31
août 2008
Danine ! Danine !
Ah,
te voilà enfin, dit l'âne aux pieds si brillants qu'on dirait qu'il
porte des sabots vernis, des sabots d'ébène? Je commençais à
désespérer. Crois-moi, Mârco Valdo M.I., je t'attendais déjà
depuis un certain temps et voilà que soudain, quand j'allais me
décider à repartir : voilà que tu arrives. Ce qui me fait bien
plaisir, comme tu le sais, sans doute.
Moi
aussi, mon ami Lucien, je suis bien content de te voir et aussi,
crois-moi d'être enfin arrivé. Mais tu sais ce que c'est, on fait
une chose, elle en entraîne une autre, puis celle-là pour être
résolue mène à une troisième, qui elle-même demande qu'on
recoure à une quatrième et on se retrouve ainsi à cent lieues de
ce qui était prévu et de ce qu'on avait voulu. Quand finalement,
après ce détour, on revient dans le droit fil de ce qu'on
voulait faire, il y a tant de temps qui s'est écoulé qu'on se
demande si on ne va pas tout remettre à plus tard. Mais à quoi bon
? Comme bien tu penses, on serre les dents et on reprend où on avait
bifurqué, jusqu'au prochain tour. Voilà ce qui m'a conduit en
retard sur mon programme de la journée. Je finirai par me convaincre
que tel est notre destin et qu'il vaut mieux dès lors ne plus trop
s'inquiéter de ces dérives et de ces escapades.
Sans
doute, sans doute, dit l'âne en approuvant d'un balancement lent et
majestueux de la tête, ce qui entraîne un balancement concomitant
des oreilles et de la crinière, lequel est du plus joli effet. Cela
m'arrive aussi fréquemment et je ne sais trop comment éviter ce
travers. Je crois bien qu'il n'y a pas de solution et qu'il faut tout
simplement vivre avec lui, comme on doit d'ailleurs le faire pour
mille autres choses ou circonstances. C'est souvent à ce moment-là
qu'on ne se souvient plus du pourquoi on avait entamé l'affaire.
Oh,
oui, dit Mârco Valdo M.I.. C'est comme quand on raconte une histoire
et qu'on se lance dans une parenthèse, une digression, une traverse,
à un moment donné, on se surprend à dire, mais où en étais-je ?
Pourquoi ai-je dit cela, ou quel était encore le début de
l'histoire ? Au fait, cela me semble s'appliquer tout
à fait
parfaitement à ce point de la conversation... Il serait sans doute
temps qu'on essaye de savoir de quoi on est censé parler...
Écoute,
Mârco Valdo M.I., je vais essayer de t'aider à combler les trous de
ton fromage, je veux dire, les trous de ta mémoire, de ton cerveau,
de ta réflexion en te disant que justement, on n'en était nulle
part. Disons qu'on se saluait, comme deux personnes qui se
rencontrent et qui rodent leur conversation sur un sujet sans réel
fondement. Juste pour causer avant de se lancer dans leur véritable
débat. Bref, de ces gens qui tournent autour du pot, comme le sage
de Brassens autour du tombeau. Dans les deux cas, il vaut éviter de
tomber dedans. On risque d'y rester. Dans un langage et une
présentation plus académiques, on dira que ce sont les
prolégomènes.
Excellente
synthèse, dit Mârco Valdo M.I., mais cela ne nous a pas fait
avancer d'un pouce. Où en est-on ?, je te somme de me le dire ô,
Lucien mon ami l'âne. J'ai perdu le fil et je circule dans le noir
labyrinthe de la page blanche. Car je sais que je te dois un récit
ou quelque chose du genre, mais je n'arrive plus à me souvenir par
où commencer. De plus, tu le sais comme moi, mais il ne faut pas
révéler tous mes secrets au lecteur, il me faut non seulement du
temps pour me lancer, mais aussi, il faut bien meubler, tirer des
lignes. On ne peut réduire une conversation à Salut, comment tu
vas, très bien et toi. Même avec "et toi – ture en zinc"
pour finir. Une conversation, comme tu le sais, est une forme de
discours qui implique au moins deux interlocuteurs, peu importe si ce
sont deux personnes ou une personne et un personnage ou deux
personnages, ou une personne avec elle-même, deux hétéronymes, ou
deux ânes, ou une fourmi et une cigale, ou un corbeau et un renard,
ou deux Dieux... En la matière, tout est permis, même les
plaisanteries. Voilà que je suis à nouveau perdu...
Viens
à mon secours, ô mon ami Lucien.
Je
voudrais bien, dit Lucien l'âne aux lumières secourables, mais je
suis moi-même perdu. J'imagine que tu dois me faire connaître tes
intentions en matière d'histoire. Je vais t'aider quand même en te
demandant : sera-ce le vingtième Achtung Banditen !, me parleras-tu
dès lors de Marco Camenisch ou pour ne pas me lasser, trouveras-tu
autre chose à me dire, à me raconter ? Peut-être une chanson et
son histoire et tout ce qui tourne autour... Une canzone léviane ?
Holà, je crois que j'ai fait mouche... Serait-ce une canzone léviane
et de quoi pourrait-elle bien parler ?
Heureusement
que tu étais là, mon bon Lucien, dit Mârco Valdo M.I.. Car,
véritablement, est-ce la fatigue ou une urémie du cerveau, mais je
ne souvenais plus très bien de ce que j'avais préparé pour toi.
Quand je dis préparé, ne crois pas qu'il y ait comme un truc tout
fait, qu'il n'y aurait qu'à réchauffer. Non, ce que je te sers,
c'est toujours de la marchandise fraîche. Bien sûr, je reprends des
éléments que je connais et je les prépare à ton intention. Tant
que j'y pense et comme cela s'y prête ici, je te rappelle que tout
discours ne peut être compris de l'interlocuteur (et a fortiori, des
interlocuteurs) que s'il comprend une très grande part de choses
connues. Je m'explique : il faut déjà que les mots eux-mêmes
soient pour la plus grande partie connus de l'interlocuteur; s'ils ne
sont pas connus ou peu connus, le discours peut déjà être remisé
au placard aux mauvaises idées; mais au-delà des mots, il y a la
façon dont ils sont agencés et les relations qu'ils entretiennent
entre eux et qui doivent tenir compte de certaines règles
spécifiques; disons d'une grammaire. Enfin, il y a ce que signifient
les mots eux-mêmes – une fois bien agencés et le contexte
auxquels ils se réfèrent et les événements auxquels ils se
rapportent. Tout ça n'a l'air de rien, mais c'est bien complexe.
Heureusement que tu étais là, disais-je et c'est vrai. Tu as
suggéré une canzone léviane et c'en est une. La particularité,
c'est qu'elle met en chanson, ce qu'un tableau de Carlo Levi raconte.
Son autre caractéristique, c'est qu'elle est toute chaude sortie du
four à l'instant. En quoi elle est intéressante et aussi, en quoi
elle pourrait être susceptible de changer. Car comme tu le sais sans
doute, souvent, canzone varie.
Merci
pour cette explication légèrement complexe, dit l'âne au front
plissé comme la jupe d'une collégienne à l'ancienne, mais grâce à
elle, on comprend mieux qu'on ne comprenne pas toujours où tu veux
en venir. Le mérite de cette explication n'est pas dans ce qu'elle
explique, mais bien, dans ce qu'elle dit ne pas pouvoir expliquer.
Mais si tu voulais bien revenir à cette canzone qui parle d'un
tableau, je serais sans doute plus près de connaître l'histoire que
tu me dis ne pas avoir préparée.
Bon,
allons-y., dit Mârco Valdo M.I.. Je te montre d'abord le tableau et
puis, je le commente.
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| Danilo Dolci (1956) : huile sur toile (146 x 97). |
Danilo
Dolci (1956) : huile sur toile (146 x 97).
Pour
ce tableau, on remarquera d’abord sa taille, qui est
exceptionnellement grande ; ce n’est pas là un hasard. D'abord, le
personnage représenté était dans la vie réelle d'une grande
taille. Ensuite, il s'agissait aussi de faire une œuvre qui
rassemblait beaucoup de personnages dans une mise en scène assez
complexe et une toile petite aurait sans doute, à moins d'être
miniaturiste, peu convenu au sujet; il aurait fallu laisser trop de
monde à la porte. Enfin, le peintre Carlo Levi en raison même du
sujet, avait besoin d'un espace pictural assez grand pour que le
tableau fasse impression directement sur le spectateur; il avait
comme vocation celle qu'on attribuait dans l'art religieux à la
représentation de personnages symboliques forts. Ici, il s'agit de
Danilo Dolci. Mais, pour comprendre ce tableau, il n’est pas besoin
de connaître l’histoire de Danilo Dolci. Il suffit en somme de
regarder la toile. On y distingue un homme, un homme de notre temps,
un intellectuel avec ses lunettes, sa calvitie bien peignée, son
stylo accroché à la poche de poitrine de sa veste, dans une
attitude de Christ face à ses juges, la tête penchée sur le côté.
Et c’est exactement de cela dont il est question. Les mains
menottées, l’attitude à la fois humble et fière, la figure et le
regard comme illuminés, un homme et tout autour les visages de la
société. A l’avant plan, c’est-à-dire d’abord, les enfants,
puis les femmes, puis les hommes du peuple : tous avec leur regard
triste, peiné, lourd. Puis les deux carabiniers qui l’entourent,
qui encadrent ses épaules mais qui baissent le regard, qui n’osent
pas assumer pareille infamie. Au fond, les juges ne sont plus que des
effigies, des silhouettes, des traits, des bouts de peinture, à
peine esquissés devant leur crucifix. Oseront-ils condamner
l’innocent ? Oseront-ils fermer la fenêtre ouverte sur le ciel et
les montagnes de Sicile ?
Telle
est l’histoire que raconte ce tableau.
Elle
ressemble trait pour trait à l’histoire réelle du procès de
Danilo Dolci, à qui le tableau fut dédié. Danilo Dolci était un
réformateur social, un militant de la non-violence et de la lutte
contre la misère, la maladie, l’analphabétisme et la faim. Né
tout au Nord de l’Italie à Sesena dans la région de Trieste en
1924, il s’évadera des mains des nazifascistes, rejoindra une
communauté d’accueil pour orphelins, puis s’en ira en Sicile à
Trappeto où il mènera une action d’intervention sociale, de
combat non-violent contre la misère, contre le sous-développement
et contre la mafia. C’est ce combat (à coups de grèves de la
faim, de grèves du zèle, de protestation, d’écrits, de
manifestations) qui le mènera plusieurs fois devant les tribunaux où
il fut poursuivi injustement. C’est un de ces procès qui est ici
représenté. Carlo Levi, qui le défendit avec de nombreux autres
artistes, écrivains et intellectuels devant le tribunal de Palerme,
a consacré une partie de son livre « Le parole sono pietre » à la
personnalité et à l’action de Danilo Dolci sur le terrain du côté
de Trapani. Un des avocats de la défense de Danilo Dolci était
Piero Calamandrei - je suppose que tu te souviens qu'il était
le premier écrivain dont ce blog a parlé et qu'il nous a fourni la
première citation à propos de la Mère de la République - qui fit
à cette occasion un discours « In difesa di Danilo Dolci » d’une
grande hauteur de vue et d’une portée morale considérable.
Je
résume donc en quelques mots ce que représente la canzone léviane
ci-après, intitulée Danine ! Danine !
Avant
d'aller plus loin, dit Lucien l'âne toujours plein d'une curiosité
aiguë comme le montrent ses oreilles en points d'interrogation, que
veut dire ce mystérieux titre « Danine ! Danine ! » ?
Tu
as raison, dit Mârco Valdo M.I.. Il vaut mieux commencer par le
commencement et le titre, même s'il est un résultat final de tout
un travail antérieur, se présente comme le commencement et souvent
aussi, comme la synthèse de la canzone qui suit ou plus généralement
du texte. C'est en somme, comme un visage entr'aperçu. Donc, pour
répondre, mon cher Lucien à la forme curieuse de tes oreilles et
leur permettre de reprendre une apparence plus conforme aux idées
qu'on se fait des oreilles d'âne, Danine ! Danine ! est le surnom
que les enfants du village ont donné à ce grand escogriffe venu du
Nord et qu'ils aiment vraiment beaucoup et pour dire les choses plus
nettement, qu'ils adorent. Mais, tu verras, c'est aussi une
invocation lancée vers un personnage, un être tutélaire et
bénéfique. Il est vrai que Danilo Dolci s'y prête bien avec ses
allures de saint laïc; car je pense bien que malgré sa chrétienté
– tout le monde a ses petites lubies, malgré ses allures de Gandhi
et son apostolat de la non-violence, il ne fera jamais partie de ces
saints officiels et confortables qui rassurent tant le beau monde et
qui leurrent les pauvres. Dolci n'a d'ailleurs aucune raison d'y
figurer, lui qu'on rangerait plutôt du côté de Pierre Valdo ou de
Fra Dolcino. Bref, Danine ! Danine ! tient aussi du cri de joie que
l'on pousse quand on voit un ami...
Ah,
ah, dit Lucien l'âne pour rappeler qu'il connaît bien
Bosse-de-Nage, et ta canzone, elle raconte quoi exactement...
Et
bien, mon ami Lucien, elle raconte la visite des quartiers populaires
du Vallone que Danilo Dolci fit faire à Carlo Levi lors de son
passage à Partinico. En fait, il s'agit des gens et des endroits
pour lesquels et dans lesquels vit et se bat Danilo Dolci. Dolci,
architecte-sociologue, pacifiste et non-violent, y mène la guerre à
la misère, à sa manière, une guerre de guérilla qui mènera un
demi-siècle jusqu'à sa mort, guidé par sa conscience et soutenu
par sa confiance en l'homme. C'est un épisode de cette guerre de
cent mille ans, dans laquelle nous vivons tous encore. Comme je te
l'ai déjà dit, le combat et l'œuvre de Dolci dans le Sud-Ouest de
la Sicile furent longs, difficiles, audacieux, courageux et marqués
par des pressions des forces occultes (Mafia et Chiesa, même combat)
et par une répression systématique des autorités. Le procès que
l'on fit à Dolci (en 1956) à Palerme fut retentissant et vinrent
pour le défendre tout ce que l'Italie de l'époque comptait d'hommes
honnêtes et courageux parmi ses intellectuels; du monde entier
vinrent des témoignages de soutien.
Et
maintenant, dit Lucien l'âne poétique, si tu me disais ta
canzone...
Il
suffit de me le demander, dit Mârco Valdo M.I.. La voici :
Danine
! Danine !
Scènes
de guerre en Sicile vers 1950.
C'est
un endroit tout au bout de la misère
le
Sud italien.
Y
aller, c'est faire un Voyage en enfer.
Avec
un Dante sicilien.
Venu
du Nord avec sa confiance,
Dolci
n'a peur de rien
Il
a avec lui sa conscience
Seule
arme contre le destin
Danilo
Dolci, Dolce Danilo
formule
enfantine.
Danine
! Danine !
Tous
trop tôt au cimetière
C'est
la face grise de la misère,
Maison
après maison,
Maladie,
analphabétisme,
délinquance,
prostitution,
Répression
et banditisme.
Effets
pervers.
Que
faire contre la misère ?
Danilo
Dolci, Dolce Danilo
formule
enfantine.
Danine
! Danine !
Dans
le Vallone, tout descend la pente
Les
rues misérables et puantes
Les
eaux putrides, les mouches et les taudis
Les
hommes sans travail, abrutis,
Les
mères défaites,
Les
enfants squelettes
Effets
pervers.
Que
faire contre la misère ?
Danilo
Dolci, Dolce Danilo
formule
enfantine.
Danine
! Danine !
On
dirait le Sud,
Il
ne manque rien
La
misère s'est installée
Soleil
et pauvreté
Folies
et souffrances
avant
la délivrance.
Effets
pervers.
Que
faire contre la misère ?
Danilo
Dolci, Dolce Danilo
formule
enfantine.
Danine
! Danine !
Plus
de couleurs, plus de peinture,
trait
sec de la gravure,
constat
clinique du médecin.
ville
hôpital, quartiers mouroirs.
écrasement
d'humanité, c'est le destin.
Motifs
futiles : richesse et pouvoir
Effets
pervers.
Que
faire contre la misère ?
Danilo
Dolci, Dolce Danilo
formule
enfantine.
Danine
! Danine !
A
Spine Sante, les enfants crient
Dans
les rues sans vie
On
ne trouve pas de pain
Pas
de boîtes, pas d’os, rien.
Pas
de restes de nourriture,
Pas
de feuilles, pas de pelures
Effets
pervers.
Que
faire contre la misère ?
Danilo
Dolci, Dolce Danilo
formule
enfantine.
Danine
! Danine !
Toute
la famille vit dans un local
divisé
par des barres de fer.
Au
fond de la cage comme un animal ,
Un
être marche d’avant en arrière,
Un
homme au visage bestial,
aux
yeux noirs de colère.
Effets
pervers.
Que
faire contre la misère ?
Danilo
Dolci, Dolce Danilo
formule
enfantine.
Un
jeune schizophrénique
silencieux
apathique.
Les
bras ballants, les yeux éteints
Visage
sec, une jeune fille
quand
vient la faim
S'emporte
comme une furie.
Effets
pervers.
Que
faire contre la misère ?
Danilo
Dolci, Dolce Danilo
formule
enfantine.
Danine
! Danine !
Le
père de la famille
immobile
depuis des mois,
Fermé
au monde, ahuri
Angoisse
noire, noir émoi.
Comme
un mort rit
et
se couvre du drap.
Effets
pervers.
Que
faire contre la misère ?
Danilo
Dolci, Dolce Danilo
formule
enfantine.
Danine
! Danine !


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