dimanche 6 décembre 2015

DANINE ! DANINE !

31 août 2008


DANINE ! DANINE !

Danine ! Danine !






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Ah, te voilà enfin, dit l'âne aux pieds si brillants qu'on dirait qu'il porte des sabots vernis, des sabots d'ébène? Je commençais à désespérer. Crois-moi, Mârco Valdo M.I., je t'attendais déjà depuis un certain temps et voilà que soudain, quand j'allais me décider à repartir : voilà que tu arrives. Ce qui me fait bien plaisir, comme tu le sais, sans doute.
 
 
Moi aussi, mon ami Lucien, je suis bien content de te voir et aussi, crois-moi d'être enfin arrivé. Mais tu sais ce que c'est, on fait une chose, elle en entraîne une autre, puis celle-là pour être résolue mène à une troisième, qui elle-même demande qu'on recoure à une quatrième et on se retrouve ainsi à cent lieues de ce qui était prévu et de ce qu'on avait voulu. Quand finalement, après ce détour,  on revient dans le droit fil de ce qu'on voulait faire, il y a tant de temps qui s'est écoulé qu'on se demande si on ne va pas tout remettre à plus tard. Mais à quoi bon ? Comme bien tu penses, on serre les dents et on reprend où on avait bifurqué, jusqu'au prochain tour. Voilà ce qui m'a conduit en retard sur mon programme de la journée. Je finirai par me convaincre que tel est notre destin et qu'il vaut mieux dès lors ne plus trop s'inquiéter de ces dérives et de ces escapades.
 
Sans doute, sans doute, dit l'âne en approuvant d'un balancement lent et majestueux de la tête, ce qui entraîne un balancement concomitant des oreilles et de la crinière, lequel est du plus joli effet. Cela m'arrive aussi fréquemment et je ne sais trop comment éviter ce travers. Je crois bien qu'il n'y a pas de solution et qu'il faut tout simplement vivre avec lui, comme on doit d'ailleurs le faire pour mille autres choses ou circonstances. C'est souvent à ce moment-là qu'on ne se souvient plus du pourquoi on avait entamé l'affaire.
 
Oh, oui, dit Mârco Valdo M.I.. C'est comme quand on raconte une histoire et qu'on se lance dans une parenthèse, une digression, une traverse, à un moment donné, on se surprend à dire, mais où en étais-je ? Pourquoi ai-je dit cela, ou quel était encore le début de l'histoire ? Au fait, cela me semble s'appliquer tout à fait parfaitement à ce point de la conversation... Il serait sans doute temps qu'on essaye de savoir de quoi on est censé parler...
 
Écoute, Mârco Valdo M.I., je vais essayer de t'aider à combler les trous de ton fromage, je veux dire, les trous de ta mémoire, de ton cerveau, de ta réflexion en te disant que justement, on n'en était nulle part. Disons qu'on se saluait, comme deux personnes qui se rencontrent et qui rodent leur conversation sur un sujet sans réel fondement. Juste pour causer avant de se lancer dans leur véritable débat. Bref, de ces gens qui tournent autour du pot, comme le sage de Brassens autour du tombeau. Dans les deux cas, il vaut éviter de tomber dedans. On risque d'y rester. Dans un langage et une présentation plus académiques, on dira que ce sont les prolégomènes.

Excellente synthèse, dit Mârco Valdo M.I., mais cela ne nous a pas fait avancer d'un pouce. Où en est-on ?, je te somme de me le dire ô, Lucien mon ami l'âne. J'ai perdu le fil et je circule dans le noir labyrinthe de la page blanche. Car je sais que je te dois un récit ou quelque chose du genre, mais je n'arrive plus à me souvenir par où commencer. De plus, tu le sais comme moi, mais il ne faut pas révéler tous mes secrets au lecteur, il me faut non seulement du temps pour me lancer, mais aussi, il faut bien meubler, tirer des lignes. On ne peut réduire une conversation à Salut, comment tu vas, très bien et toi. Même avec "et toi – ture en zinc" pour finir. Une conversation, comme tu le sais, est une forme de discours qui implique au moins deux interlocuteurs, peu importe si ce sont deux personnes ou une personne et un personnage ou deux personnages, ou une personne avec elle-même, deux hétéronymes, ou deux ânes, ou une fourmi et une cigale, ou un corbeau et un renard, ou deux Dieux... En la matière, tout est permis, même les plaisanteries. Voilà que je suis à nouveau perdu...
Viens à mon secours, ô mon ami Lucien.
 
Je voudrais bien, dit Lucien l'âne aux lumières secourables, mais je suis moi-même perdu. J'imagine que tu dois me faire connaître tes intentions en matière d'histoire. Je vais t'aider quand même en te demandant : sera-ce le vingtième Achtung Banditen !, me parleras-tu dès lors de Marco Camenisch ou pour ne pas me lasser, trouveras-tu autre chose à me dire, à me raconter ? Peut-être une chanson et son histoire et tout ce qui tourne autour... Une canzone léviane ? Holà, je crois que j'ai fait mouche... Serait-ce une canzone léviane et de quoi pourrait-elle bien parler ?
 
Heureusement que tu étais là, mon bon Lucien, dit Mârco Valdo M.I.. Car, véritablement, est-ce la fatigue ou une urémie du cerveau, mais je ne souvenais plus très bien de ce que j'avais préparé pour toi. Quand je dis préparé, ne crois pas qu'il y ait comme un truc tout fait, qu'il n'y aurait qu'à réchauffer. Non, ce que je te sers, c'est toujours de la marchandise fraîche. Bien sûr, je reprends des éléments que je connais et je les prépare à ton intention. Tant que j'y pense et comme cela s'y prête ici, je te rappelle que tout discours ne peut être compris de l'interlocuteur (et a fortiori, des interlocuteurs) que s'il comprend une très grande part de choses connues. Je m'explique : il faut déjà que les mots eux-mêmes soient pour la plus grande partie connus de l'interlocuteur; s'ils ne sont pas connus ou peu connus, le discours peut déjà être remisé au placard aux mauvaises idées; mais au-delà des mots, il y a la façon dont ils sont agencés et les relations qu'ils entretiennent entre eux et qui doivent tenir compte de certaines règles spécifiques; disons d'une grammaire. Enfin, il y a ce que signifient les mots eux-mêmes – une fois bien agencés et le contexte auxquels ils se réfèrent et les événements auxquels ils se rapportent. Tout ça n'a l'air de rien, mais c'est bien complexe. Heureusement que tu étais là, disais-je et c'est vrai. Tu as suggéré une canzone léviane et c'en est une. La particularité, c'est qu'elle met en chanson, ce qu'un tableau de Carlo Levi raconte. Son autre caractéristique, c'est qu'elle est toute chaude sortie du four à l'instant. En quoi elle est intéressante et aussi, en quoi elle pourrait être susceptible de changer. Car comme tu le sais sans doute, souvent, canzone varie.
 
Merci pour cette explication légèrement complexe, dit l'âne au front plissé comme la jupe d'une collégienne à l'ancienne, mais grâce à elle, on comprend mieux qu'on ne comprenne pas toujours où tu veux en venir. Le mérite de cette explication n'est pas dans ce qu'elle explique, mais bien, dans ce qu'elle dit ne pas pouvoir expliquer. Mais si tu voulais bien revenir à cette canzone qui parle d'un tableau, je serais sans doute plus près de connaître l'histoire que tu me dis ne pas avoir préparée.
 
Bon, allons-y., dit Mârco Valdo M.I.. Je te montre d'abord le tableau et puis, je le commente.
 

 
Danilo Dolci (1956) : huile sur toile (146 x 97).



Danilo Dolci (1956) : huile sur toile (146 x 97).

 
Pour ce tableau, on remarquera d’abord sa taille, qui est exceptionnellement grande ; ce n’est pas là un hasard. D'abord, le personnage représenté était dans la vie réelle d'une grande taille. Ensuite, il s'agissait aussi de faire une œuvre qui rassemblait beaucoup de personnages dans une mise en scène assez complexe et une toile petite aurait sans doute, à moins d'être miniaturiste, peu convenu au sujet; il aurait fallu laisser trop de monde à la porte. Enfin, le peintre Carlo Levi en raison même du sujet, avait besoin d'un espace pictural assez grand pour que le tableau fasse impression directement sur le spectateur; il avait comme vocation celle qu'on attribuait dans l'art religieux à la représentation de personnages symboliques forts. Ici, il s'agit de Danilo Dolci. Mais, pour comprendre ce tableau, il n’est pas besoin de connaître l’histoire de Danilo Dolci. Il suffit en somme de regarder la toile. On y distingue un homme, un homme de notre temps, un intellectuel avec ses lunettes, sa calvitie bien peignée, son stylo accroché à la poche de poitrine de sa veste, dans une attitude de Christ face à ses juges, la tête penchée sur le côté. Et c’est exactement de cela dont il est question. Les mains menottées, l’attitude à la fois humble et fière, la figure et le regard comme illuminés, un homme et tout autour les visages de la société. A l’avant plan, c’est-à-dire d’abord, les enfants, puis les femmes, puis les hommes du peuple : tous avec leur regard triste, peiné, lourd. Puis les deux carabiniers qui l’entourent, qui encadrent ses épaules mais qui baissent le regard, qui n’osent pas assumer pareille infamie. Au fond, les juges ne sont plus que des effigies, des silhouettes, des traits, des bouts de peinture, à peine esquissés devant leur crucifix. Oseront-ils condamner l’innocent ? Oseront-ils fermer la fenêtre ouverte sur le ciel et les montagnes de Sicile ?
Telle est l’histoire que raconte ce tableau.
Elle ressemble trait pour trait à l’histoire réelle du procès de Danilo Dolci, à qui le tableau fut dédié. Danilo Dolci était un réformateur social, un militant de la non-violence et de la lutte contre la misère, la maladie, l’analphabétisme et la faim. Né tout au Nord de l’Italie à Sesena dans la région de Trieste en 1924, il s’évadera des mains des nazifascistes, rejoindra une communauté d’accueil pour orphelins, puis s’en ira en Sicile à Trappeto où il mènera une action d’intervention sociale, de combat non-violent contre la misère, contre le sous-développement et contre la mafia. C’est ce combat (à coups de grèves de la faim, de grèves du zèle, de protestation, d’écrits, de manifestations) qui le mènera plusieurs fois devant les tribunaux où il fut poursuivi injustement. C’est un de ces procès qui est ici représenté. Carlo Levi, qui le défendit avec de nombreux autres artistes, écrivains et intellectuels devant le tribunal de Palerme, a consacré une partie de son livre « Le parole sono pietre » à la personnalité et à l’action de Danilo Dolci sur le terrain du côté de Trapani. Un des avocats de la défense de Danilo Dolci était Piero Calamandrei  - je suppose que tu te souviens qu'il était le premier écrivain dont ce blog a parlé et qu'il nous a fourni la première citation à propos de la Mère de la République - qui fit à cette occasion un discours « In difesa di Danilo Dolci » d’une grande hauteur de vue et d’une portée morale considérable.

Je résume donc en quelques mots ce que représente la canzone léviane ci-après, intitulée Danine ! Danine !
 
Avant d'aller plus loin, dit Lucien l'âne toujours plein d'une curiosité aiguë comme le montrent ses oreilles en points d'interrogation, que veut dire ce mystérieux titre « Danine ! Danine ! » ?
 
Tu as raison, dit Mârco Valdo M.I.. Il vaut mieux commencer par le commencement et le titre, même s'il est un résultat final de tout un travail antérieur, se présente comme le commencement et souvent aussi, comme la synthèse de la canzone qui suit ou plus généralement du texte. C'est en somme, comme un visage entr'aperçu. Donc, pour répondre, mon cher Lucien à la forme curieuse de tes oreilles et leur permettre de reprendre une apparence plus conforme aux idées qu'on se fait des oreilles d'âne, Danine ! Danine ! est le surnom que les enfants du village ont donné à ce grand escogriffe venu du Nord et qu'ils aiment vraiment beaucoup et pour dire les choses plus nettement, qu'ils adorent. Mais, tu verras, c'est aussi une invocation lancée vers un personnage, un être tutélaire et bénéfique. Il est vrai que Danilo Dolci s'y prête bien avec ses allures de saint laïc; car je pense bien que malgré sa chrétienté – tout le monde a ses petites lubies, malgré ses allures de Gandhi et son apostolat de la non-violence, il ne fera jamais partie de ces saints officiels et confortables qui rassurent tant le beau monde et qui leurrent les pauvres. Dolci n'a d'ailleurs aucune raison d'y figurer, lui qu'on rangerait plutôt du côté de Pierre Valdo ou de Fra Dolcino. Bref, Danine ! Danine ! tient aussi du cri de joie que l'on pousse quand on voit un ami...
 
Ah, ah, dit Lucien l'âne pour rappeler qu'il connaît bien Bosse-de-Nage, et ta canzone, elle raconte quoi exactement...

  
 
Et bien, mon ami Lucien, elle raconte la visite des quartiers populaires du Vallone que Danilo Dolci fit faire à Carlo Levi lors de son passage à Partinico. En fait, il s'agit des gens et des endroits pour lesquels et dans lesquels vit et se bat Danilo Dolci. Dolci, architecte-sociologue, pacifiste et non-violent, y mène la guerre à la misère, à sa manière, une guerre de guérilla qui mènera un demi-siècle jusqu'à sa mort, guidé par sa conscience et soutenu par sa confiance en l'homme. C'est un épisode de cette guerre de cent mille ans, dans laquelle nous vivons tous encore. Comme je te l'ai déjà dit, le combat et l'œuvre de Dolci dans le Sud-Ouest de la Sicile furent longs, difficiles, audacieux, courageux et marqués par des pressions des forces occultes (Mafia et Chiesa, même combat) et par une répression systématique des autorités. Le procès que l'on fit à Dolci (en 1956) à Palerme fut retentissant et vinrent pour le défendre tout ce que l'Italie de l'époque comptait d'hommes honnêtes et courageux parmi ses intellectuels; du monde entier vinrent des témoignages de soutien.
 
Et maintenant, dit Lucien l'âne poétique, si tu me disais ta canzone...
 
Il suffit de me le demander, dit Mârco Valdo M.I.. La voici :
 
Danine ! Danine !
Scènes de guerre en Sicile vers 1950.
 
 
C'est un endroit tout au bout de la misère
le Sud italien.
Y aller, c'est faire un Voyage en enfer.
Avec un Dante sicilien.
Venu du Nord avec sa confiance,
Dolci n'a peur de rien
Il a avec lui sa conscience
Seule arme contre le destin
 
Danilo Dolci, Dolce Danilo
formule enfantine.
Danine ! Danine !
 
Tous trop tôt au cimetière
C'est la face grise de la misère,
Maison après maison,
Maladie, analphabétisme,
délinquance, prostitution,
Répression et banditisme.
Effets pervers.
Que faire contre la misère ?
 
Danilo Dolci, Dolce Danilo
formule enfantine.
Danine ! Danine !
 
Dans le Vallone, tout descend la pente
Les rues misérables et puantes
Les eaux putrides, les mouches et les taudis
Les hommes sans travail, abrutis,
Les mères défaites,
Les enfants squelettes
Effets pervers.
Que faire contre la misère ?
 
Danilo Dolci, Dolce Danilo
formule enfantine.
Danine ! Danine !
 
 
On dirait le Sud,
Il ne manque rien
La misère s'est installée
Soleil et pauvreté
Folies et souffrances
avant la délivrance.
Effets pervers.
Que faire contre la misère ?
 
Danilo Dolci, Dolce Danilo
formule enfantine.
Danine ! Danine !
 
Plus de couleurs, plus de peinture,
trait sec de la gravure,
constat clinique du médecin.
ville hôpital, quartiers mouroirs.
écrasement d'humanité, c'est le destin.
Motifs futiles : richesse et pouvoir
Effets pervers.
Que faire contre la misère ?
 
Danilo Dolci, Dolce Danilo
formule enfantine.
Danine ! Danine !
 
A Spine Sante, les enfants crient
Dans les rues sans vie
On ne trouve pas de pain
Pas de boîtes, pas d’os, rien.
Pas de restes de nourriture,
Pas de feuilles, pas de pelures
Effets pervers.
Que faire contre la misère ?
 
Danilo Dolci, Dolce Danilo
formule enfantine.
Danine ! Danine !
 
Toute la famille vit dans un local
divisé par des barres de fer.
Au fond de la cage comme un animal ,
Un être marche d’avant en arrière,
Un homme au visage bestial,
aux yeux noirs de colère.
Effets pervers.
Que faire contre la misère ?
 
Danilo Dolci, Dolce Danilo
formule enfantine.
Danine ! Danine !
 
Un jeune schizophrénique
silencieux apathique.
Les bras ballants, les yeux éteints
Visage sec, une jeune fille
quand vient la faim
S'emporte comme une furie.
Effets pervers.
Que faire contre la misère ?
 
 
Danilo Dolci, Dolce Danilo
formule enfantine.
Danine ! Danine !
 
Le père de la famille
immobile depuis des mois,
Fermé au monde, ahuri
Angoisse noire, noir émoi.
Comme un mort rit
et se couvre du drap.
Effets pervers.
Que faire contre la misère ?
 
Danilo Dolci, Dolce Danilo
formule enfantine.
Danine ! Danine !


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