31
août 2008
DEUX
CHANSONS DE GUCCINI
Deux canzones de Guccini
On
est dimanche, on est dimanche, chante l'âne Lucien en esquissant une
petite danse à quatre pieds. On est dimanche, c'est le jour des
canzones... C'est dimanche le jour des canzones de mon ami Mârco
Valdo M.I.. On est dimanche, on est dimanche...
Oh,
oh, Lucien, calme-toi. Je suis là, dit Mârco Valdo M.I.. J'ai tout
entendu. Arrête de faire la danse du scalp, j'ai l'impression qu'on
va me faire subir je ne sais quel supplice indien. Laisse-moi au
moins le temps de te saluer et de saluer la compagnie. Salut la
compagnie...
D'accord,
je me calme, mais je suis très inquiet, très tendu par la curiosité
de savoir quelles pourraient bien être les canzones du jour, dit
l'âne en arrêtant de sautiller comme une demoiselle au bal des
débutantes ou dans un pogo d'enfer.
Ne
m'interromps pas comme ça, j'ai des choses importantes à dire et
toi, tu fariboles. Maintenant, pour ce qui est des canzones, je les
ai préparées avec beaucoup de soin. Ce sont des canzones sorties
tout droit du répertoire italien contemporain; elles sont les œuvres
d'un grand poète, d'un chantauteur dont je t'ai déjà signalé
l'une ou l'autre canzone, il s'agit de Francesco Guccini, né à
Modène en 1940. En fait, nous allons les découvrir ensemble et j'en
suis fort content. Bien entendu, j'ai dû les traduire et comme tu le
sais, la traduction est la meilleure façon de lire et de comprendre
un auteur. On ne peut traduire correctement si l'on est distrait, si
on saute des parties du texte ou qu'on ignore certains mots. Et puis,
je crois bien te l'avoir déjà expliqué, on est fort lent quand on
traduit et on lit et soupèse le texte et les mots plusieurs fois et
dans les deux langues. C'est un travail forcément méticuleux et
pénétrant.
Ce
qu'il y a de bien avec toi, Mârco Valdo M.I., dit l'âne en souriant
de ses dents si blanches qu'elles ont des airs de neige, c'est que tu
n'hésites pas à dire tes secrets ou les secrets recoins de ton
travail. Tu oses même avouer la lenteur... je vais te dire, pour un
humain, c'est formidable, tu mériterais presque d'être un âne. Car
la lenteur calculée, volontaire, celle qui permet de mieux apprécier
les choses, le temps, le vent, les gens, les parfums, les lumières,
les sons, enfin tout quoi... est le vrai secret de la beauté du
monde. C'est ce que nous nous disons entre ânes initiés aux joies
de l'existence. Crois-moi, Mârco Valdo M.I., bien qu'ils ne le
montrent pas ou rarement, les ânes réfléchissent aux choses de la
vie et connaissent les vertus de la lenteur.
Pour
en venir aux canzones de ce dimanche, je te signale que Francesco
Guccini est un poète qui place assez haut la barre et dont les
canzones apparaissent souvent de prime abord élaborées, complexes
et pour dire les choses crûment, un peu difficiles. Il faut donc s'y
reprendre à plusieurs fois pour bien en saisir toute la portée. Ce
ne sont pas des tubes et elles ne le seront sans doute jamais. Boris
Vian qui avait inventé le terme, quand il dirigeait une collection
de disques, définissait le « tube » ainsi en réponse à
une question d'un journaliste : Pourquoi je dis que cette chanson est
un tube... C'est un tube, parce que c'est creux... Boris Vian était
ingénieur de formation, il avait fait ses études à Centrale. Il
s'y connaissait en matière de tubes.
Moi,
je veux bien, dit Lucien l'âne en râpant le sol de son pied gauche
pour marquer son insistance, mais j'aimerais quand même que tu me
dises quelles sont ces chansons et de quoi elles causent.
Ne
t'en fais pas, Lucien mon ami au pied plus rude que la terre sèche
du chemin, j'y viens. La première s'appelle Monde Nouveau et elle
parle des temps contemporains et de ce qui pourrait bien advenir. La
seconde – car il n'y en a que deux cette fois, s'intitule La
ballade des noyés. Le titre dit bien ce qu'il veut dire et ne
nécessite aucune explicitation de son contenu.
Mais,
Mârco Valdo M.I., tu me vois bien perplexe, dit l'âne Lucien en
arquant ses sourcils en chevron pour en faire des accents
circonflexes, qui comme chacun sait, sont signes de perplexité. Tu
me dis que les canzones de Guccini sont complexes et tu me les
présenterais sans autre commentaire que le titre. C'est peu et je
crains de ne pas être assez au fait...
Mais
non, mais non, rassure-toi, Lucien mon ami, je vais te les commenter
un peu ces canzones et d'ailleurs voici le premier commentaire, celui
pour « Monde Nouveau ».
Francesco
Guccini a raison de méditer :
L'homme
nouveau fut le leitmotiv de bien des utopies, il fut chanté,
encensé, annoncé, pressenti, appelé, réclamé, cherché, adulé
par les religions, par certains philosophes, par quelques écrivains,
par d'inspirés poètes, mais aussi par les hurleurs délirants, par
les éructeurs en rut qui se groupèrent en axe peu avant le milieu
du siècle dernier. Généralement, l'homme nouveau annonce le retour
victorieux du bipède au cerveau de lémure, le retour de la bête
immonde. Tel était un des hommes nouveaux qu'on nous a présenté à
grand renfort de trompes. Blecktrommel, tambour de fer blanc menait
la danse.
Il
eut plein de cousins, tous aussi inquiétants.
Il
faut se méfier des hommes nouveaux et des ordres nouveaux et on peut
espérer que nous ne les connaîtrons jamais, nous autres de ce monde
ancien, perclus de rhumatismes – le monde, pas moi.
Va
be' pour changer le monde, d'accord, pour changer la vie, partant
pour une autre façon de vivre...
Les
nouveaux mondes – j'entends Dvorak qui dirige son orchestre – ont
la fâcheuse habitude de nous retomber lourdement dessus et d'écraser
l'homme présent sous l'ambition nouvelle.
L'avenir
a toujours été ce vide hallucinant à remplir de gré ou de force,
le plus souvent - et c'est tant mieux – par ces gestes quotidiens
dont on croit qu'ils comptent pour rien. On est toujours entre deux;
c'est le sort du présent de se trouver entre le passé qu'il vient
de quitter et le futur qu'il s'apprête à dissoudre, le transformant
à l'instant où il le touche en passé, que déjà, il a quitté.
Nous,
les hommes, les frères humains qu'on balance, pendules dérisoires,
aux rythmes de l'histoire, n'avons en finale qu'une vie courte,
courte, courte...
Monde
Nouveau
Chanson italienne – Mondo Nuovo – Francesco Guccini
Version
française – Nouveau Monde – Marco Valdo M.I. – 2008
Il
court rapide, mais dans quel sens
Notre
temps inconnu et étrange
et
nos yeux épouvantés
regardent
ce qui nous entoure
et
ne peuvent croire à un sortilège technique qui
indifférent
peu à peu nous enlève
et
nous entraîne vers une réalité
que
nous ne verrons jamais (au milieu d'entités inconnues et
d'ordinateurs)
que
nous verrons jamais (au milieu de tableaux chiffrés et de villes)
que
nous ne verrons jamais...
Et
l'homme court confus vers
ce
qu'il ne comprend pas lui-même,
qui
a programmé sa propre vie,
on
ne sait qui c'est ni où; mais ce qui
importe,
c'est seulement ce qui le fait
déjà
douter de son équilibre
et
sa route est déjà obscurément ouverte
vers
une nouvelle réalité
qu'il
ne comprendra jamais (au milieu d'entités inconnues et
d'ordinateurs)
qu'il
ne comprendra jamais (au milieu de tableaux chiffrés et de villes)
qu'il
ne comprendra jamais...
Et
nous ne saurons pas pourquoi ni comment
Nous
sommes dans une ère de transition
Entre
une civilisation quasi-finie
et
une nouvelle inconcevable
Si
désormais presque personne ne croit plus
quelle
pourra bien être notre nouvelle foi,
quels
pourront bien être nos nouveaux buts
qui
éteindront notre soif éternelle
de
pouvoir être soi...
Même
si ensuite l'un ou l'autre succombe
Je
ne sais dire qui de nous deux sera
Cet
homme nouveau
qui
me passionne moi aussi
dans
le monde nouveau que
nous
ne verrons jamais
que
nous ne verrons jamais (au milieu d'entités inconnues et
d'ordinateurs)
que
nous verrons jamais (au milieu de tableaux chiffrés et de villes)
que
nous ne verrons jamais...
En
somme, dit Lucien l'âne au regard très concentré, c'était une
canzone de réflexion, une canzone philosophique. C'est un genre qui
me plaît à moi, j'aime mieux ça que certaines romances qui
ressassent des banalités sans pareilles. Tu sais le genre : elle est
venue, elle est partie, elle reviendra, j'ai pleuré, j'ai pas
pleuré, j'ai mouillé mon mouchoir, quand ce n'est pas autre
chose... Mais tu avais raison, il me faudra la réentendre pour en
percer le mystère.
Quand
à la seconde, dit Mârco Valdo M.I., je m'empresse de te la
présenter et de t'en indiquer dès à présent, le ton quelque peu
moyenâgeux.
J'imagine
que Francesco Guccini qui enseigna la littérature ou la langue
italienne, ne pouvait ignorer La Ballade des Pendus du poète
françois François Villon (Paris 1432 - ? 1463). Tu te souviens bien
de Villon, ce poète au destin singulier : il a disparu, d'où le
point d'interrogation, on ne sait où il est passé ni a fortiori où
et quand il est mort, car même l'année de sa mort est sujette à
caution. Mais rassure-toi, pour être mort, il est mort. Peut-être
est-il parmi les noyés de Guccini...
Que
viennent faire ces histoires de pendus et de noyés ici et maintenant
...? Mais la chose est évidente: les pendus et les noyés sont des
victimes de la guerre civile menée depuis des millénaires contre
les pauvres par les riches et les puissants.
Qu'a
donc subi un être pour en arriver là ?
Ce
sont de drôles de gens, des victimes souvent oubliées, car elles
disparaissent dans un anonymat de bon aloi (surtout pas de vagues...)
: on tombe dans le fleuve, on se perd en mer, on se pend dans
l'escalier – tout le monde n'a pas droit à une mort publique.
Le
cas des pendus est un peu particulier : il y a des pendus « ad
ignominia », médiatiques à souhait, tels... ils ne méritent
pas qu'on les cite. Il y a les pendus modestes qu'on trouve un jour
dans le grenier, dans la cave, dans le garage, dans l'usine, dans le
bois... On trouve des pendus partout.
Les
noyés aussi se divisent : certains sont des noyés de luxe, ceux du
Titanic; d'autres sont des noyés poétiques comme Ophélie; la
plupart sont des inconnus discrets. Tellement qu'on ne les retrouve
même plus... Parfois, un morceau dans le ventre d'un poisson...


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