24 octobre 2008
Mais
évidemment, Lucien mon bon ami, dit Mârco Valdo M.I., je le comprends
très bien que tout le monde n'a pas envie de lire tout
le temps des textes à propos de Marco Camenisch. Je le comprends
bien et d'ailleurs, tu vois qu'en tout cas, nous on parle souvent
d'autre chose. Mais quand même, je ne te raconte pas ces
histoires – toutes ces histoires et toutes ces chansons – uniquement
pour meubler ton ennui...
C'est
sûr, Mârco Valdo M.I., dit l'âne en raclant le sol avec son pied gauche,
tout noir, si noir qu'on le confond aisément avec son
pied droit qui est vraiment très noir. Cependant, laisse-moi te dire
que tu y arrives très bien à meubler mon ennui. Enfin, pour un peu que
j'aie de l'ennui, que j'en souffre, que je le ressente.
Mais voilà, je ne connais pas l'ennui... J'aimerais bien, tu sais,
mais je n'arrive pas à m'ennuyer. Qu'en est-il pour toi de cette
sensation d'ennui ?
Je
pense, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I., exactement comme toi.
J'aimerais tant avoir du temps et la capacité de m'ennuyer, mais
je n'y arrive pas. On dit, vois-tu Lucien, chez les humains, on dit
que celui qui ne fait rien s'ennuie. Et bien, je fais des efforts
extraordinaires et depuis des années pour ne rien faire, je
fais tout pour arriver à l'ennui et je n'y arrive pas. J'ai
abandonné toute velléité de travail pour y arriver et je n'y arrive pas.
Crois-moi, Lucien, l'ennui est un objectif hors de ma portée.
Par contre, ce que je peux très bien faire et là, je suis champion,
c'est ne rien faire. Je veux dire ne rien faire qu'un autre puisse en
tirer profit; bref, je refuse tout emploi, je refuse
toute forme de travail stipendié. Note que j'accepterais volontiers
d'apporter ma contribution à une œuvre véritablement collective et
utile, une œuvre ou un travail qui profiterait à la
collectivité et d'y apporter une coopération enthousiaste et sans
faille... Même si j'ai un goût immodéré pour les siestes, pour le Dieu
Sommeil, je sais aussi faire et de façon ordonnée, avec
une obstination digne des ânes les plus têtus, avec une conscience
profonde, y mettre du mien, comme on dit.
Oui, je
te connais assez pour savoir tout cela, mon ami Mârco Valdo M.I.. Mais
dis-moi, tu vas me parler de Marco Camenisch... et
laisse-moi te dire que je suis très heureux d'entendre – par ta
voix, bien sûr – son récit. Je ne comprends pas très bien où tu veux en
venir avec mon supposé ennui qui n'existe pas ou l'idée de
ce « tout le temps »... tes récits sont assez diversifiés,
crois-moi, pour que je ne ressente pas l'histoire de Marco Camenisch
comme pesante. Bien au contraire, comme je te l'ai dit,
j'attends la suite avec intérêt, sympathie et un très fort sentiment
de solidarité. Alors, que veux-tu dire ?
Ce que
j'avais en tête, vois-tu, mon bon Lucien, c'est précisément cette idée
que le récit de Marco Camenisch tel que je le présente
en français est réduit par rapport à la version d'origine et celui
qui a réduit, c'est moi. De même, je l'entremêle avec d'autres récits,
notamment pour faire durer l'intérêt, pour parler plus
longuement de Marco Camenisch car rappelle-toi, j'ai traduit ce
livre (il est assez long) pour faire connaître le vilain destin que les
États infligent aux gens comme lui. En somme, c'est une
tâche de révélation de ce qui est caché, de diffusion de ce qui est
tu, d'édition de ce que je ne peux éditer par les voies traditionnelles,
c'est enfin vis-à-vis de Marco Camenisch et de tous
les « achtung banditen ! », une marque de solidarité.
Très
bien et alors, Mârco Valdo M.I. ?, dit l'âne en tournant deux fois sur
lui-même pour marquer par ce rythme de danse, à sa
manière, un mouvement de solidarité. Que vas-tu me raconter
aujourd'hui, qu'as-tu retenu, car ainsi vont les choses, si j'ai bien
compris, qu'as-tu retenu du récit de Marco
Camenisch....?
Je vais
essayer de te résumer tout ça, mon cher âne noir. J'ai d'abord retenu
toutes une série de notations qui font une sorte de
portrait pointilliste de ce qui passe par la tête de notre héros,
quelles sont les pensées qui cheminent au long de ces jours, de ces
semaines, de ces mois, de ces années d'enfermement dans la
tête d'un prisonnier parmi tant d'autres. Ces pensées, à mon sens,
sont chacune des unités de résistance, des bulles, comme il le dit. Je
parlerais aussi de courants sousjacents, de courants
souterrains, des écoulements de pensées qui vont tous se regroupant
et former ce mental particulier et lui donner force et intelligence.
Regarde comme il marque ses marques, comment il délimite
son monde mental, la prise mentale qu'il a sur le monde. En fait,
c'est un peu cela que je veux montrer... Cela et sa capacité à
construire une résistance aux pressions énormes du système.... Te
souviens-tu, par exemple, de ma réflexion où je disais que nous
n'étions finalement rien, si ce n'est une sorte de grain de sable sur
une plage immense – un sept milliardième et bientôt, un dix
milliardième... Mais que nous étions aussi un. Et qu' un grain de
sable peut, en effet, mettre à mal la plus terrifiante des machines ou
grain de silicium, être le lieu où se construit la
pensée... Une autre idée, sur laquelle je reviendrai un jour que
j'aurai le temps, c'est qu'une bonne façon de penser est de considérer
que chaque idée (appelons ça comme ça), émise par l'un ou
l'autre, est en fait une idée émise à partir d'un point d'une sorte
de cerveau commun. Bref, on pense ensemble et il faut commencer par
accepter cette position d'être ou d'énoncer un élément de
la pensée commune. Ainsi, je m'égare.
Non pas
vraiment, dit l'âne. Je vois très nettement ce que tu veux me dire. Et
pour le récit de Marco Camenisch, je le perçois tout à
fait comme un élément d'une pensée commune.
Par exemple, j'aime beaucoup la réplique cinglante de Marco Camenisch que l'on accuse depuis toujours d'être un
« terroriste ». Il dit : « Alors
être appelé « terroriste » par vous est le plus grand honneur qu’on
puisse me faire. ». J'aime
beaucoup et je suis d'accord avec lui. C'est d'ailleurs le sens de
l'honneur qu'il y a à être catalogué « Achtung Banditen ! » et sa
revendication rappelle celle de Thyl Uylenspiegel et
des Gueux qui s'étaient fait une gloire du nom insultant que le
Pouvoir leur avait lancé à la tête. Par parenthèse, Günther Grass, tu
sais cet immense écrivain allemand, vouait à Uylenspiegel une
grande admiration et je crois bien qu'il avait parfaitement raison.
Ceci dit être ainsi traité de Gueux ou de terroriste... C'est un peu
comme si le Pape me traitait d'athée... ou de renégat ou
d'impie ou d'incroyant ou m'excommuniait...
D'ailleurs,
on m'a souvent traité de terroriste - alors que je ne terrorise
personne, en réalité...
Enfin, Lucien mon ami, ce que j'aime dans cette forme de récit,
c'est, en fait, qu'on converse tout simplement et crois-moi, la
conversation avec des gens qu'on considère – surtout quand elle est
aussi subversive – est un des plaisirs de l'existence.
Moi aussi, j'aime beaucoup la conversation... dit l'âne en brinquebalant la tête. Si tu veux bien,
laissons parler Marco Camenisch...
On y va, dit Mârco Valdo M.I..
Novara, 15 novembre 1996
...
Dans
les desseins de l’internationale de la répression, nous sommes seulement
une minuscule partie du puzzle, vu que, au moins en
Europe, il y a en cours de très nombreuses opérations contre les
isolés et les groupes de la dissidence radicale. Si la glace que nous
avons sous les pieds est fragile, la digue avec laquelle le
pouvoir veut contrôler les eaux est elle aussi fragile et branlante.
En superficie, on voit seulement les bulles, mais qui sait combien il y
a de bulles en profondeur.
Novara, 4 décembre 1996
....
Pour ce
qui est de décembre, la seule date que je prends en considération est
le 21, le solstice d’hiver. Nonobstant le fait que le
clergé chrétien s’en soit approprié en le transformant en Noël
(Natalité), cela reste pour moi une splendide fête païenne de la
renaissance du monde.
....
Novara, 13 mars 1997
Aujourd’hui
avec l’apocalypse technologique en cours, il peut certes sembler
difficile de ne pas s’abandonner au sentiment de défaite
et au découragement. Mais nos propres parcours et nos propres
contenus doivent vivre et agir même si on les sépare du reste au niveau
personnel et de sa petite communauté immédiate, en gardant en
tête l’adage coutumier que c’est seulement avec la reddition du
dernier d’entre nous que tout sera véritablement perdu. Car la personne,
l’individu est la brique de ce qui est plus vaste et plus
généralisé. Certes, les bois ont été presque tous abattus, mais des
graines ont survécu…
....
Novara, 21 avril 1997
Actuellement,
j’ai beaucoup à faire avec un travail de solidarité en soutien à une
lutte pour les terres et la survie d’une communauté
mapuche : des éleveurs et des pasteurs indigènes de Patagonie. Ma
contribution consiste à traduire et à diffuser des nouvelles et des
informations pour sensibiliser les milieux du mouvement
de langue allemande en Suisse et en Allemagne. Tout cela a impliqué
différents journaux et divers camarades avec un engagement et des
déclarations d’intention. Il s’agit d’un entrepreneur
italo-suisse qui vit en Argentine et qui trempe jusqu’au cou dans
l’abus des pâturages mapuches à des fins d’exploitation touristique dans
un esprit « écologiste » néocolonialiste. Les
habituels et très efficaces compagnons suisses sont occupés à un
travail d’enquête sur l’aspect financier de cet entrepreneur. Pour ma
part, c’est un bordel de traduire et résumer ces
informations, mais ma satisfaction de le faire est d’autant plus
grande que c’est un signe de la non (encore) inutilité du soussigné pour
le monde extérieur à ce cercueil de ciment.
Novara, 26 juin 1997
Aujourd’hui,
par surprise, je viens d’apprendre que je suis sous enquête, depuis des
mois, pour substances stupéfiantes. J’ai
immédiatement écrit au Juge des Enquêtes préliminaires en déclarant
que, chez le soussigné ou chez ses parents et sa compagne qui me rend
régulièrement visite, on n’a jamais trouvé la moindre
petite parcelle de stupéfiants. Et ceci vaut pour les autres détenus
avec lesquels je partage, ou j’ai partagé, mon incarcération. Aucun
type de stupéfiant n’a jamais été trouvé dans ma cellule
ou dans tout autre lieu que je fréquente. En conséquence, je ne
comprends pas les motifs de cette enquête pour un délit de niveau
infime, utile seulement pour le poids de la « lourde charge
et des multiples devoirs différents » de l’Office du PM du tribunal
de Novara.
....
Novara, 22 décembre 1997
J’ai enfin réussi à écrire ma lettre au Centro Valle, que j’avais projetée depuis longtemps et qui est maintenant faite et
envoyée.
Comme
d’habitude, l’horaire de cette fin d’hiver est prohibitif et festif ;
c’est alors que la prison pèse le plus et fonctionne
au ralenti, mais les obligations de socialité festives et
collectives et même de travail augmentent. Et puis aussi, mes ennuis
alimentaires, à cause des sucreries dont je me suis empiffré durant
cette période.
....
Centro Valle, 11 janvier 1998.
JOURNALISTES OU FOLLICULAIRES ?
Mesdames , Messieurs,
Avant
tout, je vous souhaite de bonnes fêtes et une bonne nouvelle année sous
le signe et pour le progrès de la vérité, de la liberté,
et de la justice sociale, et par conséquent, de la paix.
Je
saisis l’occasion pour vous remercier de la publication, il y a un an,
d’un manifeste solidaire de ma personne et de ma lutte dans
les prisons contre les illégalités et les injustices qui y sont
perpétrées et en outre, pour vos dire certaines choses relatives à
l’articulet du 31 août 1997 sur mes mésaventures et ma personne,
intitulé « Accostamenti… » (Rapprochements…), où vous avez réussi
au-delà du possible à concentrer une série de mensonges implicites et
explicites, de diffamations et de provocations
contre le soussigné et plus encore contre la résistance historique
et actuelle face à l’exploitation et la destruction de l’environnement
et la vie sur notre planète.
Le chef
d’œuvre dans ce chef d’œuvre de désinformation et de propagande plus ou
moins subliminale, est sans aucun doute le
sous-entendu, l’allusion contenue dans le titre et ses points de
suspension où l’on veut ironiser et ridiculiser, pour exorciser le
contenu subversif de la vérité, le rapprochement de ma
petitesse avec un personnage comme le Che. Je suis d’accord que le
rapprochement est impropre et d’autant moins audacieux que le soussigné
n’est pas digne même de porter un verre d’eau à un
personnage comme le Che… C’est un fait difficilement niable qu’un
tel rapprochement est moins impropre et moins audacieux que celui, caché
de façon générale et aussi dans votre article, du
rapprochement du Che avec le consommisme et la publicité, pour des
marchandises produites dans le soi-disant « tiers-monde » en exploitant
malhonnêtement, entre autres, une main d’œuvre
au salaire de famine, particulièrement la main d’œuvre forcée et
mineure. Triple complicité dans le détournement : du cadavre du Che ; de
la lutte qu’il représente, qui est exactement
aussi la lutte contre ce qui – dans la publicité ou ailleurs – abuse
de lui ; du soussigné, dont la lutte a sûrement et légitimement plus en
commun avec celle du Che que vous ou ceux qui
sont avec vous, même si vous vous évertuez à mentir. Dans sa lutte,
le Che n’a rien sûrement rien de commun avec vous, fidèles
folliculaires, et avec tous ceux qui sont avec vous, l'État policier
planétaire, votre économie, votre politique et votre répression.
« Rocambolesque », une fuite au cours de laquelle serait mort « un » gardien ? A propos de
« rapprochements » …
« Écoterroriste »,
en effet. Je suis le premier responsable de l’effet de serre, de la
débâcle et des catastrophes
hydrogéologiques, environnementales et sociales au-dessus de nos
têtes, de la cimentification et de la destruction sauvage du monde.
Comme le peuple kurde, le zapatiste, celui de l’île de
Bougainville et tous les gens et les peuples qui s’opposent à leur
propre destruction et à celle de leur environnement vital contre vos
intérêts messieurs-mesdames et de vos maîtres. Cependant,
vu que la moindre résistance authentique et radicale à vos intérêts
et vos privilèges est désormais du « terrorisme », très bien ! Alors
être appelé « terroriste » par
vous est le plus grand honneur qu’on puisse me faire. Le soussigné
ne « risque » pas l’extradition, mais elle est bureaucratiquement
certaine puisqu’elle est concédée par l’Etat italien
à l’Etat suisse.
Il est
tout à fait vrai, par contre, que le soussigné a été condamné pour les
morts de (enfin une…) d’un gardien de prison et d’un
douanier suisses. Officiellement ! selon les services de l’Etat
helvétique dans leur incritiquable et très objectif compte rendu annuel
sur l’extrémisme en Suisse et selon vous et les autres
plumitifs du régime.
Pour
qui, comme vous et comme ceux de l’Etat de Droit, de la séparation des
pouvoirs, de la démocratie et d’une justice authentique
s’en fout complètement, à moins qu’ils ne servent pour défendre et
légitimer et affirmer hypocritement leurs propres privilèges et leur
propre pouvoir, c’est là un détail insignifiant le fait que
jusqu’à présent, aucun tribunal de la fameuse « loi est égale pour
tous » n’a daigné jusqu’à présent me juger et me condamner pour ces
accusations. Mais c’est un détail
négligeable.
Comme
vous et ceux qui comme vous êtes certainement satisfaits de votre
opportunisme réactionnaire, avez une satisfaction entière de
votre réel pouvoir de condamnation, de justice, d’exploitation et de
destruction dans le cadre de votre système de pouvoir de classe
inquisitorial et arbitraire dont les tribunaux, avec leur
complaisance et leur acharnement sur mon cas, seront les serviles
appendices. Honneur aussi à votre omniscience, si vous réussissez sans
ambages à affirmer que j’aurais été reconnu par un
douanier abattu dans cet affrontement, on peut le supposer, d’un
homme armé contre un autre homme armé. Si vous parlez même avec les
morts, alors les voies de vos Seigneurs et de vos Dames sont
vraiment infinies. A propos des serviteurs armés de votre régime
morts : il me répugne qu’à chacune de leur mort, ces serviteurs tombés
soient ultérieurement instrumentalisés, avec pillage
et abus, pour réaffirmer par des mythes cyniques et des mensonges
dénigrants la « monstruosité » et l’impossibilité de toute résistance
réelle et de tout monde différent du vôtre, avec
l’unique fin de la légitimation et de l’affirmation du monopole de
votre violence contre toute contreviolence et toute autodéfense venant
du bas contre vos délires d’omnipotence et de destruction
venant du haut. Le premier pas vers la liberté, la justice sociale,
la dignité, et par cela vers la paix authentique, adviendra exactement
quand toute mort, tout deuil, toute vie, toute douleur
et toute joie auront exactement le même respect, la même pitié, la
même valeur, la même considération et la même dignité.
Salutations distinguées sans rancœur.
Marco Camenisch
Je suis
depuis un mois à la tête de « Centro Valle » qui, je vous l’assure,
n’est pas formé de plumitifs du régime. En
relisant l’articulet rédigé par un ex-collaborateur, je n’y ai pas
trouvé, cependant, d’attaques directes contre votre personne. J’ai
néanmoins décidé de publier l’écrit d’un subversif invétéré
comme vous en adéquation avec l’orientation du journal qui est
d’assurer une place adéquate aux interventions de ses propres lecteurs.
(Elisabeth Del Curto)
(Suite au prochain épisode)
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