mardi 1 décembre 2015

Deux chansons contre

3 décembre 2008
 
Mon bon Lucien, comme je suis content que tu sois déjà là, car avec ce temps exécrable, je n'aurais pas aimé devoir attendre dans ce crachin hivernal et dans cette nuit qui est vraiment trop sombre à mon goût. Mais voilà, tu es là et c'est déjà un soulagement. D'ailleurs, j'ai bien l'intention de ne pas la faire trop longue, si tu le veux bien.

Moi aussi, je suis bien content de te voir, mon cher Mârco Valdo M.I., et je ne le cache pas, pourquoi le cacherais-je, moi aussi, j'aimerais bien ne pas la faire trop longue. Je me sens déjà tout prêt à m'éclipser et si je ne savais par avance l'intérêt de tes récits ou de tes canzones et le plaisir que personnellement, j'en retire et bien entendu, si tu n'étais pas un ami si cher, presque un siamois, je m'en irais tout de suite et sans hésiter. Mais je suis curieux, curieux, aussi curieux qu'une pie, aussi têtument curieux qu'un âne. Oui, oui, je sais, j'ai vu ton regard scintiller, je sais bien que l'adverbe têtument n'existe pas dans les dictionnaires et alors, est-ce une raison pour que je ne l'emploie pas ? Tu imagines bien que pour un âne lui enlever un tel adverbe, c'est de la discrimination. J'en ai besoin moi de mon têtument. Je dirais même j'en ai têtument besoin. Je ne suis d'ailleurs pas tenu par le fait que personne auparavant n'a eu l'idée de l'utiliser... Il était là potentiellement, il était tout prêt à l'emploi, mais en kit... Je n'ai eu qu'à rassembler les morceaux selon les règles et voilà, hop, le tour est joué. En quoi têtument serait, pour moi par exemple, qui suis un âne, serait moins utile ou intelligent qu'ingénument par exemple ou grotesquement ou tristement – pour moi qui ne suis jamais triste, mais qui suis fort souvent têtu ?

Lucien mon ami de tous les jours, mon copain quotidien ( j'ai envie de faire une prière : donnez-nous notre copain quotidien...) , dit Mârco Valdo M.I., laisse-moi te féliciter pour la façon acharnée et obstinée avec laquelle tu défends ton droit à user de cet adverbe têtument. Je pense que ta réaction est saine et qu'il faut aller résolument dans ce sens. La langue française souffre de ce resserrement qu'on impose à sa capacité créatrice. Je les entends encore : ce mot n'est pas au dictionnaire. Et alors ? Si je l'utilise et que tu le comprends, il entre dans la langue. Bien sûr, il vaut mieux tenter de se rapprocher de l'usage... Mais c'est précisément le cas avec têtument. C'est un adverbe qui ressemble en tous points à un adverbe; et tant pis, s'il n'a pas encore été recensé dans les dictionnaires. Comme ténument, qui serait bien pratique lui aussi. Regarde le beau message d'amour que tu pourrait adresser à ta belle : je t'aime têtument, je te le susurre ténument. C'est juste question de l'employer deux ou trois fois et puis après, ça roule. Enfin, bref, n'hésitons plus, nourrissons la langue française.

Je crois bien, dit l'âne Lucien en approuvant énergiquement de la tête et des deux oreilles qui suivent le mouvement à contretemps. Je crois bien aussi que c'est comme ça que les mots arrivent dans la langue commune; par l'usage qu'on en fait. Mais il faut toujours quand même qu'il y ait une première fois, que quelqu'un s'y décide.

C'est bien comme ça que les mots sont entrés dans la langue. Par la bouche des gens. Les mots entrent dans la langue en sortant de la bouche des gens pour entrer dans leurs oreilles.  Dans les oreilles...  Les mots dans les oreilles, pas la langue...

J'aime autant ça, dit l'âne en faisant un sourire.

Et, dit Mârco Valdo M.I., dans le passé, avant l'arrivée massive des dictionnaires et de cette manière de vouloir tout canaliser, les gens utilisaient les mots comme ils venaient. Avec souvent des variantes et des déformations; la langue était une forêt de mots, giboyeuse à souhait. On trouvait des mots partout, dans les clairières, au détour d'un sentier et même dans les villages, dans les bourgs, dans les villes,  à tous les coins de rue, sur toutes les places... Ils sautaient de l'un à l'autre sans aucune gêne et ils se vêtaient selon la saison, le lieu, les gens, l'accent... Que sais-je, selon mille circonstances ? Je vais te dire, Lucien mon ami, une de mes constatations, qui est d'ailleurs facilement vérifiable. Tu sais que j'ai comme activité de traduire de l'italien en français. Cette pratique m'amène à fréquenter toutes sortes de dictionnaires et dans les deux langues. Et bien, la simple présentation d'un mot au dictionnaire t'apprend énormément sur la façon dont les langues fonctionnent et sur leur aptitude à la métamorphose. Je prends au hasard un mot de saison, un mot relativement simple, dans l'acception première et simple du fruit: en français, châtaigne, fruit du châtaignier et pas de variante possible. En italien : castagna ... castagnàccia (pegg.); castagnetta (dim.), castagnola, castagnuola (dim.), castagnuzza. (dim). Et c'est un exemple simple. Le même exercice avec chien, l'animal : en français, chien. Aucun dérivé – sauf chienne. En italien : cane – cagna pour la chienne et une foultitude de dérivés : cagnaccio, cagnazzo (pegg.), cagnettàccio(dim), cagnettino (dim), cagnetto (dim), cagninno (dim), cagnoletto (dim), cagnolinétto (dim), cagnolino, cagnolo, cagnuolo, cagnolone (dim), cagnòne (accr), cagnòtto (dim), cagnuccio, cagnuzzo (dim), cagnucciolo, canino (dim), canone (accr). Et rien n'empêche d'en créer d'autres... Cela me semble être fort à l'avantage de la langue; elle s'étend, se renouvelle et ces dim, accr ou pegg, qui veulent dire dim. :  diminutif, accr... (oups, pas de mot français, mais si : ouf,) augmentatif ou pegg. : péjoratif. Tout cela à partir d'un même mot de départ.
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Si tu suis bien : chien , dim. petit chien (pas nécessairement chiot); accr. : grand chien (évidemment, on peut avoir d'autres mots pour le dire, mais pas de la même racine, par exemple : molosse), pegg. : mauvais chien, sale chien...

Bon,bon, ça va, j'ai compris, mon cher Mârco Valdo M.I., mais comment régler ça, comment amener la langue française à cette souplesse ? On en parlera une autre fois si tu le veux bien, car j'ai hâte de connaître ce que tu m'as préparé pour aujourd'hui.

Et bien, Lucien, j'espère que cela va te plaire, ce sont deux chansons. Une chanson italienne d'Alessio Lega, intitulée Étranger, elle se passe dans un port, dans une ville portuaire, elle parle de la position étrange de l'étranger; sans doute seras-tu fort sensible à cette chanson que j'appellerais « chanson réflexive », une chanson qui philosophe... Oh, je sais le mot philosophe fait peur, le fait de philosopher est méconsidéré... Il est vrai qu'on a enfermé la philosophie dans un bocal universitaire et qu'on tente d'en faire une sorte de science... Bref, elle est devenue un monde réservé à des experts. N'empêche, nous ne parlons pas de la même chose, de la même philosophie. Je pense plutôt la philosophie, comme un discours sur le monde, un commentaire en voix off sur le fil des jours... Un défilé de pensées, de réflexions... Une façon de réfléchir le monde, de réfléchir sa vie, la vie, le temps...
Quant à la deuxième chanson, elle est un peu du même ordre, celui de la pensée, de la réflexion, mais elle est plus engagée directement, elle porte une pensée politique, une certaine conception du monde et elle entend bien défendre sa position : celle de la laïcité comme condition première, dernière et fondamentale de la vie en société, d'une vie libre en société. Elle s'intitule : Sans crucifix, sans religion. Je l'ai écrite aujourd'hui à partir d'un article qui avait été publié en Italie, il y a quelques jours, le 28 novembre dernier. Enfin, je te laisse les apprécier et les commentaires qui les accompagnent.


ÉTRANGER



Chanson italienne – Straniero – Alessio Lega – 1999
Version française – ÉTRANGER – Marco Valdo M.I. – 2008


Cette chanson n'est pas seulement la chanson de l'extranéité au sens le plus large du terme. Ce n'est pas seulement la chanson d'une dure guerre... Ce n'est pas seulement la chanson qui ravive dans la pensée un Étranger, un qu'Alessio devait bien connaître, dont on pouvait prévoir que le jour de son exécution tant de gens l'accueillissent avec des cris de haine. C'est aussi la chanson de tous les étrangers que nous sommes, où que nous vivions. C'est la chanson de celui pour qui, être étranger peut être un mode et un motif de survie; pour qui, si parler la langue de la société est uniformisation et homologation à l'idiosyncrasie (forma mentis sociétale, la pensée unique) actuelle, il vaut mieux se sentir étranger. Mais je ne veux pas aller au-delà, car cette chanson parle d'elle-même.... Et à mon avis, c'est non seulement le chef d'œuvre absolu d'Alessio Lega, mais aussi une des dix ou quinze chansons les plus importantes de tous les temps en langue italienne. Probablement la moins connue, mais le temps saura lui rendre justice. [R.V.]



C'est étrange. Cette sensation d'étrangeté, ce sentiment d'extranéité... Qui donc la ressent ainsi ? Celui qui est venu d'ailleurs, celui qui est venu de loin, celui qui a quitté un ailleurs pour venir dans un ici – ville, village, pays, peu importe. Il s'est déporté... ou on l'a déporté, de gré ou de force... Mais la sensation est là. L'émigration engendre la nostalgie, tout le monde (ou presque) le sait.
Mais, il y a une autre dimension à l'étrangeté du monde et elle est bien plus difficile à comprendre. Et allez savoir qui la ressent, qui l'a ressentie... Les errances quotidiennes à l'intérieur-même du chez soi, dans le pays d'où on est (censément). Le pays d'où l'on est (censément) est subitement un ailleurs, on devient soi-même un étranger dans sa propre rue, dans sa propre maison et pour un peu, si on se laisse emporter, un étranger à soi-même.
L'émigré, l'immigré – dans un certain sens – a bien de la chance. Il emporte en son cœur, dans sa pensée, cet ailleurs, ce lieu de l'origine qui l'aide à supporter les jours et les miroirs. Sa nostalgie est féconde.
Mais pour celui qui – comme Marco Valdo M.I. lui-même – se sent émigré dans sa ville quotidienne, exilé chez soi, à vie – car il n'y a pas d'ailleurs qu'il puisse garnir de nostalgie, il est sans recours possible étranger à vie dans sa propre vie – sauf à rompre avec le carcan de la société, à briser le moule de la bonne société, à revendiquer d'être chez lui aussi, mais pas chez eux. Il n'y a pas une société multiple – comme on tente de le faire accroire, il y a de multiples sociétés qui se superposent, qui partagent (mal) le même territoire.
Nous sommes comme les Indiens, comme les Peaux-Rouges, comme les Amérindiens, comme les Noirs africains... Comme ils ont repoussé les Indiens dans les réserves... Nous vivons dans des réserves indiennes, perdues au milieu de leur société, comme des camps où l'on repousse ceux qui ne sont pas comme il faut. La mauvaise herbe dont parlait Georges Brassens.
Quand on naît pauvre, on n'est jamais comme il faut.
Rien ne nous empêche de reconquérir un jour notre territoire, notre terre. C'est le sens-même de la guerre de cent mille ans.
Ainsi parlait Marco Valdo M.I.




Photo G.L.



 
... Et d'une rive à l'autre, je parcourus cette mer.
Quand j'arrivai à l'accostage, je descendis à ce nouveau port
Je traînais ma vie, pour arriver qui sait
Qui sait pour repartir ou ne pas me sentir mort...

Je suis venu dans cette ville
Comme un étranger qui ne sait pas
Comme une insulte au ciel noir
Dans cette pluie hostile
Le style sombre de l'âge
et la pitié pour ces gens
Dans tout ce vide, le vent
qui bat mon chemin
Et je m'en irai, me disais-je,
De nuit, comme un étranger
Je m'en irai vraiment, je ne dois
rien à personne, je m'en irai léger...

De trottoir en trottoir, puis mon rêve se dissout
Il faut pourtant lâcher au fond une ancre d'appui
Pourtant je veille inquiet encore et je trace sur cet étang
Un point de fuite qui ne soit ni famille, ni femme ou fils.
Et je vis ainsi dans cette ville
Comme un étranger
qui ne parle pas
la langue de la société
(le ver dans la perle)
Je suis étranger à ma rue
Je me sens inconnu même des miroirs
De mes vieux amis, chez moi,
De ce que je regarde ou touche.
J'ai des fleurs sèches sur mon balcon
Et la pension comme objectif
Je lève le regard à chaque gare
Déjà certain de mon retard.

De la vie à la mort, c'est seulement l'histoire d'une grotesque absence
D'une soif d'air frais et neuf et d'une faim de vacances
Ainsi je cherche parfois autour qui du regard laisse transparaître
Sur le plomb gris de chaque jour la volonté de partir.

Nous sommes étrangers à cette ville
Nous sommes étrangers à cette terre
À cette infâme et dure guerre
À la lâcheté et à la torpeur
Prenons le large vers ailleurs
Où on n'ensevelit pas les songes
Où on n'avale pas de la haine
Et on arrive à détester ses propres besoins...
Ô mort, vieux capitaine
Levons l'ancre, allons-nous en
de cette vie morte
Enfer ou ciel, peu importe
Je partirai comme un étranger
Sans plus rien à espérer
Entre quatre planches et dix clous
Il y a cette odeur de mer...
Entre quatre planches et dix clous
Il y a cette odeur de mer... Ciao.

 
 
Photo G.L.
         

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