13 octobre 2008
Tiens, voilà Mârco Valdo M.I., dit Lucien l'âne en se balançant d'un pied sur l'autre. Ça
fait un bout de temps que je t'attends. Encore heureux qu'il ne pleut
pas. Faut dire
que j'étais venu tôt, comme je n'avais plus rien à faire, je me suis
dit qu'ici je ne serais pas plus mal qu'ailleurs. Et de fait, je
m'étais presque assoupi dans ce soleil qui me chauffait le
dos...
Salut à toi, mon bon Lucien, tu as vraiment
l'air endormi. Mais rien de tel qu'une petite sieste de temps
en temps... Moi, j'en fais plusieurs par jour... Oh, pas bien longues,
mais délicieuses et profondes; j'ai l'impression de
glisser dans un un nuage de torpeur, de me couler dans une matière
faite de tranquillité et de sourire... Un bonheur profond et je ne
supporte que très mal qu'on l'interrompe. Je peux être
n'importe où, peu me chaut. Quand l'envie me prend, je trouve
toujours bien un lieu, un coin, un endroit, pour me laisser emporter et
en quelque sorte, me ressourcer. Évidemment, il y a des lieux
ou des circonstances qui s'y prêtent mieux que d'autres. Par
exemple, si je voyage en train ou en auto ou en avion ou en bateau, sans
doute aussi serait-ce le cas sur ton dos... Ce serait même
mieux et plus sûr sur ton dos qu'au volant d'une automobile. Là, il
vaut mieux que je m'arrête. Ce que je fais, d'ailleurs, quoi qu'il
arrive... Comme on dit grâce à toi, si tu veux bien t'en
souvenir : Mieux vaut un âne vivant qu'un lion mort. Car c'est bien
toi, l'âne dont il est question dans cette sentence; toi et aucun autre,
mon brave Lucien.
Merci
de le rappeler... C'est bien toi, mon cher Mârco Valdo M.I., de révéler
des choses aussi
intimes et sensibles. Tu n'imagines pas comme ça me gêne qu' on me
mette pareillement en exergue. Enfin passons... Je suis l'âne et au
contraire du lion (d'ailleurs, il est de ces lions dont on
préfère être éloignés, surtout, nous les ânes... Car ils ont une
furieuse tendance à vouloir nous manger !), moi, je suis vivant, bien
vivant et bon vivant, comme tu le sais. À ce titre, je suis
un franc partisan de la sieste, moi aussi et il m'arrive même de
dormir debout. Oh, rassure-toi, pas quand tu me racontes tes
histoires... Là, comme tu le vois aisément, je tends les oreilles et
si je les arque en forme de pavillons, de papillons ou de
coquillages... C'est pour mieux t'entendre, mon ami Mârco Valdo M.I..
Bon
alors, si tu commences à te réveiller, je vais te dire de quoi je vais
te parler aujourd'hui.
Mais je suppose bien que tu t'en doutes... Voyons voir, faisons un
petit essai... Que crois-tu que je vais te raconter, de quoi je vais te
parler ?
Si
je pense bien, mon bon Mârco Valdo M.I., si je réfléchis à ce que tu
m'as raconté ces derniers
jours, il me semble que tu devrais revenir à Achtung Banditen ! Et
tout spécialement, à l'histoire de Marco Camenisch... C'est une façon de
tenir ta promesse, mais aussi d'empêcher de l'oublier
dans sa geôle suisse.
Parfaitement, tu as bien résumé ma pensée?, dit Mârco Valdo M.I..
Cependant,
dit Lucien l'âne en retournant brusquement pour se mordre à
l'entrecuisses,... Ce sont
les taons,tu sais, Mârco Valdo M.I., avec ce soleil, les taons sont
difficiles. Cependant, il y a une question que je me pose depuis un
certain temps et que je n'ai pas encore eu l'occasion de te
poser. Si tu le permets...
Évidemment, que je permets...
Voici : tu racontes déjà depuis longtemps, l'histoire de Marco Camenisch... Mais, Mârco Valdo M.I.,
il y a tant de prisonniers dans le monde; pourquoi ne parles-tu pas des autres...
Tu as parfaitement raison, mon ami Lucien. Je raconte l'histoire d'un prisonnier particulier.
D'abord, car comme je te l'ai dit, on m'a fait
parvenir son histoire sous forme d'un livre en italien et que ma fille,
ma propre fille, m'a demandé de le traduire pour qu'elle
puisse le comprendre. Ce sont des choses qui ne se refusent pas.
Telle est la première raison et la raison première. Mais on peut y
ajouter d'autres raisons. Marco Camenisch est un prisonnier
exemplaire et tu le verras encore plus au fil du récit. Ensuite, car
c'est un prisonnier politique et sans doute, un des plus anciens
prisonniers politiques et en plus dans deux pays différents.
De plus, comme tu le vois, à la lecture du récit, il est resté
combatif et très attentif aux autres. Lui, il nous parle des douleurs
des autres, des combats courageux des autres... Tu verras
aussi comment il va lutter en étant lui-même soumis à des conditions
épouvantables, comment il va lutter pour qu'on améliore les conditions
pour les prisonniers en général. Bref, c'est un type
bien et qui n'a jamais trahi son propre camp. C'est assez
remarquable quand on connaît tout ce que les États font pour vous faire
abjurer... De vraies inquisitions étatiques. Il n'y manque que
les bûchers (et encore... pendant combien de temps ?). Marco
Camenisch n'a pas plus accepté d'être une balance ou un « repenti »; il
n'a jamais accepté de se trahir lui-même... Comme tu
le sais, ce n'est pas le cas de certains... Que la honte de leur
destin les emporte jusque dans la décharge napolitiaine.... Et puis,
comme tu vas le voir aussi, il continue aussi à se battre
pour une préservation du monde alpin, pour la défense des paysans
sans terre d'Amérique latine... En plus, il mène durement le combat
comme tu vas le voir. Avec tout ça, on peut un peu le
considérer comme un prisonnier qui incarnerait la lutte de tous les
prisonniers politiques du monde... Tu vois, j'ai de bonnes raisons de
raconter l'histoire de Marco Camenisch. Cela dit, mon
cher Lucien, je te rappelle que la série Achtung Banditen ! a
raconté l'histoire d'autres prisonniers et d'autres résistants... et
qu'elle va continuer à le
faire.
Oui,
oui, je me souviens très bien de tout cela, dit Lucien l'âne aux poils
si
noirs et si drus qu'on les croirait taillés dans le roc. Je voulais
seulement que tu t'expliques un peu à ce sujet. Voilà qui est fait. Et
maintenant, le texte du jour, s'il te
plaît.
Retour donc à l'été 1995, Marco Camenisch est toujours à la prison de Novara et
ses problèmes de santé ne s'arrangent pas...Tu verras aussi qu'il prend à coeur la défense
Novara, 21 août 1995.
... Quel soulagement ! Hier, j’ai rêvé d’un voyage à bicyclette dans les montagnes bavaroises
( !), avec un ami très cher.
Les
souvenirs me reviennent de quand je taillais l’herbe sur l’alpage avec
la faux, avant que cet
instrument de l’agriculture traditionnelle n’entre dans la
clandestinité. Maintenant, pour les personnes abêties par le
« progrès », il est presque obligatoire d’acheter ces ridicules
et coûteuses machines pour tondre de ridicules parcelles d’herbe, vu
que sous peu, plus personne ne sera capable d’exécuter une manœuvre à
peine plus complexe que de pousser sur un
bouton.
Mon
genou blessé va très bien et je suis au troisième jour de jeûne
désintoxiquant. Encore deux jours
d’abstinence alimentaire et je recommence à manger
« scientifiquement », pour avoir la tripe en forme et la digestion
régulière. Je suis encore « empoisonné » de laideur et
celui qui m’a vu ces 20 derniers jours, a dû penser à un Pitt-bull
grondant – au moins.
Novara, 7 septembre 1995.
Les
cheveux se dressent sur ma tête à entendre parler de « valorisation »,
de
rationalisation, de tourisme et de viabilisation des Alpes. Par
rapport à çà, mieux vaut mille fois l’abandon et la restitution à la
sauvagerie.
Urbaniser
les Alpes avec des bouteurs, avec destruction, anéantissement et
aliénation du territoire, de
son usage et de son habitat peut seulement signifier une plus grande
exploitation du travail, de la main d’œuvre et des gains plantureux
pour les habituels mafieux de
l’économie.
Comptes
en main, je voudrais voir si une série de travaux de sentiers et de
restructurations utiles
mais au profil et à l’impact environnemental bas ne sont pas plus
économiques et plus rentables, même en postes de travail durables par
rapport à ce qu’eux veulent combiner avec les milliards
affectés aux entrepreneurs.
En
deux semaines, avec 10 – 15 millions de lires, salaires compris, trois
de nous, dont un bon maçon,
et deux ou trois chevaux de trait, nous restructurons, douche
comprise, un chalet qui sera une merveille. C’est-à-dire avec un
dixième, si tout va bien, du coût d’une de leurs
« restructurations » ou avec ce que coûte au contribuable un ou deux
voyages en hélicoptère ou un demi-kilomètre d’électrification
(seulement les poteaux,
évidemment).
Novara, 13 septembre 1955.
Notre compagnon anarchiste tessinois Fiore, Fiorenzo Lanfranchi, s’en est allé le 9 août. A 37 ans, un
infarctus l’a enlevé à son épouse Margherita, à Olek, leur bébé d’à peine 6 mois, au cercle des personnes proches de lui.
Objecteur
face au service militaire en 1982, il commence son activité éditoriale,
bien lancée à partir
de 1988 et immédiatement bien connue et appréciée par le mouvement
anarchiste italien. Qui ne connaît pas ses petits livres étroits et un
peu allongés des éditons de L’Affranchi, excellents
produits de l’art typographique et de propagande anarchiste ? Avec
ses collections, présentant des auteurs valables mais jusqu’alors
inconnus (par exemple Panizza, Sexby), proposant des
textes importants d’auteurs connus ( par exemple Mühsam, Vaneigem,
Bataille) et avec de nombreux textes politiques et de culture, la
contribution de L’Affranchi à l’édition et la propagande
anarchistes, à la diffusion culturelle en langue italienne, est
d’une importance indubitable et précieuse.
Même
dans le social et dans la marée montante de la barbarie, son engagement
et sa lutte ne se
développaient certainement pas dans les arrières commodes et
tranquilles, mais dans le dur travail contre la marginalisation dans
l’association Aiuto Aids, contre la toxicodépendance, contre la
prison. Il constitua aussi avec d’autres compagnes et d’autres
compagnons la Ligue Suisse des Droits de l’Homme.
Je
n’ai pas eu l’honneur et la joie de connaître Fiore en personne. Mais
je connais sa solidarité
courageuse, quand il est venu à une audience de mon procès à Massa
en 1992 et par son petit livre sur mon cas et sur la résistance
antinucléaire en Suisse, édité, publié et diffusé par lui et
d’autres compagnes et compagnons tessinois.
S’en
est allé un mien, un nôtre frère et s’il s’en est allé déjà maintenant
et de cette manière, c’est
aussi parce qu’il ne s’est pas épargné, il s’est donné tout entier à
la rébellion, à la lutte pour nos idéaux, pour un monde et une vie
authentiques. Il a donné sa vie.
Novara, 15 octobre 1995.
J’ai
lu « In ogni caso nessun rimorso » (en tout cas, aucun remords), le
livre de Cacucci sur
les compagnons, leurs compagnes et leurs aventures aux temps de
Bonnot. Cela me semble un bon travail de tous les points de vue, même si
au début, la présentation des compagnons comme des
individus remplis de rancœur et de haine ne me plaît pas. Dans
l’ensemble, cependant, cela disparaît presque par la représentation
sympathique et correcte, cherchée sérieusement et débarrassée de
cette mystification négative de celui qui est contre et de celle
encore plus dommageable de celui qui mythifie la bande à Bonnot.
Maintenant, Marcello est en train de lire le vivre et il en est
fasciné, car il a aussi une biographie fort semblable…
Suite
à différentes prises de bec, ils ont à présent refusé à Marcello la
permission en attente d’une
réponse sur la réduction de 90 jours de peine par année endurée.
J’espère qu’il saisira l’instance en cas de nouveau refus, même si
ainsi, il passera une autre année ou plus, mais il fallait s’y
attendre.
Je
demanderai pourtant ces 90 jours de libération anticipée et pour cela,
je me suis mis
en « observation », en entrant dans cette tarantella de
« colloques » avec le psychologue et plus rarement, avec l’ « assistante
sociale ». Ce sont un peu les
« fourches caudines », mais je tenterai, même si je devrai faire des
efforts pour ne pas dire ce que je pense d’eux et de leur rôle en
termes de rupture. Je dois certainement
reconnaître que le psychologue est une personne décente, discrète et
qui facilite la relation.
Novara, 5 novembre 1995.
Je
viens d’apprendre que sur les Alpes Rhétiques, la neige est tombée bas
avec une moyenne climatique
de 3 degrés sous zéro. Ici aussi, le froid est un peu piquant et on
se serre dans nos chauds tricots de laine, tandis que les gardiens nous
cassent les couilles avec des restrictions continues et
stupides. Pour commencer, ils ont fait main basse sur nos affaires
considérées en excédent ; ce doit être le nettoyage de Noël.
Disparus
le deuxième réchaud, mes paniers considérés en trop et à moi,
personnellement, ils ont pris
une petite plante grasse et il a manqué que de rage, je ne prenne un
« rapport ». Ensuite, dans la cellule d’un détenu pas trop intelligent,
ils ont trouvé un couteau et ils en ont
profité pour nous interdire la promenade commune. Maintenant, chaque
étage a son passage séparé et dès lors, plus aucune rencontre avec les
compagnons. Marcello est parti, déplacé au pénal,
déclassifié et grâce à l’article 21, il a la perspective du travail
extérieur.
Séparation douloureuse pour chacun et avec mille souhaits, joie et tristesse. Après tant de vie
commune, nos routes se séparent.
... aujourd’hui, je « fête l’anniversaire » de ce jour maudit où deux simples policiers m’ont
abattu.
...
Novara, 3 janvier 1996
Aujourd’hui, je commence une grève de la faim de protestation et je diffuse une déclaration qui dénonce
les conditions d’invivabilité de la section spéciale de la prison de Novara.
Absence
totale d’espaces récréatifs, d’activités sociales, d’espaces et de
matériel d’éducation
physique. On nous a concédé seulement quelques ballons pour jouer
dans les petits passages communs de 12 x 12 m, recouverts entièrement de
grilles, ou dans le champ sans grille de 12 x 24 m, pavé
d’asphalte et de ciment. En outre, il est défendu de détenir – en
cellule ou dans les locaux annexes accessibles – quelque instrument
utile à des activités ludiques, manuelles ou de travail, à
part des livres, du papier, des stylos et des crayons de couleur.
En
dehors de la sécurité, cette « prison d’or » est construite avec un
matériau de mauvaise
qualité. Il pleut dans les cellules et la section, construite d’est
en ouest, entourée de murs très proches et de panneaux, est constamment à
l’ombre et toujours humide. Seules les cellules du
premier niveau, tournées au sud, sont exposées au soleil. Dans le
reste de la section, durant les longs mois d’hiver, on ne voit jamais le
soleil, même dans les couloirs. Même la table fixe qui
équipe les cellules est disposée en position inadaptée et à l’ombre.
La
salle de visites est suffocante en été et glacée en hiver. Sur
l’escabeau en ciment, entre les
vitres de séparation latérales, l’espace pour s’asseoir suffit à une
seule personne, nonobstant qu’à chaque visite, il peut y en avoir au
moins trois admises. Il n’existe pas pour les visites un
espace vert pour les enfants, pas d’espace pour une plus grande
intimité. Toutes les deux heures, durant le changement de garde, sur le
mur d’enceinte distant d’environ 10 mètres des cellules,
des hurlements souvent démesurés ou la lumière du phare portable en
pleine face, occasionnent la privation de sommeil. En dehors et en
dedans de la section, il y a les fréquents essais d’alarme
et les exercices à toute heure du jour et de la nuit.
Pour
ce qui concerne la santé, les conditions de vie dans la section
spéciale de Novara sont
pathogènes. La visite médicale ordinaire est quotidienne, mais pour
des visites aux spécialistes, cela va d’un mois à un mois et demi ; pour
des radiographies et des analyses, les délais
sont de trois semaines à un mois. Personnellement, pour un problème
oncologique, j’ai même attendu 6 mois pour un TAC, un contrôle
échographique et un an entier, pour avoir un diagnostic
satisfaisant. Le secret médical n’existe pas ; les gardiens et le
personnel de sécurité sont présents aux visites et même, en salle
d’opération. Très peu de médecins sont disposés à agir en
médecins et ne sont pas subordonnés à la couverture, aux besoins,
aux boycottages, aux ostracismes, aux confusions et à l’incompétence de
l’administration. Cela arrive à l’absurde d’un sac de
plastique pour l’eau chaude refusé car « pas transparent ». Même les
médicaments qui ne se trouvent pas dans la pharmacie conventionnée avec
la prison sont refusés et pour un produit
homéopathique d’une maison pharmaceutique connue, j’ai dû attendre
environ quatre mois. Pareil pour une analyse détaillée des urines
payante, après de dures batailles, tandis qu’un autre
médicament m’a été refusé car « pas contrôlable » !
Le
service dentaire est absolument insuffisant, le médecin est
irrémédiablement surchargé de travail et
les temps d’attente sont énormes et incertains. Il est évident que
dans les conditions pathogènes d’humidité, de manque de lumière
naturelle et d’horizons, de privations d’activités
psychophysiques, sociales et des facteurs de stress massivement
présents ici, tout service sanitaire serait impuissant. La règle est
l’usage d’antibiotiques, d’antidouleurs, de psychotropes,
utilisés seulement jusqu’à la rémission des symptômes.
Je
pourrais ensuite parler de mille autres choses. Des cellules aux
espaces de socialité restreints
qu’ils nous concèdent ou des paquets de vivres, des quelques minutes
pour de rares téléphonades aux parents, des tabassages et des luttes
entre les détenus pour élargir les espaces
vivables.
En
1992, durant un temps très bref, avec la loi sur les enquêtes
Scotti-Martelli, les espaces et les
vues ont été éliminés. La section spéciale devint l’antichambre de
Pianosa et de l’Asinara, prisons-tortures pour détenus soumis au plus
récent état d’urgence où, pendant un an, reprirent les
mauvais traitements et les tabassages avec même des conséquences
mortelles.
Les
timides et civiles frémissements de 1992-1993 dans toute l’Italie,
apparues dans le sillage de la
saison de protestations contre le durcissement du régime carcéral,
le sabotage des politiques de réinsertion, la surpopulation et le
problème de l’abandon sanitaire, n’eurent aucun effet ici à
Novara. La section se remplit et la relative homogénéité des détenus
change. A présent, l’étage est encombré et nous sommes environ 60, très
hétérogènes comme « appartenance » à des
groupes spécifiques quant à la durée des peines et un grand nombre
sont très proches de leur libération ou en attende de jugement. La
majorité est d’origine méridionale.
Il
y a quelques mois, avec la venue d’un haut dirigeant militaire à forte
vocation de bourreau, à
présent disparu de la circulation, a commencé un travail de
durcissement disciplinaire systématique tant vis-à-vis de la garde que
des détenus. Depuis lors, on vit des contrôles plus
obsessionnels, on augmente les privations d’objets modestes mais
importants, enlevés des cellules, et les petites provocations annexes.
La
découverte, qui suscite de forts soupçons d’une provocation orchestrée,
de deux canifs dans une
cellule a causé en plus du contrôle manuel quand on quitte sa
cellule et qu’on y revient après la promenade, l’usage d’un détecteur de
métal. On nous a refusé la possibilité de rencontrer durant
les heures de promenade les détenus des autres étages.
Le
« dialogue » avec les cadres dirigeants ou bien est absent ou tout à
fait inutile ;
le rapport est paternel-répressif, caractérise par des chantages et
des menaces d’aggravations ultérieures et d’interdictions d’accès aux
facilités. Le tout enrobé de vagues promesses jamais
tenues. A la volonté quasi-totale d’isolement vis-à-vis de
l’extérieur et à présent même de l’intérieur, correspond l’inefficience
et la quasi-absence d’un service social, trop soumis à
l’appareil de sécurité.
La
magistrate de surveillance, une de la jeune génération, n’a aucun
pouvoir effectif dans la tutelle
des prisonniers, dans le respect de la « dignité de la personne »é,
comme l’a affirmé Scalfaro, ou pour garantir « la peine détentive qui
répond à une conception civilisée et digne
d’un état de droit », comme l’a répété Dini à Verona, à la fête de
la police carcérale.
Dans
les faits, ce type de magistrat est coincé entre l’enclume du pouvoir
des polices et le
marteau de la magistrature régionale de surveillance. Il ne faut
donc pas s’étonner si le rejet de nombreuses requêtes pour bénéficier
des avantages prévus par la loi est motivé par
l’absurde jugement d’une « collaboration insuffisante aux activités
de réinsertion ».
Il est hors de doute que les conditions détentives dans cette section en correspondent pas aux critères
minimums d’humanité, à la sauvegarde de la dignité et de l’intégrité psychophysique des détenus et de leurs proches.
Par
ma grève de la faim, je veux me solidariser avec les compagnes et les
compagnons du tissu solidaire
anarchiste, auquel j’appartiens, face à la persécution et les
intimidations systématiques de la part des appareils répressifs. Contre
les très nombreuses perquisitions à l’intérieur et en dehors
de la prison, contre l’absurde et infâme montage policier, contre la
condamnation émise par les massmédias et le lynchage juridique,
effectifs en ce qui concerne la théorie de la séquestration
Silochi, l’association abusive avec tant de bandes armées, de
rapineries, de séquestrations de personnes, d’attentats à des
installations de nocivité publique, des homicides et
autres.
Les
individus concernés, y compris ceux qui sont détenus, ne sont pas
accusés de faits objectifs, mais
bien incriminés pour leur refus radical de toute exploitation et
toute domination et surtout, pour leurs liens de solidarité avec ceux
qui sont en prison.
Contre
toute peine de mort immédiate ou différée, contre toute torture, contre
toute exploitation,
toute oppression et tout anéantissement, contre toute domination et
tout autoritarisme, en solidarité avec tous les êtres, personnes,
minorités ou majorités, peuples en lutte pour la survie, la
dignité et l’autodétermination.
Terra e libertà !
...
Novara, 21 janvier 1996.
Aujourd’hui,
après 18 jours, j’interromps ma grève de la faim. Il est clair que par
sa durée réduite,
mon initiative est restée plutôt symbolique. Ce n’est pas le cas,
par contre, de la contribution bien réelle et décisive donnée de
l’extérieur par la mise en évidence publique du problème de
l’invivabilité de la section spéciale de Novara.
Comme
prévu, le bas niveau de solidarité et de combativité de notre section a
réduit fortement les
limites de cette lutte. Uniques exceptions, le jeûne solidaire de 7
jours du compagnon anarchiste Christos et une abstention de nourriture
de 2 – 3 jours à l’étage où je me trouve
« habiter ». A cette occasion, les grévistes ont fait tenir à la
direction un document où ils revendiquent un traitement plus humain et
plus adéquat au prétendu principe de réinsertion,
un écrit bref et semblable à ma dénonciation. La volonté des rates
disposés à la lutte a été cependant détruit par le désintérêt général et
carrément, par l’obstacle du
nombre.
A
part les premiers jours en isolement, pour le reste, mon jeûne s’est
déroulé sans pressions et
méchancetés notables de la direction. J’étais dans ma cellule
habituelle avec la porte blindée fermée et l’espion ouvert et j’ai
vérifié encore une fois combien la méconnaissance de la
Constitution, des codes et des droits civils de la part des détenus
et du personnel de sécurité peut entraîner des mesures injustifiées et
arbitraires dans l’ensemble de la prison. Dans ce cas,
il s’agit de l’obligation présumée de la visite médicale. Après une
explication initiale animée, contradictoire et épuisante avec le
responsable sanitaire, je me suis ensuite volontairement
soumis à la mesure de mon poids et de ma tension. Avec la sensation
d’avoir fait ce que je pouvais et la certitude d’avoir stimulé une bonne
solidarité extérieure, je terminai sans regret cette
lutte. Si dans le futur, il doit y avoir des améliorations, ce
seront le temps, le cœur et la force de celui qui, maintenant, est
devenu encore plus conscient et plus informé des conditions de
vie dans la section spéciale qui l’auront imposé. Avec l’intention
de continuer à élever la voix contre toute injustice et contre infamie,
rempli d’amour, je remercie les compagnes, les
compagnons et indistinctement, toutes les personnes qui ont exprimé
leur solidarité.
Avec amour et avec rage.
Novara, 28 janvier 1996.
Je termine en allemand la version d’un excellent opuscule français. Jours épuisants de travail, mais
aussi de grande énergie.
Il
faut dire que mon jeûne a soulevé un peu de poussière, vu que j’ai reçu
la visite de deux femmes
parlementaires du P.D.S. Et ensuite, j’ai appris hier qu’un deuxième
dentiste est entré en service et que cette permission a été accordée
par le Ministère avant même mon jeûne ? Peut-être,
pourtant, à en juger par une réflexion du directeur, mon précédent
article, publié dans Fogli Sensibili (Feuilles sensibles) au sujet de la
santé ici à Novara, y a contribué. Une intervention qui
a certainement dérangé.
Chaque
jeûne est chaque fois un massacre physique, PAS à cause de la faim qui,
en ce qu’elle
désintoxique, est seulement de la santé, mais par la masse de
travail que chaque grève entraîne d’écrits, de contrinformations et
d’expéditions d’enveloppes.
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