6 septembre 2008
« Carla attendait, devant l'entrée du Messaggero, que Pasquale l'avertisse du passage de Silvio.
Calamandrei et Salinari étaient postés par contre dans la via del Traforo : Cola au coin de la via Rasella et Spartaco à
l'angle de la via del Lavatore.
A
deux heures pile, notre dispositif était prêt à fonctionner. L'attente
commençait que nous prévoyions brève et nos nerfs étaient
déjà tendus par l'action imminente. (Suite au prochain épisode) »,
dit Lucien l'âne amateur d'histoires énervantes. Nous en étions là,
l'autre jour et j'aimerais bien connaître la
suite.
Évidemment,
dit Mârco Valdo M.I., que je vais te conter la suite de l'affaire.
T'imagine ces pauvres gens en train d'attendre,
suspendus comme ça en l'air, je ne peux pas les laisser tomber,
surtout dans un pareil moment. On ne sait jamais, un inspecteur du
Service de la Propreté Urbaine pourrait passer, des policiers,
des fascistes, une patrouille militaire, que sais-je ? Il ne faisait
pas bon de se faire contrôler dans de telles circonstances, à Rome au
printemps 1944. C''est une situation des plus
dangereuses et je suis conscient de mon devoir de ne pas les laisser
dans un pareil traquenard.
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| Photo William Leroy |
Ah, ah, dit l'âne Lucien, mon cher Mârco Valdo M.I., tu me rassures. Je n'aurais pas voulu qu'à cause de nous, l'opération soit manquée, alors que tout est fin prêt et que j'imagine que l'heure approche... Dis-moi, à quelle heure doit passer ce régiment ?
Normalement,
il ne devrait pas tarder; généralement vers deux heures, deux heures un
quart, on le voit arriver. Disons qu'il doit
passer vers deux heures et demie au grand plus tard. C'est donc
imminent. Tiens-toi prêt à t'enfuir à toutes jambes pour ne pas être
pris dans l'explosion.
Mais avant d'aller plus loin et en attendant qu'ils arrivent, laisse-moi te faire quelques réflexions au sujet de cette
histoire.
Oui, oui, Mârco Valdo M.I., c'est même une excellente idée, dit l'âne qui trépigne un peu en passant d'un pied à l'autre dans le
sens anti-horaire, car il est un âne et donc, contrariant par nature et par principe. Je ne tiens plus, c'est angoissant.
Alors
voilà, la toute première réflexion qui me vient à l'esprit et elle est
d'importance, c'est que le récit que je te fais et
celui qu'a écrit Roberto Bentivegna, c'est-à-dire celui qui , comme
le raconte très exactement l'histoire, a mis le feu aux poudres. C'est
un témoin de premier rang et même un témoin qui nous
fait sentir de l'intérieur comment on vit une pareille action. C'est
tout à fait exceptionnel. Parfois, tu peux lire des romans ou des
récits qui racontent des aventures extraordinaires, mais il
manque toujours ce je ne sais quoi qui fait toute la valeur de ce
récit-ci. Comprends-moi bien. Souvent, on nous raconte des histoires où
des attenteurs, appelons-les ainsi, font des actes d'un
héroïsme surhumain, accomplissent des exploits physiques, mettent en
jeu des actions d'une complexité incroyable pour mener à bien un
attentat. Ici, c'est tout le contraire. Tout ou presque est
banal. Tout se perd dans le décor quotidien, tout s'insère dans une
journée quelconque.
Je comprends bien le cheminement de ta réflexion, dit l'âne Lucien. Quoique je ne vois pas ce que tu veux en tirer comme
conclusion.
Tout
simplement ceci, dit Mârco Valdo M.I.. Que les résistants, les
partisans, les gappistes, les Banditen, les
« terroristes » sont des héros au quotidien bien terne. Ce n'est pas
des Hectors avec des armures vermeilles et des casques à plumes
colorées. Le héros ici est très loin du Chevalier de
la Table Ronde, très loin de Roland et sa Durandal, n'a rien d'un
Mousquetaire du Roi ou d'un Sandokan. Le héros ici, un héros vrai, réel,
qui d'ailleurs ne revendique à aucun moment ce statut,
est un balayeur et son destrier est une poubelle et son arme est une
pipe. Comme dit Magritte, ceci n'est pas une pipe, c'est un détonateur.
Il sort d'un petit resto où il a dû se contenter du
plat du jour et de la complicité du garçon pour avoir assez à
manger. Il n'a pas un costume et encore, un smoking pour se battre, il
n'a pas les poches remplies de gadgets, il n'a même pas de
carte de crédit, il n'utilise pas une voiture de grand luxe et ne
séduit pas toutes les demoiselles sur son passage et ne fait pas état
d'une sexualité exacerbée. Les héros, les vrais héros, sont
discrets et en plus, ce sont des amateurs.
C'est assez réaliste, finalement., dit l'âne en levant le front dans le vent.
Et
encore ceci, les héros populaires, je veux dire ceux qui sont
authentiquement issus du peuple, qui y sont, comme disait
l'inénarrable président Mao, comme des poissons dans l'eau, ne sont
pas les rouages d'une machine, ce sont des personnes comme toi et moi,
avec leurs soucis quotidiens, avec leurs malaises, avec
leurs angoisses, avec leurs joies, avec leurs petits et grands
bonheurs, si ça tombe par exemple, ils peuvent très bien tomber amoureux
ou être grands-parents, ou avoir mal au ventre, ou des
hémorroïdes... Ce sont des héros banaux qui doivent compter avec
leurs nerfs aussi. L'action telle qu'elle commence à se dérouler là n'a
rien d'exaltant pour le spectateur, ni même pour l'acteur.
Il s'agit essentiellement d'accomplir une certaine tâche.. Un peu
comme aller livrer du ciment avec un petit chariot... Mais quelle
tension intérieure... Assez parlé, on y va.
Le nouvel épisode
... nos nerfs étaient déjà tendus vers l'action imminente.
Les
Allemands, par contre, justement ce jour-là, contrairement à leur
proverbiale ponctualité, ne se faisaient pas voir. Le temps
passait et les camarades qui auraient dû m'apporter les nouvelle et
l'alerte ne se montraient pas. Passèrent ainsi 2 h 15, 2 h 20, 2 h 30, 2
h 45 : les Allemands n'arrivaient pas.
J'avais seulement trois cigarettes, je devais allumer la mèche avec une d'entre elles, mais pour être sûr que l'allumage soit
efficace, j'avais placé le tabac dans une pipe.
Je
cherchais à tromper le temps en déambulant vers le haut et vers le bas;
j'étais préoccupé car ma permanence prolongée attirait le
regard. Quelqu'un qui était déjà passé plusieurs fois devant moi, me
dit d'un air moqueur : « Hé ! L'inspecteur arrive ! ».
J'étais
là à ne rien faire; j'étais un balayeur qui à 3 heures de l'après-midi
se tenait appuyé contre un mur avec son chariot arrêté
au milieu de la rue, avec le balai à ses pieds, sans rien faire !
Je
cherchai à me donner une contenance; je pris le balai et je commençai à
balayer. C'était un balai de rue, dur et pesant, avec un
long manche et des touffes rigides de branchettes à l'extrémité; je
ne savais pas l'utiliser.
Je me
sentais empoté, idiot, quand je le manœuvrais, ce balai; je pensai qu'il
valait peut-être mieux arrêter, car mon incompétence et
ma lourdeur pourraient me trahir.
Je
posai à nouveau le balai à sa place, sur une sorte de tablette
recourbée, placée à un des côtés du chariot. Je cherchai à nouveau à
me donner une contenance, en sifflant.
Ho,
ho, dit Lucien l'âne aux pieds noirs comme la truffe du Périgord, il
doit avoir l'air un peu con là au milieu de la rue à ne
rien faire depuis un long moment et ce n'est pas en sifflant tout
seul au milieu d'une rue, déguisé en balayeur, que je passerais
inaperçu. Ce n'est pas une bonne idée de siffler, c'est ce que
font tous ceux qui veulent passer inaperçus. Tu parles, si ça va
marcher. Et puis, si l'attente se prolonge encore, il va siffler tout le
répertoire de Verdi, puis quoi... Puccini, peut-être. Il
faut du souffle.
Évidemment, ça a l'air scabreux, dit Mârco Valdo M.I.. Mais voyons la suite...
Il y
avait aussi un vieux soldat de la Croix-Rouge de garde au Palais
Tittoni. Lui aussi m'observait, curieux, et lui aussi semblait
vouloir entamer une conversation. Mais je ne pouvais pas, je ne
pouvais pas parler avec lui, ni avec les deux jeunes filles qui,
entretemps, s'étaient éloignées, ni avec les gens qui passaient,
je ne pouvais pas.
Seulement quand je devrai les avertir de fuir , s'ils ne voulaient pas mourir.
Je
voulais au moins qu'un camarade, un de ceux qui autour de la via Rasella
attendaient les Allemands en même temps que moi, passe
près de moi, m'adresse une phrase, un sourire.
Au contraire, j'étais seul, là, et je devais rester seul.
Ces
gens, ce soleil, les autres, les autres camarades aussi, il n'y en avait
pas et il ne pouvait pas en avoir; il y avait moi et mon
chariot et la tolite dedans et les Allemands qui devaient venir et
le signal que j'attendais. Puis, il y avait aussi le reste du monde, il y
avait ma ville, il y avait les camarades en prison, il
y avait la guerre qui faisait rage en Europe.
Puis, il y avait, il y avait certainement, des parties du monde où les gens étaient heureux et riaient et ne tuaient pas et ne
craignaient pas d'être tués. Mais, pour moi, tout cela ne devait pas compter, n'existait même pas.
J'attendais les Allemands. Et le signal.
Mais...
Les Allemands n'arrivaient pas.
Je ne pouvais pas comprendre le pourquoi de se retard. Pendant des semaines, les Allemands étaient passés là ponctuellment;
aujourd'hui, non.
Là,
dit Lucien l'âne, j'ai une hypothèse, peut-être que les Allemands ont
pris des précautions et changé d'itinéraire ou
simplement, d'horaire. Ce sont là des mesures de sécurité normales.
Ou alors, peut-être, nos amis sont -ils trahis... Non, ce n'est pas ça,
car alors, ils seraient déjà
arrêtés...
On verra bien, continuons le récit, dit Mârco Valdo M.I..
Mes camarades ne s'approchaient pas non plus; je restais seul, là, à attendre.
Il était déjà 3 h 15.
Dans
une heure, une heure et demie maximum, il faudrait absolument renter car
à 5 heures commençait le couvre-feu. D'autre part,
l'arrivée manquée des Allemands était tellement impensable que nous
ne l'avions pas prévue, et donc que nous n'avions pas de plan de
retraite pour le cas où l'action ne pouvait
s'accomplir.
Il
n'était pas possible de reporter le chariot au dépôt, ni dans la cantine
de Duilio. Cette pensée me tourmentait aussi en raison de
l'effort et du risque inutile que cela aurait encore signifié. Par
dessus tout, nous ne pourrions pas abandonner cet engin sans l'avoir
rendu inoffensif. Je me rappelais que de nombreuses fois,
nous avions risqué notre vie pour récupérer nos explosifs afin
qu'ils ne constituent pas un danger pour les civils.
Ces pensées m'oppressaient, elles poussaient ma tension jusqu'à la peur.
Finalement, Pasquale Balsamo s'approcha, il me fit un clin d'œil. « Bien », dis-je, « nous y voilà ». J'allumai ma
pipe.
Mais c'était une fausse alerte. Pasquale s'était trompé.
Si
je compte bien, dit Lucien, ça fait presque une heure et demie qu'ils
attendent, quasiment sans bouger dans des rues de Rome.
C'est discret. Imagine que des policiers s'en rendent compte. C'est
quand même bizarre des gens qui restent comme ça, sans rien faire dans
une rue pendant des heures.... Ou pire encore, qui se
mettent à siffler ou à faire les cent pas. Si au moins, ils
s'attablaient à la terrasse d'un bistro, ou s'asseyaient sur banc, dans
un parc avec un journal ou un livre ou avec une fiancée... Même
seul, il suffit de faire semblant de dormir sur le banc...
Je sais, je sais, je pense bien que tu as raison, dit Mârco Valdo M.I.. Et je crois bien que eux aussi pensaient comme toi, mais
voilà, comme il le dit, il était trop tard pour reculer... Peut-être que ça va quand même marcher cette affaire...
L'attente énervante pour moi ne l'était pas moins pour les autres.
Carla,
qui avait sur le bras mon imperméable et dans son petit sac, un pistolet
avec deux chargeurs de rechange, était restée
longtemps devant le kiosque du Messaggero affectant un intérêt,
qu'elle n'avait pas, pour les journaux qui y étaient exposés.
Peu de
temps après qu'elle était là, deux policiers en civil, qui l'avaient
remarquée, l'abordèrent. Ils lui demandèrent ses papiers.
Elle n'en avait pas; elle avait un pistolet dans sa sacoche... S'ils
l'avaient arrêtée, s'en était fini pour elle et toute l'action pouvait
aller en l'air.
Photo William Leroy
Les
deux agents, par chance, face à une belle fille, n'oublièrent pas leur
donjuanisme méridional; leur ton resta vain, superficiel,
joyeux. Carla chercha à jouer le jeu, elle fit semblant de le
considérer comme des dragueurs importuns et elle continua à lire le
journal exposé dans le kiosque. Les deux dirent encore quelques
mots, puis ils la laissèrent tranquille.
Ouf, dit Lucien en soufflant comme une baleine. J'ai eu bien peur pour elle.
Attends la suite... Tu vas être servi..., dit Mârco Valdo M.I.. Je reprends, et essaie de ne pas trop
m'interrompre.
Pasquale,
qui entretemps était retourné à son poste et avait assisté à la scène,
s'approcha du kiosque et lui bredouilla une moquerie.
Carla crut que c'était le signal et se mit en route. Je la vis
passer devant moi pour se rendre au coin de la via Rasella et de la via
Quattro Fontane, où elle devait m'attendre.
Pour moi, ce fut le deuxième signal erroné.
J'allumai à nouveau ma pipe et j'attendis avec une angoisse renouvelée. Dans le fourneau de ma pipe, le tabac continuait à se
consumer, mais les Allemands n'arrivaient pas.
Mon cœur battait fort, mais d'Allemands pas l'ombre d'un.
Carla
s'arrêta à la via Quattro Fontane, devant la grille du palais Barberini.
Les deux policiers l'avaient suivie et un d'eux
s'approcha à nouveau, en lui demandant pourquoi elle portait un
imperméable d'homme sur le bras; elle dit que c'était pour son fiancé,
un officier qui se trouvait à ce moment au Cercle militaire
du palais Barberini et avec lequel elle avait rendez-vous.
Puis,
providentiellement, elle vit une amie de sa mère. Elle courut à sa
rencontre et ainsi elle réussit à larguer le policier. Elle
se mit à papoter avec la dame, qui n'en finissait jamais de parler
et qui lui racontait tant d'inutiles faits ennuyeux de famille.
Les deux policiers restèrent un peu plus loin à l'observer.
Pasquale,
entretemps, était retourné en bas, vers le Traforo. Il s'approcha de
Fernando et de Raoul . Avec Fernando, il se mit à se
disputer pour les fausses alertes et pour la confusion qui croissait
entre nous simultanément au retard des Allemands. Raoul les fit taire
sèchement et les invita à reprendre leurs postes avec
calme.
Les minutes passaient.
Les Allemands n'arrivaient pas.
Calamandrei qui devait me donner le signal d'en bas, n'était pas encore visible pour moi. Je ne comprenais pas ce qui
arrivait.
Carla
était passée. Elle devait rejoindre le coin de la via Quattro Fontane
avec la via Rasella quelques minutes avant l'arrivée des
Allemands pour m'y attendre, me donner mon imperméable et
m'accompagner comme escorte, vers la base.
« Bien », m'étais-je dit quand je l'avais vue, « Nous y voilà. Cette fois, nous y sommes. »
Mais les Allemands n'arrivaient pas, le tabac se consumait et j'éteignis à nouveau ma pipe.
Soudain,
du bas, de la Via del Traforo, je vis surgir une patrouille. Je pensai
que c'était la patrouille d'avant-garde. « Les
voilà », me dis-je, « cette fois, c'est la bonne ». Ils remontaient
la rue, ne chantaient pas, en rangs en un groupe non suivi du gros de la
troupe.
Pour la troisième fois, j'avais allumé ma pipe.
Pour la troisième fois, je dus l'éteindre.
Le temps passait terrible, lentement; je suais et ma préoccupation se transformait en angoisse; mes nerfs étaient en train de
lâcher.
À 3 h 45, Pasquale Balsamo passa de nouveau. Il passa lentement, tout près de moi, parlant à demi-bouche : « Si à 4 heures, ils
ne sont pas arrivés, tu prends le chariot et nous partons ».
« Où ? », lui demandai-je avec un signe.
« Tu suivras un de nous », me dit-il et il s'éloigna.
(Suite au prochain épisode)
Ces
Allemands quand même, ils doivent le faire exprès. Ce n'est pas
possible et ces deux flics au cul de Carla. Quel cinéma !!!,
dit Lucien l'âne tout énervé et se mordant la cuisse à qui mieux
mieux. Ce sont les taons, les taons sont difficiles, conclut-il.



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