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septembre 2008
Achtung Banditen ! (20) Attentats à Rome
Dis,
Mârco Valdo M.I., tu n'en as pas marre de me raconter des histoires
? Je me dis parfois, dit Lucien l'âne qui parle et qui réfléchit,
que tu dois me trouver bien exigeant quand je réclame une canzone ou
un poème ou encore, quand je suis impatient de connaître la suite
d'un récit.
Non,
dit Mârco Valdo M.I., je n'en ai pas marre, bien au contraire. Je
commence seulement à comprendre comment faire, trouver le rythme
aussi. Au début, c'était bien plus difficile qu'à présent. Tu
vois, Lucien mon ami, quand j'ai commencé à faire ce blog, j'étais
seul et je n'avais personne à qui causer et puis, tu es venu et tu
me tiens compagnie. En plus, tu me questionnes et parfois même, tu
me soulages un peu en prenant le relais et en me racontant à ton
tour l'une ou l'autre chose. Tiens, je vais te chanter une petite
chanson appropriée, si tu la connais, tu pourras m'accompagner. Je
commence et si tu connais, tu m'arrêtes et nous reprenons au début
ensemble. Qu'en penses-tu ?
Oh,
dit Lucien l'âne aux pieds d'Hermès et à la voix de Caruso, quelle
belle idée... Commence toujours, on va bien voir...
Alors,
dit Mârco Valdo M.I. un peu intimidé, j'y vais... Avoir un bon
copain...
Stop,
je connais. On reprend ensemble, dit l'âne tout enthousiasmé.
Lucien
l'âne chanteur et Mârco Valdo M.I. chantent en chœur :
Avoir
un bon copain
Voilà ce qu'il y a de meilleur au monde
Oui, car, un bon copain
C'est plus fidèle qu'une blonde
Unis main dans la main
A chaque seconde
On rit de ses chagrins
Quand on possède un bon copain.
Voilà ce qu'il y a de meilleur au monde
Oui, car, un bon copain
C'est plus fidèle qu'une blonde
Unis main dans la main
A chaque seconde
On rit de ses chagrins
Quand on possède un bon copain.
Tu
penses, si on la connaît, dit l'âne en se redressant du col tout
fier. Nous les ânes, on la connaît tous, cette chanson, depuis que
Tonton Georges nous l'a chantée. Dommage aussi que tu sois pas
musicien, on aurait fait un duo... Tu aurais joué d'un instrument et
moi, j'aurais chanté. On aurait eu un succès, je te dis pas. L'âne
chantant...
Bon,
d'accord, dit Mârco Valdo M.I.. Mon ami Lucien l'âne chantant comme
Caruso au pied du Vésuve et même en l'escaladant, tu aurais été
certainement une grande vedette, mais voilà... Ce n'est pas le cas.
Tout simplement, car je ne joue d'aucun instrument. Redescends sur
terre si tu veux bien. C'est la place des ânes et rassure-toi, c'est
la mienne aussi. Et j'ai bien l'intention de te raconter l'histoire
du jour et je peux même te prédire qu'il y aura au moins deux
épisodes, si pas plus.
Oh,
oh, voilà qui me plaît bien. J'aime les histoires à rallonge. Et
tu vas me parler de qui ? De quoi ?
Ah,
Lucien mon ami, je te retrouve. Je suis content de t'annoncer que
c'est une histoire d'Achtung Banditen ! Et mieux, elle se passe à
Rome, dans la rue, au grand air. Ça nous changera de cet
irrespirable des prisons. Tu te souviens que nous avons déjà
assisté au bombardement de Rome, avec la panique à l'hôpital, que
nous avons assisté en direct à la chute de la Mâchoire et à la
liquidation du dictateur, puis à l'effondrement du fascisme.
Oui,
oui, dit Lucien l'âne à la mémoire d'âne qui est bien plus longue
et efficace que celle de feu Bosse-de-Nage. Je me souviens bien de
tout ça. Et que va-t-il encore ce passer dans ce nouvel épisode.
D'abord,
dit Mârco Valdo M.I., il est toujours raconté par le même
narrateur, qui comme tu le sais peut-être s'appelle de son vrai nom
Rosario Bentivegna. Ensuite, il s'agit du cœur-même de l'histoire
ou en tout cas, d'un moment très fort de l'histoire, un événement
qui a marqué et marque encore l'histoire italienne et de façon plus
large, toutes les résistances aux envahisseurs. Il s'agit en quelque
sorte du récit en direct – comme si tu y étais – par un des
protagonistes, de l'attentat de la via Rasella au cours duquel un
petit groupe de gappistes (c'est comme ça que s'appelaient les
résistants à Rome) va attaquer victorieusement un détachement
allemand armé qui défilait en plein jour, à Rome, soi-disant ville
ouverte. De surcroît, il s'agissait d'un régiment S.S. Autant te
dire que l'affaire a fait du bruit : au propre comme au sale, ... je
veux dire au figuré. Tant l'attentat lui-même que la réaction des
nazis.
Alors,
dis l'âne en se couchant confortablement sur l'herbe, tu
commences....
Avant
de commencer le récit proprement dit, dit Mârco Valdo M.I., je
situe les divers éléments. D'une part, je veux liquider
immédiatement une partie importante d'un débat qui dure depuis lors
et qui est relancé périodiquement par certaines gens que
personnellement je n'apprécie guère. C'est la question de la place
de la résistance face à un envahisseur ou face à un régime qui
impose des choses, des lois, des manières, des attitudes, des
règles...auxquelles tout homme se doit de résister. Dans le cas
présent – et je me limiterai à cet aspect de la question, il
s'agit strictement de résistance à un envahisseur. Je prétends
qu'il est légitime de se servir de toutes les armes dont on peut
disposer pour attaquer, frapper, détruire, chasser... le
dit-envahisseur et cela par tous les moyens. En clair, il n'y a pas
de limites aux actes de résistance et dans cette lutte à mort, on
ne saurait reprocher à des femmes et des hommes de la résistance
d'avoir fait ce que leur conscience leur commande de faire, y compris
tuer les envahisseurs, leurs alliés, leurs collaborateurs et même,
leurs représentants. Je prétends aussi que tout acte de
l'envahisseur ou de ses alliés intérieurs est par principe
irrecevable, a fortiori, les représailles contre une population
civile et seuls peuvent en être tenus pour responsable, ceux qui
exercent les représailles. Le débat que je vise, vois-tu, mon ami
Lucien, c'est que certains trouvent comme argument pour empêcher
tout acte de résistance, le danger de représailles. C'est
évidemment aberrant. L'envahisseur... ayant par nature déjà commis
un acte de force inacceptable – tout simplement en envahissant, est
responsable de tout ce qui peut s'en suivre. Les actes de résistance,
qui s'en prennent à l'envahisseur ou à ceux qui collaborent avec
lui, relèvent de la légitime défense. Il en va de même, comme tu
l'as bien perçu, quand on combat un régime ou un système qui
opprime les hommes, qui les exploite...
Oui,
jusque là, j'ai suivi, dit Lucien l'âne, toujours étalé de son
long en grignotant quelques chardons...
Une
dernière remarque avant le récit, dit Mârco Valdo M.I., pour ce
qui est du récit, il comporte non pas un, mais deux attentats. Le
premier, celui de la via Tomacelli peut-être considéré comme une
préparation de celui qui va suivre de la via Rasella. Cette fois-ci,
on y va.
Répétition
et prélude via Tomacelli.
La
via Rasella est une rue étroite qui grimpe, parallèle au Triton, au
centre de Rome, vers la via Barberini. C'était alors une rue peu
passante et, dans le haut, sans commerces et avec peu de porches.
Ce
fut dans cette via Rasella que nous menâmes à terme la plus
importante action de guerre que les partisans ont menée à Rome,
sans doute une des plus importantes d'Europe.
Nous
avions remarqué, dans les mois précédents, que la ville était
régulièrement traversée par un détachement de nazis en uniformes
de la police nazie.
Ce
détachement arrivait du Flaminio, passait par la via du Babuino, par
la place d'Espagne, par les endroits les plus beaux de noter ville.
Il traversait le Triton et par la via Rasella, se dirigeait vers le
Viminale et la via Tasso.
Il
était composé de cent soixante hommes, avec leurs casques d'acier
et leurs pistolets-mitrailleurs sur le ventre; une patrouille
d'avant-garde le précédait et il était suivi d'une charrette tirée
par un mulet sur laquelle était placée une mitrailleuse lourde.
Mario Fiorentini les vit défiler, un jour de février quand j'étais
encore à Centocelle et il pensa immédiatement à les attaquer.
Carlo Salinari, avec l'accord des commandants supérieurs, y compris
Giorgio Amendola, approuva l'initiative et divers plans pour diverses
circonstances furent dès lors élaborés.
Le
premier projet prévoyait que l'attaque contre le détachement nazi
ait lieu via Quattro Fontane, avec la retraite des partisans par la
via dei Giardini. Le lieu de l'affrontement aurait été sur la via
Quattro Fontane, entre les débouchés de la via Rasella et de la via
dei Giardini, tandis que le gros de la colonne était encore engagé
dans la via Rasella.
L'exécution
d'un tel plan devait être confiée à Mario Fiorentini, Fernando
Vitagliano et et Franco Di Lernia qui, armés chacun d'une grosse
« bombe à main » d'un kilo de TNT, postés derrière le
coin de la via Quattro Fontane, affronteraient la tête de la
colonne, lançant sur eux leurs bombes et fuyant ensuite dans les
deux sens par la via Quattro Fontane ou par la via dei Giardini.
L'action
sous cette forme apparaissait assez risquée et l'effet, même
important, n'aurait cependant pas été très remarquable. D'un autre
côté, il y avait une préoccupation : comme je l'ai dit, la colonne
était précédée et suivie par une patrouille d'avant-garde et une
patrouille d'arrière-garde. Attaquer la patrouille d'avant-garde,
composée de peu d'hommes, aurait donné un résultat plutôt
modeste. Attaquer le gros de la troupe juste après aurait pu coincer
les partisans entre deux feux. Attaquer en même temps la patrouille
et le détachement était une chose pas facile à réaliser. Il
convenait, donc, d'étudier un plan plus élaboré et plus détaillé
qui permettrait entre autres d'embouteiller tout le détachement dans
le resserrement de la Via Rasella de façon à pouvoir pratiquement
le détruire.
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Mario
Fiorentini était déjà prêt, avec les siens, à attaquer, mais la
colonne ne passa plus pendant quelques jours par ce chemin. D'autre
part, Salinari communiqua à « Giovanni » que le
Commandement avait décidé de faire une grande bataille dans la via
Rasella.
On
mit donc au point un second plan, qui se déroulerait via Rasella
avec diverses directions d'attaque. Deux couples (Borghesi et Maria
Musu, Mario Fiorentini et Lucia) feraient exploser deux engins le
long de la colonne en marche; immédiatement après les explosions,
une équipe attaquerait la colonne du haut et l'autre, du bas.
Dans
ces plans, préparés quelques semaines avant le 23 mars, ma
participation n'était pas prévue pour cette attaque, car j'étais
encore occupé à Centocelle.
Mario
Fiorentini s'était battu pour que l'attaque se passe via Quattro
Fontane, car, en fait, il pouvait être reconnu via Rasella, car il
fréquentait sa cousine qui habitait là et la maison d'un vieux
camarade ouvrier de la Breda qu'il connaissait était justement
devant le Palais Tittoni.
Entretemps,
la colonne recommença à parcourir la via Rasella et Salinari
avertit qu'il fallait préparer l'action pour le 23 mars, en même
temps qu'une attaque au Théâtre Adriano contre les fascistes qui
devaient se réunir là pour célébrer l'anniversaire de la
fondation de leur parti.
Entretemps,
moi, j'avais quitté , au début de mars,mes camarades de Centocelle
et j'étais rentré dans les rangs des GAP, qui dans l'intervalle
s'étaient unifiés.
Un
jour, Mario Fiorentini et Lucia nous invitèrent Carla et moi à
manger quelque chose dans un bistrot au coin de la via del Lavatore
qui de l'autre côté de la via Traforo, joint la via Rasella. Tandis
que nous mangions, il me fit voir par la porte du bistrot les
Allemands qui passaient. Ils chantaient. Les chansons, leurs voix,
leurs pas cadencés, l'orgueil nazi, leur démarche solennelle
d'occupants écrasants, suscitaient à quiconque passait par là un
frisson de peur.
« Il
faut les frapper, ceux-là », dis-je à Mario. Il sourit. Il
avait son air sournois de rire; avec ses yeux serrés, il s'humectait
les lèvres avec la langue et renversait un peu la tête en arrière.
« C'est pour cela que nous sommes ici », me dit-il.
« Toi, comment ferais-tu ? ».
Nous
commençâmes tous les quatre une discussion animée. Lui, il avait
déjà son idée qui nous sembla excellente. Mario avait un esprit
très fertile en matière d'idées et de plans; il avait réussi à
trouver des solutions audacieuses et brillantes qui avaient permis de
mener à bien un grand nombre d'actions. Ses plans étaient toujours
bien élaborés et les situations et les moyens imaginés par lui
étaient impensables et originales. Dans cette occasion aussi, il
avait déjà pensé et élaboré un projet très intéressant. Un
partisan vêtu en balayeur devrait s'installer dans la partie haute
de la via Rasella, dans laquelle le trafic était moins dense. Là,
le moment venu, il ferait exploser son chariot chargé de TNT.
Cette
attaque, menée dans la partie haute de la rue, repousserait les
Allemands qui en retirant rencontreraient un autre groupe de
partisans postés derrière le coin de la via del Boccaccio, qui
achèverait l'action d'un lancer de grandes. Le carrefour et les
coins avaient une grande importance pour nous. C'étaient les points
d'appui, les boyaux et les casemates de notre guerre. La via Rasella
convenait bien à ce but en nous fournissant une protection
excellente par la via del Boccaccio qui la coupait dans le tiers
inférieur.
Nous
nous préparâmes en étudiant exactement les temps, en chronométrant
les minutes que les Allemands employaient pour, à partir d'un point
déterminé (comme point de départ de l'action et de signalisation),
atteindre un endroit où nous mettions le chariot, devant l'entrée
du Palais Tittoni. La distance entre les deux points était parcourue
par la colonne en 50 secondes.
L'endroit
nous semblait intéressant également du point de vue historique par
le Palais Tittoni avait été le siège du premier gouvernement de
Mussolini. Nous voulions aussi que les Allemands se souviennent de ce
détail; on approchait le 23 mars et par cette action, nous pourrions
célébrer en même temps ainsi l'anniversaire de la fondation du
fascisme.
Les
fascistes aussi pensaient célébrer cet anniversaire et à note
tour, comme je l'ai dit, nous décidâmes de nous souvenir d'eux.
Nous voulions les mêler, ce jour-là, à leurs camarades allemands.
En
fait, il avait été annoncé qu'à l'Adriano, il y aurait une grande
manifestation du fascio républicain de Rome. Nous nous préparâmes
à être présents; à l'extérieur du théâtre, à la fin de la
réunion, une femme avec un landau aurait dû s'approcher des
fascistes qui sortaient, laisser le landau parmi eux et faire
exploser, avec un système retardateur, le TNT placé au fond du
véhicule. Mais quelques jours avant le 23, le 10 mars, nous avions
mené une dure attaque contre une manifestation fasciste à la via
Tomacelli. À la suite de quoi, les Allemands interdirent aux
fascistes de se réunir en public.
Le
10 mars, en effet, les fascistes avaient osé, en public commémorer
Giuseppe Mazzini. Ce que pouvaient avoir en commun les fascistes et
la démocratie mazzinienne n' était pas clair; cependant, nous
ne pouvions pas tolérer que la mémoire de ce grand patriote fut
détournée et instrumentalisée par ceux qui avaient ouvert les
portes à l'étranger. D'un autre côté, il n'était pas acceptable
que les fascistes tentent de s'imposer à Rome par une manifestation;
nous les avions des rues comme individus et nous repoussâmes
également leur tentative de revenir en force.
Ils
se réunirent à l'abri du Théâtre Adriano, puis, précédés de
pelotons armés, ils se mirent en route vers le centre. Leur escorte,
composée d'une compagnie d'élèves officiers en chemise noire,
était armée jusqu'aux dents; tous avec mitraillette, grandes,
pistolet, poignard rappelaient de macabres arbres de cocagne, ornés
comme ils l'étaient de noir et de têtes de mort sur leurs uniformes
de nécrophiles.
Dans
la via Tomacelli, à la hauteur du marché local de la place des
Aranci, nous les attendions à trois, Franco Ferri, Mario Fiorentini
et moi. Nous étions armés d'obus de mortier Brixia transformés en
grenades. Ils avançaient fanfarons en chantant : « Aux armes,
nous sommes des fascistes, la terreur des communistes », mais
ils cessèrent subitement. Nos bombes interrompirent cette mascarade.
Il ne tentèrent même pas de se défendre et ceux qui n'étaient pas
à terre s'enfuirent en même temps que ceux – en civil – qui les
suivaient. Nous avions frappé surtout les armés, mais c'était
aussi un avertissement pour les autres.
Carlo
Salinari s'était mêlé à la foule et il entendait les
commentaires. Les gens fuyaient, mais contents, satisfaits.
« Finalement », disaient-ils, « ce sont les
communistes qui leur ont mis aux fascistes... »
Après
cette affaire, les Allemands interdirent à leurs camarades romains
de sortir seuls. Plus de manifestations publiques et dès lors, plus
de réunion à l'Adriano le 23 mars.
Nos
plans aussi, en conséquence, furent revus et nous décidâmes
d'attaquer seulement les Allemands.
Après
la vérification et l'approbation du commandement militaire, nous
passâmes à la réalisation pratique de notre plan.
(suite
au prochain épisode)


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