abstention vis-à-vis de la loi 194 est de 80,6%. « Ceci veut dire que les listes d'attente sont épouvantables, et le risque existe de dépasser le nombre de semaines de grossesse durant lesquelles est permise l'interruption. Mais la vraie tragédie concerne l'avortement thérapeutique – conclut Silvana Agatone – car il s'agit d'une intervention à part entière, pour laquelle sont nécessaires les médecins internes à l'hôpital, le gynécologue, l'anesthésiste, les infirmières, et on ne peut faire appel à des professionnels extérieurs. Vu cependant le nombre de ceux qui pratiquent l'objection de conscience, il est évident que dans des temps très brefs dans les structures publiques italiennes on ne fera plus ce type d'avortements».
Et
alors les femmes émigrent. Suisse, Angleterre, France. Quatre cents
euros pour un Ivg avant le troisième mois, environ
3000 pour un avortement thérapeutique (au-delà de la 22ième semaine)
en clinique. Mais toutes ne peuvent pas aller à l'étranger, et pour
celles qui restent, la perspective est un calvaire fait
d'humiliations et de véritables mauvais traitements en hôpital. Il
écrit Serena F. qui a dû avorter à la 23ième semaine pour des très
graves malformations du foetus : « Ils m'ont abandonné
toute seule, sur un petit lit, pour 15 heures de tourment sans me
donner ni des antidouleurs ni rien d' autre ; dans tout l'hôpital, il y
avait seulement une jeune gynécologue pas
objectrice, mais elle était surchargée de travail, et ainsi elle m'a
confiée, si on peut dire, aux soins de deux infirmières. J'ai demandé
plusieurs fois un peu d'eau, elles me l'ont apportée
après des heures et des heures. Lorsque à la fin, mon très
malheureux enfant est né, et est mort vite après, une des infirmières à
voix basse m'a demandé si je ne m'avais pas honte de ce que
j'avais fait… Le gynécologue l'a entendue et elle s'est mise en
rage, celle-là a répondu, ça s'est terminé dans des hurlements. Une
douleur folle. Voilà comment on avorte légalement en
Italie ».
Comment
calcule-t-on les chiffres d'un phénomène clandestin ?
Avec quels paramètres ? Depuis des années maintenant dans la
relation au parlement sur la loi 194, on cite une estimation de 15/20
mille avortements illégaux par an, un nombre calculé seulement
sur le taux d'abortivité des femmes italiennes (6.9 pour 1000) et
une sous-estimation admise même par le ministère. Beaucoup d'autres
éléments cependant portent au moins au doublement de ce
chiffre, en faisant monter le nombre des interruptions de grossesse
clandestines à 40/50 mille l'an. Entre temps, adaptant les estimations
de l'illégalité au taux d'abortivité des immigrées, qui
est de 26,4 interruptions par mille femmes, trois fois celui des
Italiennes. En analysant ensuite les données de l'Istat (Institut
national de la Statistique) par exemple, on voit avec clarté
combien les avortements spontanés ont augmenté, en passant des 55
mille cas des années Quatre-vingt, à presque quatre-vingt mille
aujourd'hui. Et selon beaucoup de spécialistes ce redressement
n'est rien d'autre que le retour de l'avortement clandestin
« masqué », exactement comme il se produisait avant la loi, lorsque les
femmes après avoir tenté « de faire toutes
seules » arrivaient à l'hôpital avec des hémorragies et des
douleurs, et les médecins pour les sauver complétaient les avortements,
enregistrés comme
« spontanés ».
Franco
Bonarini, professeur de Démographie
à l'université de Padoue dans la sage « Sexualité et reproduction
dans l'Italie contemporaine » explique avec clarté : « L'accroissement
du rapport entre les avortements
spontanés et les grossesses pourrait être la conséquence d'une
augmentation du recours à l'avortement volontaire provoqué illégalement.
Même le risque plus élevé pour quelques catégories de
femmes, d'immigrées, non mariées pourrait être un indice de ce
phénomène ». Encore plus précis le calcul de Bruno Mozzanega, de
l'université de Padoue, qui le rattache reconnecte à la
diffusion croissante de médicaments pour interrompre la grossesse.
« Les avortements clandestins sont encore une réalité sousestimée à 20
mille cas par an ; il faut y ajouter, comme le
signale l'Istat, 73 mille avortements spontanés, à augmenter, par
rapport à 1982, de 17 mille cas par an. Un accroissement moyen de 30%
qui cependant chez les mineures approche les 70%. Si ce
surplus d'avortements spontanés représentait seulement une partie
des ratés (5-10%) des médicaments abortifs de contrebande, il en
ressortirait un nombre d'avortement illégal de dimensions
inimaginables à charge surtout des très jeunes, les mêmes qui déjà
abusent de la pilule du lendemain ».
« J'ai
trois enfants, et la plus petite, Alice, est née avec le syndrome
de Down (trisomie 21). Je le savais, je l'ai voulu quand même.
Ensuite, il s'est passé l'incroyable : à 44 ans, je suis tombée enceinte
pour la quatrième fois. Mauro, Marco, Alice qui absorbe
tout mon souffle. Il n'était pas possible d'avoir un autre enfant,
avec le risque d'un nouveau handicap. Je suis allée dans un planning
familial de ma ville pour commencer les formalités de
l'avortement. J'ai dû subir un humiliant interrogatoire de quelques
volontaires du Mouvement pour la Vie, mis là par la direction sanitaire,
qui pendant deux semaines ont cherché à me faire
« réfléchir », en cherchant de me convaincre de ne pas le faire, en
me parlant ouvertement d'homicide, pendant que les délais étaient en
train d'expirer. Un véritable abus. Hors-la-loi.
Comme si je ne souffrais pas déjà assez. J'ai avorté à l'hôpital et
ensuite, j'ai dénoncé le directeur de l'Asl… ».
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire