dimanche 6 décembre 2015

DEUX CHANSONS DE GUCCINI

31 août 2008
DEUX CHANSONS DE GUCCINI

Deux canzones de Guccini



On est dimanche, on est dimanche, chante l'âne Lucien en esquissant une petite danse à quatre pieds. On est dimanche, c'est le jour des canzones... C'est dimanche le jour des canzones de mon ami Mârco Valdo M.I.. On est dimanche, on est dimanche...
 
Oh, oh, Lucien, calme-toi. Je suis là, dit Mârco Valdo M.I.. J'ai tout entendu. Arrête de faire la danse du scalp, j'ai l'impression qu'on va me faire subir je ne sais quel supplice indien. Laisse-moi au moins le temps de te saluer et de saluer la compagnie. Salut la compagnie...
 
D'accord, je me calme, mais je suis très inquiet, très tendu par la curiosité de savoir quelles pourraient bien être les canzones du jour, dit l'âne en arrêtant de sautiller comme une demoiselle au bal des débutantes ou dans un pogo d'enfer.
 
Ne m'interromps pas comme ça, j'ai des choses importantes à dire et toi, tu fariboles. Maintenant, pour ce qui est des canzones, je les ai préparées avec beaucoup de soin. Ce sont des canzones sorties tout droit du répertoire italien contemporain; elles sont les œuvres d'un grand poète, d'un chantauteur dont je t'ai déjà signalé l'une ou l'autre canzone, il s'agit de Francesco Guccini, né à Modène en 1940. En fait, nous allons les découvrir ensemble et j'en suis fort content. Bien entendu, j'ai dû les traduire et comme tu le sais, la traduction est la meilleure façon de lire et de comprendre un auteur. On ne peut traduire correctement si l'on est distrait, si on saute des parties du texte ou qu'on ignore certains mots. Et puis, je crois bien te l'avoir déjà expliqué, on est fort lent quand on traduit et on lit et soupèse le texte et les mots plusieurs fois et dans les deux langues. C'est un travail forcément méticuleux et pénétrant.
 
 
Ce qu'il y a de bien avec toi, Mârco Valdo M.I., dit l'âne en souriant de ses dents si blanches qu'elles ont des airs de neige, c'est que tu n'hésites pas à dire tes secrets ou les secrets recoins de ton travail. Tu oses même avouer la lenteur... je vais te dire, pour un humain, c'est formidable, tu mériterais presque d'être un âne. Car la lenteur calculée, volontaire, celle qui permet de mieux apprécier les choses, le temps, le vent, les gens, les parfums, les lumières, les sons, enfin tout quoi... est le vrai secret de la beauté du monde. C'est ce que nous nous disons entre ânes initiés aux joies de l'existence. Crois-moi, Mârco Valdo M.I., bien qu'ils ne le montrent pas ou rarement, les ânes réfléchissent aux choses de la vie et connaissent les vertus de la lenteur.
 
Pour en venir aux canzones de ce dimanche, je te signale que Francesco Guccini est un poète qui place assez haut la barre et dont les canzones apparaissent souvent de prime abord élaborées, complexes et pour dire les choses crûment, un peu difficiles. Il faut donc s'y reprendre à plusieurs fois pour bien en saisir toute la portée. Ce ne sont pas des tubes et elles ne le seront sans doute jamais. Boris Vian qui avait inventé le terme, quand il dirigeait une collection de disques, définissait le « tube » ainsi en réponse à une question d'un journaliste : Pourquoi je dis que cette chanson est un tube... C'est un tube, parce que c'est creux... Boris Vian était ingénieur de formation, il avait fait ses études à Centrale. Il s'y connaissait en matière de tubes.
 
Moi, je veux bien, dit Lucien l'âne en râpant le sol de son pied gauche pour marquer son insistance, mais j'aimerais quand même que tu me dises quelles sont ces chansons et de quoi elles causent.
 
Ne t'en fais pas, Lucien mon ami au pied plus rude que la terre sèche du chemin, j'y viens. La première s'appelle Monde Nouveau et elle parle des temps contemporains et de ce qui pourrait bien advenir. La seconde – car il n'y en a que deux cette fois, s'intitule La ballade des noyés. Le titre dit bien ce qu'il veut dire et ne nécessite aucune explicitation de son contenu.
 
Mais, Mârco Valdo M.I., tu me vois bien perplexe, dit l'âne Lucien en arquant ses sourcils en chevron pour en faire des accents circonflexes, qui comme chacun sait, sont signes de perplexité. Tu me dis que les canzones de Guccini sont complexes et tu me les présenterais sans autre commentaire que le titre. C'est peu et je crains de ne pas être assez au fait...
 
Mais non, mais non, rassure-toi, Lucien mon ami, je vais te les commenter un peu ces canzones et d'ailleurs voici le premier commentaire, celui pour « Monde Nouveau ».
 
Francesco Guccini a raison de méditer :
 
L'homme nouveau fut le leitmotiv de bien des utopies, il fut chanté, encensé, annoncé, pressenti, appelé, réclamé, cherché, adulé par les religions, par certains philosophes, par quelques écrivains, par d'inspirés poètes, mais aussi par les hurleurs délirants, par les éructeurs en rut qui se groupèrent en axe peu avant le milieu du siècle dernier. Généralement, l'homme nouveau annonce le retour victorieux du bipède au cerveau de lémure, le retour de la bête immonde. Tel était un des hommes nouveaux qu'on nous a présenté à grand renfort de trompes. Blecktrommel, tambour de fer blanc menait la danse.
Il eut plein de cousins, tous aussi inquiétants.
Il faut se méfier des hommes nouveaux et des ordres nouveaux et on peut espérer que nous ne les connaîtrons jamais, nous autres de ce monde ancien, perclus de rhumatismes – le monde, pas moi.
Va be' pour changer le monde, d'accord, pour changer la vie, partant pour une autre façon de vivre...
Les nouveaux mondes – j'entends Dvorak qui dirige son orchestre – ont la fâcheuse habitude de nous retomber lourdement dessus et d'écraser l'homme présent sous l'ambition nouvelle.
 
L'avenir a toujours été ce vide hallucinant à remplir de gré ou de force, le plus souvent - et c'est tant mieux – par ces gestes quotidiens dont on croit qu'ils comptent pour rien. On est toujours entre deux; c'est le sort du présent de se trouver entre le passé qu'il vient de quitter et le futur qu'il s'apprête à dissoudre, le transformant à l'instant où il le touche en passé, que déjà, il a quitté.
 
Nous, les hommes, les frères humains qu'on balance, pendules dérisoires, aux rythmes de l'histoire, n'avons en finale qu'une vie courte, courte, courte...
 





 
 
Monde Nouveau
 

Chanson italienne – Mondo Nuovo – Francesco Guccini
Version française – Nouveau Monde – Marco Valdo M.I. – 2008
Il court rapide, mais dans quel sens
Notre temps inconnu et étrange
et nos yeux épouvantés
regardent ce qui nous entoure
et ne peuvent croire à un sortilège technique qui
indifférent peu à peu nous enlève
et nous entraîne vers une réalité
que nous ne verrons jamais (au milieu d'entités inconnues et d'ordinateurs)
que nous verrons jamais (au milieu de tableaux chiffrés et de villes)
que nous ne verrons jamais...
 
Et l'homme court confus vers
ce qu'il ne comprend pas lui-même,
qui a programmé sa propre vie,
on ne sait qui c'est ni où; mais ce qui
importe, c'est seulement ce qui le fait
déjà douter de son équilibre
et sa route est déjà obscurément ouverte
vers une nouvelle réalité
qu'il ne comprendra jamais (au milieu d'entités inconnues et d'ordinateurs)
qu'il ne comprendra jamais (au milieu de tableaux chiffrés et de villes)
qu'il ne comprendra jamais...
 
Et nous ne saurons pas pourquoi ni comment
Nous sommes dans une ère de transition
Entre une civilisation quasi-finie
et une nouvelle inconcevable
Si désormais presque personne ne croit plus
quelle pourra bien être notre nouvelle foi,
quels pourront bien être nos nouveaux buts
qui éteindront notre soif éternelle
de pouvoir être soi...
Même si ensuite l'un ou l'autre succombe
Je ne sais dire qui de nous deux sera
Cet homme nouveau
qui me passionne moi aussi
dans le monde nouveau que
nous ne verrons jamais
que nous ne verrons jamais (au milieu d'entités inconnues et d'ordinateurs)
que nous verrons jamais (au milieu de tableaux chiffrés et de villes)
que nous ne verrons jamais...
 
 
En somme, dit Lucien l'âne au regard très concentré, c'était une canzone de réflexion, une canzone philosophique. C'est un genre qui me plaît à moi, j'aime mieux ça que certaines romances qui ressassent des banalités sans pareilles. Tu sais le genre : elle est venue, elle est partie, elle reviendra, j'ai pleuré, j'ai pas pleuré, j'ai mouillé mon mouchoir, quand ce n'est pas autre chose... Mais tu avais raison, il me faudra la réentendre pour en percer le mystère.
 
Quand à la seconde, dit Mârco Valdo M.I., je m'empresse de te la présenter et de t'en indiquer dès à présent, le ton quelque peu moyenâgeux.
 
 
J'imagine que Francesco Guccini qui enseigna la littérature ou la langue italienne, ne pouvait ignorer La Ballade des Pendus du poète françois François Villon (Paris 1432 - ? 1463). Tu te souviens bien de Villon, ce poète au destin singulier : il a disparu, d'où le point d'interrogation, on ne sait où il est passé ni a fortiori où et quand il est mort, car même l'année de sa mort est sujette à caution. Mais rassure-toi, pour être mort, il est mort. Peut-être est-il parmi les noyés de Guccini...
Que viennent faire ces histoires de pendus et de noyés ici et maintenant ...? Mais la chose est évidente: les pendus et les noyés sont des victimes de la guerre civile menée depuis des millénaires contre les pauvres par les riches et les puissants.
Qu'a donc subi un être pour en arriver là ?
 
Ce sont de drôles de gens, des victimes souvent oubliées, car elles disparaissent dans un anonymat de bon aloi (surtout pas de vagues...) : on tombe dans le fleuve, on se perd en mer, on se pend dans l'escalier – tout le monde n'a pas droit à une mort publique.
 
Le cas des pendus est un peu particulier : il y a des pendus « ad ignominia », médiatiques à souhait, tels... ils ne méritent pas qu'on les cite. Il y a les pendus modestes qu'on trouve un jour dans le grenier, dans la cave, dans le garage, dans l'usine, dans le bois... On trouve des pendus partout.
Les noyés aussi se divisent : certains sont des noyés de luxe, ceux du Titanic; d'autres sont des noyés poétiques comme Ophélie; la plupart sont des inconnus discrets. Tellement qu'on ne les retrouve même plus... Parfois, un morceau dans le ventre d'un poisson...
 

 


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire