1 novembre 2008
Ah,
Lucien, on dirait que tu boites, on dirait que tu as bien du mal à
avancer, que de prendre
un pied et le mettre devant l'autre est une entreprise des plus
délicates et des plus difficiles... Qu'est-ce donc qui t'arrives, mon
ami l'âne... Et en plus, la chose se complique du fait que tu
as quatre pieds...
Salut,
Mârco Valdo M.I., dit l'âne claudicant comme un pénitent portant la
croix. J'ai mal, en effet, mais mal à braire comme un
âne. Ce qui m'arrive, je n'en sais rien du tout. C'est venu tout
seul. Hier au soir, tout allait bien et ce matin... madonna, je ne
pouvais presque plus bouger une patte et je ne te dis rien des
trois autres. En plus, j'avais froid jusqu'à l'intérieur des os. Je
tremblais comme une feuille dans les frondes secouées par le vent
d'ouest ou du nord-ouest, je ne sais trop. En vérité, je ne
savais plus trouver la force de me lever, je suis resté étendu sur
ma litière bien une heure avant de pouvoir me mettre sur pieds.
D'ailleurs, je ressens encore des frissons. J'en suis tout
meurtri.
Mon pauvre Lucien, dit Mârco Valdo M.I., je crois bien que te voilà en proie à l'influenza. C'est certainement un virus qui t'a
attaqué. Il te faudra sans doute quelques jours pour te remettre.
Quoi
? Que dis-tu ?, dit l'âne avec les yeux révulsés de stupeur. Un influx
et quoi ? Attaqué par des Russes ? Qu'est-ce que tu me
racontes ?
Je t'ai parlé de l'influenza et de virus. Pas de l'influx et de Russes... En fait, je voulais seulement signifier par là que tu
étais dans un état fiévreux et que tu étais en proie à la grippe.
Je
comprends de moins en moins, dit l'âne tout tremblant et bavant aux
commissures des lèvres. Après l'afflux de Russes, tu me dis
que je suis attaqué par l'État fiévreux... Il est où, celui-là ? Je
me le demande, je n'en ai jamais entendu parlé. Est-ce un des Etazunis ?
Je suis sa proie, il m'agrippe ??? Mais vraiment tu me
racontes n'importe quoi... Moi, je crois tout simplement que je suis
malade.
C'est bien ce que je te dis. Tu as la fièvre et la grippe. Il te faudrait te mettre au chaud, boire un bon verre de vin, avaler
quelques aspirines et tranquillement roupiller jusqu'à ce que ça passe. Voilà tout.
En
résumé, tu me dis d'aller me coucher..., dit l'âne tout secoué de
frissons comme s'il était dans un autobus. Je crois bien que
c'est ce que je vais faire... Mais je n'aurai même pas le courage de
boire une bonne bouteille, ni même de manger quoi que ce soit... Mais
quand même raconte-moi l'histoire que tu avais prévue
pour notre rencontre. Je pense que ça me consolera de cette
effroyable journée. Parle-moi du soleil et non pas du gros temps, le
gros me dégoûte et me fait grincer des dents, ce ciel impur me met
en rage, car le plus grand mal qui me fut donné sur terre, je le
dois au mauvais temps, je le dois à Jupiter...
Allons,
allons, Lucien, tu délires, poétiquement, mais tu délires. Ta mémoire
s'emballe et tu racontes tout de travers. C'est la
fièvre, vous dis-je, c'est la grippe... Cela dit, je vais te conter
le conte que j'avais préparé pour toi. J'espère qu'il te plaira.
Oh, oui, s'il te plaît, Mârco Valdo M.I., mon ami. J'ai vraiment besoin d'un peu de poésie...
Justement,
ce soir, ce sera très poétique et une histoire venue d'un pays de
soleil ou en tout cas, réputé tel : la Sardaigne.
Voici quelques pages sur la Sardaigne ; elles sont traduites en
français ; ce qui est une œuvre considérable ou plus exactement, qui a
pris beaucoup de temps.
Énormément.
Oui, oui, la Sardaigne. Il y a beaucoup d'ânes en Sardaigne... J'y ai plein de cousins. Mais dis-moi d'abord de qui, de
quoi...
Je ne me souviens plus, mon cher âne, si je t'avais déjà parlé d'Atzeni, de Sergio Atzeni.
Non, je ne crois pas. Enfin, je ne m'en souviens pas, dit Lucien l'âne en tanguant de plus belle.
Admettons
que je ne t'en aie pas encore parlé. Alors, Sergio Atzeni est un auteur
sarde, qui un jour de soleil s’est noyé dans une
mer bleue à quelques dizaines de mètres de l’île. Peccato ! Il avait
quarante-deux ans. Il a écrit beaucoup de choses, des fables pour
enfants et des romans. De son métier, il était
journaliste. Un bon journaliste et d'ailleurs, un excellent
écrivain. Son destin est d'autant plus regrettable.
Oui, mais l'histoire... dit l'âne tout penaud.
L'histoire...
C'est celle de la Sardaigne. Une histoire de fous comme l'indique le
titre de ce livre d'où je la tire : Racontars
fols. Évidemment, commencer Atzeni par les Racontars fols est
périlleux. C’est comme si on commençait l’escalade d’un pic andin par le
sommet. Directement. On manquerait d’oxygène ou le reste
semblerait fade.
Oh ! Oh !, dit l'âne se souvenant de Bosse-de-Nage qui ne disait que Ah! Ah! Et la dernière fois, juste avant de
mourir.
Oui,
c'est un livre assez délirant, mais il est délirant par la faute des
autres. Atzeni quant à lui, rassure-toi, raisonne très
bien et fort agréablement. Il y met de l'ironie et de l'humour, et
puis du style. Mais ne tardons plus, je te vois bien souffrant. Ainsi,
je commence.
Fol racontar
sarde
Un
certain jour dans la ville de Cagliari, entre 1773 et 1777, un vieux
gentilhomme insulaire (un certain chevalier Pitzolo) a raconté
une histoire macabre à un aumônier allemand, enrôlé (on ne sait
pourquoi) dans les troupes de Savoie.
Le
chevalier Pitzolo a raconté qu’un de ses serviteurs qui avait récolté à
la campagne une herbe très semblable au persil, l’avait
ramenée chez lui et ajoutée à la soupe de pois chiches qui bouillait
sur le feu. Le serviteur avait mangé et digéré, avant qu’un accès de
convulsions ne l’attaque et ne lui défigure la face dans
un rire irrépressible et narquois, qui paraissait infernal et qui
l’avait tué et enterré en trois jours. Le chevalier Pitzolo a dit que
cette herbe s’appelait « herbe du rire
sardonique », qu’elle pousse sur le lit des rivières et apporte
toujours la mort.
L’aumônier
militaire allemand enrôlé dans la troupe savoyarde s’appelait Joseph
Fuos et il a rapporté l’histoire racontée par le
chevalier Pitzolo dans un livre imprimé à Leipzig en l’an 1780.
J’imagine que les Allemands qui l’ont lue n’en ont pas douté : dans les
rivières de Sardaigne pousse l’herbe du rire
sardonique, semblable au persil et mortelle.
Nous
savons aujourd’hui que cette herbe n’a jamais existé, ni en Sardaigne ni
ailleurs dans le monde, exception faite du seul Royaume
de la Fable, notoirement habité d’herbes qui transforment les hommes
en pierre, en crapaud, en chien errant ; d’herbes magiques, de pommes
empoisonnées, de trésors enfouis. Dans les
dernières décennies du dix-huitième siècle, les hommes cultivés de
langue allemande connaissaient la différence entre le monde de la
réalité et celui de la fable et des légendes ; celui qui
aurait inventé une herbe du rire sardonique qui aurait poussé sur
les bords du Rhin, aurait été confronté à des moqueries et des démentis
publics ? En Sardaigne, cependant, c’était
l’endroit : herbe du sourire sardonique, déserts suffocants, forêts
vierges, hommes primitifs et cruels, rites de sorcellerie, spectres,
fantômes.
Si
l’herbe du rire sardonique n’a jamais poussé, quelqu’un l’a sûrement
inventée ou a récolté de précédentes menteries pour les
diffuser comme vérité. Le plus grand suspect est Joseph Fuos,
aumônier militaire, belle trempe de faiseur de légendes et de mythes ;
son livre a été traduit (et publié à Cagliari en 1899)
par un certain Pasquale Gastaldi Millelire, avocat, qui a ressenti
le besoin d’intervenir directement et d’annoter le texte avec des
expressions du genre : « On n’a jamais entendu
parler de çà en Sardaigne » ou « C’est une faribole » ou « C’est une
erreur » ou encore « Une blague des plus énormes qui se soient jamais
dites sur la
Sardaigne » et, pour finir, « J’ignore d’où il a bien pu tirer cette
affirmation, qui est totalement fausse ».
Il
n’est pas impossible que l’historiette de l’herbe maudite fût inventée
par Fuos, en manipulant d’obscures allusions et des vers de
signification incertaine de Virgile, de Servio qui cite Salluste, et
on ne sait combien d’autres collectionneurs de légendes de l’antiquité.
Fuos était tranquille et sûr de son impunité :
pour la quasi-totalité des Européens de ce temps, la Sardaigne était
encore un pays inconnu, mal famé, soupçonné de descendance arabe, tout
juste cité par Cicéron, Tacite, Silio Italico, comme
grenier ou plus souvent comme lieu de malheur.
On ne
peut exclure pourtant que l’inventeur (ou l’ordonnateur des matériaux
antiques) de l’herbe du rire sardonique ait été ce
chevalier Pitzolo auquel est attribuée la paternité du récit. Le
gentilhomme insulaire aurait, entre autres, trompé l’Europe de langue
allemande tout entière, dont Joseph Fuos aurait été, en ce
cas, le modeste, mais typique représentant, disposé à croire vraie
n’importe quelle faribole sardesque. Sur cette voie, pavée de
conjectures aventureuses, on ne peut pourtant exclure que le
chevalier Pitzolo eût de côté des histoires encore plus incroyables
de palmiers portant des aubergines, de mouflons ailés, d’âmes
immortelles condamnées à chanter dans le vol des corbeaux ;
et il pourrait s’être retenu avec effroi de les raconter, en se
rendant sans doute compte qu’un mensonge ultérieur aurait fini par le
transformer lui-même, le chevalier Pitzolo vivant, en un
Charon domestique et mineur ou en un prince grenouille. Ses
mensonges et la crédulité absolue et stupide de son interlocuteur
enlevaient la chair et le sang aux Sardes et les transformaient en
fantômes, habitant la Sardaigne, aux confins du Royaume de
Blanche-Neige.
Enfin,
une dernière hypothèse est possible : que Joseph Fuos et le chevalier
Pitzolo eussent été tous les deux de bonne foi et
convaincus de l’existence de l’herbe du rire sardonique, semblable
au persil et mortelle. Dans ce cas, une question reste cependant sans
réponse : de quelle mort est vraiment mort le
serviteur défiguré par les convulsions ?
C’étaient
les dernières décennies du Dix-huitième siècle et les premières du
siècle suivant. Il y a deux cents ans. Sur la scène de
l’Europe se préparait le futur du genre humain : une révolution
transformait les moyens de production, naissaient les machines et des
machines et des villes émergeaient des classes sociales
toutes neuves, compactes, inconnues, qui en moins d’un siècle auront
brisé et fait disparaître le vieux monde. Idéologies et coutumes
étaient secouées de perturbations profondes, qui englobaient
des couches sociales nouvelles à la vieille noblesse. Certaines
nations s’enorgueillissaient d’importantes victoires sur
l’analphabétisme. Encore : la Révolution Française, la Terreur
jacobine, Napoléon Bonaparte. Sur cette scène, la Sardaigne est une
vision enfumée, lointaine, au second plan : Sant’Efisio apparaît sur les
bastions pisans et chasse les Jacobins avec une
épée de feu, l’herbe du rire sardonique moissonne des victimes
innocentes, la malaria dépeuple les côtes et les plaines.
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