14 septembre 2008
Tiens, tu
n'es pas venu depuis plusieurs jours, Mârco Valdo M.I.. Sans doute
étais-tu occupé, dit l'âne en arrivant clopin-clopant, en
clopinant du pas de l'âne peu pressé. Je ne suis pas curieux, mais
je me demande bien ce que tu pouvais faire. Si c'est indiscret, ne
réponds pas...
Oh,
il n'y a rien de mystérieux et même si ta question est indiscrète en
apparence, tu sais bien que je n'ai pas de porte de
derrière, comme on dit chez nous. C'est tout simple, tu sais. D'un
côté, c'est la rentrée et de l'autre, du coup, j'ai plein d'activités
qui me tiennent éloigné de la rédaction de ce blog. Je
n'aime pas cela, mais qu'y faire ? Le pire, c'est que je ne vois pas
bien comment y pallier. Tu comprends pour faire ce blog, il faut non
seulement du temps (plusieurs heures d'affilée) et en
plus, il y faut de la disponibilité mentale, ce qui impose aussi du
temps de préparation, du temps de décontraction, de détachement par
rapport à ces autres activités de la vie
quotidienne.
Évidemment, dit Lucien l'âne en penchant son long cou pour attraper une grosse touffe d'herbes qu'il arrache d'un coup et sec et
qu'il se met à mâcher incontinent. Il faut bien trouver du temps pour tout.
Comme
tu le dis, c'est vraiment là la question, dit Mârco Valdo M.I.. Il est
possible de se concentrer entièrement sur un blog,
mais alors, on n'a plus de temps pour vivre. On serait une sorte
d'ermite électronique ou digital. Comme tu le vois, j'avais déjà pris
les devants en partageant ce blog avec toi, ce qui m'évitait
le soliloque et cette sensation pesante de solitude. J'évitais aussi
de perdre le goût de la conversation et tant que ce fut les vacances,
les choses pouvaient aller ainsi, car on ne me
sollicitait que peu. Mais voilà qu'à présent, on nous appelle de
partout et on demande d'aller ici, d'aller là, la manie des réunions a
recommencé à faire fureur. Je vais bien devoir y consacrer
une part de mon temps et je vais sans doute devoir espacer un peu
mes récits. C'est évident pour les prochaines semaines, mais j'espère
que ce ne sera pas trop long.
Et
oui, dit l'âne, je connais bien ça; chez nous les ânes, c'est pareil.
Mais, dis-moi, Mârco Valdo M.I., crois-tu vraiment qu'il
te serait possible de vivre sans jamais sortir, sans avoir l'une ou
l'autre rencontre, bref, sans un brin de socialité ?
Solitude
Je dois, dit Mârco Valdo M.I., te répondre vraiment, honnêtement, sans détour, sans biais ?
Lucien secoue ses épaules et sa croupe et hoche la tête.
Et
bien, je vais le faire, car je vois à ton geste et à ta mimique que
c'est ce que tu souhaites. Au fond, j'aimerais bien trouver
mon ermitage; je me vois bien, comme nombre des hommes des villes,
me retirer dans un coin isolé et vivre comme ça d'un jour à l'autre sans
trop me soucier de comment va le monde. Quant à le
faire.... Il y a toujours plein de choses et de circonstances qui
m'en ont empêché et qui m'en empêchent encore. Cela dit, je fuis le
monde du mieux que je peux. Je ne vais dans les
rassemblements que s'ils ont du sens, enfin du sens à mes yeux. Je
fuis comme la peste la foule. J'évite de me mettre dans des
agglutinations; en fait, j'aime respirer à l'aise, j'aime être franc
du collier ou des épaules... Mais je pense que les ânes aussi
ressentent les choses ainsi...
Précisément,
dit Lucien l'âne, j'allais te le dire, j'allais t'en parler car nous
vivons peu en troupeaux et nous n'aimons pas non
plus les cohues. D'ailleurs, on nous voit bien plus souvent sur des
chemins écartés que sur les chaussées embouteillées; il n'y a que des
machines pour supporter ça. Je pense que ce doit être un
de ces aspects de ta personne qui font que je t'apprécie tant.
Je
crois aussi que c'est là une sensation que doit bien connaître notre ami
Camenisch, même si depuis si longtemps, ils le
tiennent enfermé. Il y a de quoi devenir fou à être pareillement
enfermé, je crois. Et c'est peut-être le but de la manœuvre, fou ou
suicidaire. Ou alors, si on veut survivre, il ne reste plus
qu'à renoncer à soi-même et mourir vivant. Comprends-tu cette idée
de mourir vivant, de ne plus être soi, d'avoir perdu son âme tout en
restant dans son corps ? Si c'est en attendant, si c'est
une simple retraite précautionneuse, passe encore. Si, en somme, on a
l'espoir raisonnable de sortir relativement vite... Pour Marco
Camenisch, il sait qu'ils le tiennent pour longtemps. Mais
enfin, de quelque façon qu'on regarde la manière dont nos
« démocrates » traitent les prisonniers – j'entends tout spécialement,
les prisonniers politiques, ceux qui se sont élevés
contre le système, ceux qui ont osé dire et faire ce que nombre
d'entre les humains aimeraient dire et faire, bref, nous, mais en plus
courageux ou nous, en plus téméraires, on ne peut que
constater qu'il y a dans la façon d'agir de nos « bons démocrates
enfermeurs » à la fois de la vengeance, du sadisme et du terrorisme. Au
fond, il s'agit de terroriser les hommes pour
qu'ils n'aient plus la moindre velléité de contestation, de révolte
et pire encore, de révolution. Encore une fois, les terroristes ne sont
pas ceux que le système dénonce comme tels. Rends-toi
compte, ils vont même jusqu'à suicider les prisonniers
récalcitrants. Tu te souviens sans doute du saut par la fenêtre du
commissariat de Milan, du militant anarchiste Giuseppe Pinelli, ce
n'était pourtant pas un gamin, il avait 41 ans; il savait très bien
qu'on ne pouvait rien retenir contre lui, si ce n'est qu'il était un
travailleur (un cheminot) en lutte contre le système. Il
faut être formel à ce sujet : on ne se suicide pas dans de telles
conditions; on vous suicide. Ou l'Allemand Andreas Bader, qui luttait
pour défendre les pauvres contre la dictature des riches,
contre les diktats de ceux qui possèdent et qu'on suicida dans sa
cellule d'une balle dans la nuque.
Et
bien, Mârco Valdo M.I., je commence à mieux voir qu'on est bien en
présence d'une guerre et que notre ami Camenisch est non
seulement, un prisonnier politique, mais qu'il est en danger
permanent. Je crois bien que tu as raison, Mârco Valdo M.I., d'en parler
et qu'il ne faudra jamais arrêter de parler de ces femmes et
de ces hommes qu'on étouffe. À ce propos, c'est-à-dire au sujet de
ces « Achtung Banditen ! », il y a déjà un peu de temps que tu m'as
raconté la suite de l'histoire de Marco Camenisch
quand il était en prison en Italie.
J'y
viens tout de suite, mon ami l'âne à la mémoire aussi longue que ses
oreilles. En fait, on croit, on espère, je veux dire le
système espère que tout cela va s'oublier, qu'avec le temps... Mais
telle n'est pas notre intention, on ne peut jamais oublier et même, on
le rappellera jusqu'à notre propre fin et sans doute,
d'autres prendront le relais de la mémoire. Et je te dis déjà que
quand j'aurai fini l'histoire des prisons italiennes de Marco Camenisch,
je te dirai ce que je pourrai de ses prisons suisses,
qui ne sont pas mal non plus, dans le genre « délire
d'enfermement ». Pour l'instant, je veux dire l'instant dans le récit,
Marco Camenisch est toujours dans la prison de Novara et nous
en sommes à la fin de l'année 1994.
Novara, 7 octobre 1994.
Je suis
toujours terriblement contrarié et blessé par cette survie et je suis
mal. Ce serait pourtant une bêtise de dire « je
suis bien », c’est pourquoi d’un cœur léger et en riant, je dis « je
suis mal » !!! Il y en a qui s’étonnent, s’alarment ou se choquent que
dernièrement, je me lamente mais
diantre, des raisons de combattre pour ma propre liberté, j’en ai
mille de plus que celui qui est libre.
Peut-être,
j’ai mal habitué les gens en me lamentant trop peu pendant trop
longtemps, en donnant une impression trompeuse de ma
présumée inoxydabilité et pourtant, sérieusement, je pourrais me
lamenter encore cent ans et cent pages par jour pour égaler toutes les
pages de lamentation et de soupirs et d’oh ! et
d’hélas que je reçois et que j’ai reçues.
Tous comptes faits, je survis malgré tout en surtout, mon esprit et ma volonté de vivre ne sont pas entamés !
Je suis
plus embêté en ce qui concerne ma santé généralement mauvaise et par
certains « côtés », même au galop. Dans mon
rayon visuel réduit à ce que je vis et à ce que j’aime, je vois
au-dehors la permanence de la même paralysie désormais connue, mais
encore plus détériorée. Je ne retrouve pas plus pessimiste
qu’avant, mais toutefois, c’est grâce aux Berlusconi et Formentini
qui se succèdent et non à nous (comme ce serait juste et nécessaire) que
se réveille, de sa longue léthargie, l’antagonisme
social (et individuel ?).
Juste,
mon ami Lucien, une petite remarque, une petite parenthèse pour
indiquer combien Marco Camenisch et sans doute, nombre
d'autres prisonniers apprécient la littérature et la lecture en
général. Tu verras ici, mais bien souvent ailleurs, Marco Camenisch
faire allusion et même recenser les livres qu'il arrive à se
procurer.
Novara, 26 octobre 1994.
Il y a
les textes de Scorza à la bibliothèque. Je les lis, les relis et les
rerelis tous et il est inutile de dire qu’ils me plaisent
énormément. Ils ont un charme et une maîtrise littéraire unique. Je
ressens très fort l’affinité qui m’unit aux protagonistes ainsi que mon
désir de vivre dans un « monde » semblable.
Le livre que j’ai reçu dernièrement, celui de Pennac, je l’ai lu
avec plaisir et il a eu ici un grand succès. Deux autres le réclament
déjà.
Mais revenant à notre réalité, en ce qui concerne Berlusco, les fascistes, etc…, je tente
de
toutes les manières de faire voir aux camarades suisses qu’AU FOND,
il ne se passe rien de pire. Ceux qui maintenant s’indignent et se
découvrent choqués par cette évolution, c’est parce que
l’évolution d’ « avant » les protégeait ou car il est facile de
courir dans le troupeau. Mais ceux-là, même si on les réveille à coups
de pied au cul, ils ne feront pas
grand-chose. Croyez-moi !
Novara, 3 novembre 1994.
L’étude
attentive et critique du « Jaguar dans le volcan » (« Il Giaguaro nel
vulcano »), le nouvel et actuel
livre de Sandra Busatta, me paraît fort utile pour qui veut
approfondir la connaissance et la compréhension des événements (et pas
seulement ceux actuels) au Chiapas, au Mexique et
au-delà.
Il est
utile pour celui qui allume ou éteint sa propre attention envers ces
événements au rythme commandé par le téléviseur et les
médias en général et pour celui qui n’entend pas se contenter de lectures faciles et n’entend pas rester ou tomber dans les habituelles
mystifications.
L’action
démystificatrice, comme dans son livre sur les Sioux, est peut-être un
des aspects les plus précieux de son nouveau travail.
Son livre, dans ses 73 pages denses d’histoire et d’actualité,
résume le parcours du Mexique depuis 1880, de son indépendance jusque
maintenant. Il raconte et commente la révolte actuelle et son
contexte régional et international, avec une fluidité prenante,
certainement pas facile à produire en raison de la vastitude, de la
nature et de la masse d’informations et d’interprétations
contenues en si peu d’espace.
Il
contraint à la lecture critique des événements, des protagonistes et de
nos propres points de vue culturels et idéologiques. Il
peut peut-être nous rendre plus conscients de l’inadéquation de nos
possibilités et de nos facultés de pouvoir connaître et comprendre les
variations complexes, les syncrétismes culturels, les
contradictions et les interactions en jeu.
Les
faits, les connaissances et les jugements illustrés, racontés et tissés
avec bravoure et compétence par l’autrice, peuvent nous
aider à en comprendre plus, mais surtout qu’il est ardu de
comprendre suffisamment pour pouvoir donner des jugements des événements
et aux protagonistes des positions bien définies.
Ce
travail peut sûrement nous aider à ne pas nous amouracher une fois
encore d’un fantôme sur lequel projeter encore des espérances ou
des frustrations, de l’ingénuité ou des présomptions de notre
purisme ou de notre rebellisme, souvent facilement abstrait et
schématique.
Plus qu’à juger, son texte invite à suspendre de nombreux jugements. Tel est l’avis d’un incompétent auquel, mis à part certains
désaccords, son livre plaît globalement, aussi car il a pu m’éclairer sur de nombreuses questions, perplexités et lacunes.
Novara, 19 novembre 1994.
Salvatore
Cirincione, après une longue période de silence, m’écrit de France,
« avec beaucoup de retard pour de simples motifs de
relax, après avoir laissé avec un pied de nez tous ceux qui étaient
affectés à mon contrôle. J’espère que cela te fera plaisir. » Je peux
dire : fortement !
« Pour
ce qui concerne ma santé, enfin ici, je suis fort bien soigné. Je vais
prendre contact avec la Commission Justice de
Strasbourg pour dénoncer les barbaries et les tortures dans les
prisons italiennes. Mais sur ce point, j’ai la rage en gueule et
l’amertume dans la bouche. J’ai reçu des conseils de la part d’un
certain Bon Réfugié Italien (des dissociés1 aussi et parfois, ex-Pur et Dur) que je ferais
mieux d’oublier mon toit et de reprendre ma nouvelle vie dans ce pays de cocagne !!! Gloup !
Non, je
n’accepte pas cette règle du jeu et surtout de la part de gens qui,
venant de la confrontation politique, ont oublié les
règles et les valeurs de la lutte sociale. J’aurais pu me tenir
tranquille et attendre que 3 ans passent en vitesse, oublier et me faire
oublier, dans le silence le plus absolu. Mais comme ce
n’est pas mon caractère et comme aussi, j’ai retrouvé ma force car
vous tous mes compagnons vous m’avez fait confiance, à présent, je
lutte. Je suis seul, je ne sais pas comment cela finira, mais
je ressens la nécessité politique de relier fortement la répression
italienne à toutes les répressions.
Si tu
veux, tu peux faire savoir à tout le mouvement que ne me suis pas rendu
et que ma plus dense bataille commence maintenant. Ils
ne m’ont pas encore tué, car ma pensée est forte et je suis proche
de vous tous. »
Je
diffuse volontiers ce message de Salvatore, adressé à l’ensemble des
camarades solidaires et non résignés. Je lui suis très
reconnaissant d’être une de ces voix qui ne se conforment pas à
l’avilissement général de la capitulation et de la liquidation de cette
dignité lucide que seuls les cœurs forts et honnêtes
peuvent maintenir intègre et seulement dans des conditions de
solidarité. Pour cela aussi, je dirais avec joie : tu as repris vie.
Comme
tu le vois, dit Mârco Valdo M.I., ceux qui en sortent, même
provisoirement, souvent provisoirement, car ils ne les lâchent
pas, même si parfois, leurs propres règles les contraignent à le
faire; ceux-là n'abandonnent pas la lutte et reprennent le combat.
Certains en tous cas et c'est le cas de Salvatore Cirincione,
qui fut compagnon de prison de Marco Camenisch. Et en plus, ils ne
laissent pas tomber leurs amis; ils leur font savoir qu'ils
n'abandonnent pas et ça, c'est important. Faire savoir qu'on lutte
contre le système.
Je
comprends, dit Lucien l'âne en riant de toutes ses belles dents. Rien
que d'apprendre ça, on se sent moins seul, on reprend un
peu plus de courage. C'est comme si on recevait un peu de l'énergie
des autres. Tu as raison, c'est important.
Les
visites aussi sont importantes pour le prisonnier, mais aussi, pour son
entourage. Pour Marco, en cette fin d'année, la visite
mensuelle, c'est la venue de sa mère Annaberta, de son frère Renato
et de sa, disons, fiancée... Manuella. Mais là aussi, le sadisme s'en
mêle et les choses sont compliquées, tu vas voir ce que
Piero en dit.
C’est
la dernière visite de l’année dans ce décembre glacé et le paquet de
vivres est consistant. Les vêtements de cet hiver sont déjà
endossés depuis longtemps. Les froides brumes padanes, l’humidité
des rizières ne laissent aucun recours.
On est
en avance sur les fêtes chrétiennes, où tous sont bons et comblent les
trains, les autobus, les billetteries, les commerces et
le hall des différentes institutions de peine.
Face à
cette inévitable folie collective, nous n’avons pas le choix et
rencontrant, à l’Oasis Vert, le biologiste Laborit, il me
suggère que quand on ne peut affronter un danger, un obstacle, un
embarras, il est inutile et stupide de le subir passivement. Il vaut
mieux la digne fugue dans nos songes, dans nos silences,
dans notre solitude plutôt que de vivre leur réalité. Celle qui ne
plaît pas et que nous ne réussissons pas à accepter.
À Marco
et à nous tous, les atmosphères chaotiques de joie artificielle ne
plaisent pas. La Noël : cette triste brumette,
entourée de mille lumières colorées, capable de couvrir les misères
quotidiennes de la tenue de camouflage de la résignation complice ou de
la complicité résignée, souvent inconsciente et
guillerette. Aucune visite dans les prochains jours. On s’isole de
l’humanité pour une paire de semaines ou plus. On se reverra sans doute
avec l’année nouvelle et on rattrapera le temps
perdu.
Juste
un petit mot à propos de cette photo d'illustration, dit Mârco Valdo
M.I. Je te signale l'énigmatique personnage qui
contemple avec ses binocles et son chapeau melon et ses somptueueses
moustaches; ce n'est autre que le grand humoriste allemand Karl
Valentin et la belle dame à chapeau n'est autre que l'Ève d'un
graveur italien nommé Guarienti. Regarde bien ses jambes, elles sont
fabuleusement longues.
1
Dissociés : en italien : dissociati, dissociato (au
singulier) : « disssocié » désigne l’accusé qui, tout en
reconnaissant qu’il s’est (politiquement) trompé, ne veut pas collaborer
avec la justice.
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