29 mai 2013
LE
VIOL
Version française – LE VIOL – Marco
Valdo M.I. – 2013
Monologue italien – Lo stupro – Franca
Rame – 1981
Texte de Franca Rame.
Publié dans "Quotidiano Donna" « Quotidien Femme » en 1973
Ensuite monologue théâtral, « Le Viol », en 1981.
Publié dans "Quotidiano Donna" « Quotidien Femme » en 1973
Ensuite monologue théâtral, « Le Viol », en 1981.
Franca Rame est disparue ce 29 mai
2013, à l'âge de 84 ans. Ce maudit mois de mai semble ne vouloir jamais finir.
En
1973, Franca Rame fut enlevée et
violée par un groupe de fascistes. Le fascisme signifie exactement
ceci, sans ultérieures et inutiles précisions : le viol de
l’intelligence, du courage et de la combativité par des moyens
bestiaux. Les fascistes violent une femme de la même manière dont
ils violent l'Histoire.
Franca Rame eut le courage de
l'écrire, de le raconter, de le réciter en public. Pour que tous sachent ce que ça signifie.
Ses violeurs ont subi une procédure
pénale arrivée à son terme après vingt-cinq ans et, donc, tombée sous le coup de la prescription.
Au dernier jour de sa vie, nous
voulons la saluer en reproposant ce morceau terrible, et vrai. [CCG/AWS Staff]
Finalement,
Lucien l'âne mon ami,
nous y voici... Je connaissais le texte du « stupro » de Franca
Rame, je connaissais son histoire... Et bien, il faut que je te dise,
que j'ose avouer que je n'avais jamais osé le traduire...
C'était trop dur. Et puis, j'avais comme une sorte de réticence
morale à le faire.
Mais
à présent qu'il est là dans les
Chansons contre la Guerre, dans cette rubrique consacrée à la
violence contre les femmes... Je n'ai plus aucune réticence à en faire
une traduction, une version française. Sans doute a-t-il été
déjà traduit mille fois, sans doute y a-t-il de meilleures versions
françaises, mais qu'importe... Voici la mienne. Hommage à cette grande
dame et honte, mille fois honte à ces fascistes... Oh,
avec un réflexe de langage, j'allais dire ces bêtes... mais ce
n'était pas le bon mot, pas le mot qui convenait... Car aucune bête,
même et surtout sauvage, ne ferait ce que ces imbéciles ont
fait. Ils n'étaient pas qu'imbéciles... Ils étaient imbéciles et
fascistes... Car un imbécile normal ne ferait jamais ce qu'ils ont fait.
Ce
ne pouvait être que des
imbéciles, imbéciles parce que fascistes. Ce viol politique de
Franca Rame était comme une réminiscence de ce qu'ils avaient fait – les
fascistes, ces imbéciles, pendant le ventennio à l'Italie,
à la population italienne, aux populations grecques, albanaises,
libyennes, éthiopiennes... Ce que leurs alliés nazis avaient fait au
poète Mühsam, ce qu'ils avaient fait aux anarchistes, aux
socialistes, aux opposants de tous bords... À tous ceux de quelque
origine qu'ils fussent, qu'ils ont jetés dans les camps, qu'ils ont
torturés et fait disparaître de mille
façons...
Je n'en dirai pas
plus.
Tu as raison, le départ de Franca
Rame : c'est jour de silence, c'est une nuit de silence, un silence dans la nuit.
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et
Lucien Lane
Le viol
Au centre de l'espace scénique vide, une
chaise.
PROLOGUE
FRANCA
RAME : Encore aujourd'hui,
vraiment pour l’imbécile mentalité courante, une femme ne convainc
vraiment d'avoir été violée contre sa volonté, que si elle a la « chance
» de se présenter aux autorités compétentes - battue et
sanglante, si elle se présente morte, c'est mieux ! Un cadavre avec
des signes de viol et de sévices donne plus de garanties. Cette dernière
semaine, au tribunal de Rome, sont arrivées sept
dénonciations de viol.
Des
étudiantes attaquées pendant
qu'elles allaient à école, une malade attaquée à l'hôpital, des
femmes séparées massacrées par des maris, sûrs de leurs bons droits.
Mais le fait plus obscène est le rite terroriste auquel des
policiers, des médecins, des juges, des avocats de la partie adverse
soumettent une femme, victime de viol, lorsque celle-ci se présente
dans les lieux compétents pour demander justice, avec
l'illusion de pouvoir l'obtenir. Ce que je vous lis est la
transcription du procès-verbal d'un interrogatoire pendant un procès
pour viol, c'est tout entier un dégueulasse et ricanant rite de
dérision.
LE MÉDECIN
Dites, mademoiselle, ou madame, pendant
l'agression avez-vous éprouvé seulement du dégoût ou aussi un certain plaisir… une inconsciente satisfaction ?
LE POLICIER
Ne vous êtes-vous pas sentie flattée que
tant d'hommes, quatre à ce qu'il semble, tous ensemble, vous désiraient tant, avec une si dure passion ?
LE JUGE
Êtes-vous restée toujours passive ou à
un certain point avez-vous participé ?
LE MÉDECIN
Vous êtes vous sentie excitée ?
Impliquée ?
L'AVOCAT DÉFENSEUR des
VIOLEURS
Avez-vous senti que vous mouilliez
?
LE JUGE
N'avez-vous pas pensé que vos
gémissements, dus certes à la souffrance, pouvaient être compris comme des expressions de jouissance ?
LE POLICIER
Avez-vous joui
?
LE MÉDECIN
Avez-vous atteint l'orgasme
?
L'AVOCAT
Si oui, combien de fois
?
Le morceau que je vais interpréter
maintenant a été tiré d'un témoignage paru dans le « Quotidien Femme », témoignage que vous rapporte textuellement.
Elle s'assied sur l'unique chaise posée
au centre de la scène.
FRANCA
Il
y a une radio qui joue… mais je
l'entends seulement un peu après. Seulement un peu après, je me
rends compte qu'il y a quelqu'un qui chante. Oui, c'est une radio.
Musique légère : ciel étoiles coeur amour…
amour…
J'ai
un genou, un seul, planté dans le
dos… comme si celui est derrière moi tenait l'autre appuyé par
terre… avec ses mains, il tient les miennes, fort, en me les tournant à
l'envers. La gauche en
particulier.
Je ne sais pas pourquoi, je me mets à
penser qu'il est peut-être gaucher. Je ne comprends rien à ce qui m'arrive.
J'ai
sur moi l'épouvante de quelqu'un
qui est en train de perdre son cerveau, sa voix… ses mots. Je prends
conscience des choses, avec une incroyable lenteur… Dieu, quelle
confusion ! Comment suis-je montée dans cette camionnette ?
Ai-je levé les jambes, l'une après l'autre, poussée par eux ou
m'ont-ils chargée, en me soulevant comme un sac ?
Je ne le sais
pas.
Il
y a mon coeur, qui bat si fort contre
mes côtes, qui m'empêche de raisonner… il y a ce mal à la main
gauche, qui devient vraiment insupportable. Pourquoi me la tordent-ils
tant ? Je ne tente aucun mouvement. Je suis
congelée.
Maintenant,
celui qui est derrière moi
n'appuie plus son genou contre mon dos… s'est assis confortablement…
et il me tient entre ses jambes… fortement… par derrière… comme on
faisait il y a des années, lorsque on enlevait les
amygdales aux enfants.
L'image
qui me vient à l'esprit, c'est
cela. Pourquoi me serrent-ils tant ? Je ne me bouge pas, pas un
hurlement, je suis sans voix. Je ne comprends pas ce qui m'arrive. La
radio joue, même pas très fort. Pourquoi la musique ?
Pourquoi l'abaissent-ils ? Peut-être est-ce parce que je ne crie
pas.
Outre
celui qui me tient, il y en a
trois autres. Je les regarde : il n'y a pas beaucoup de lumière… ni
beaucoup de place… peut-être est pour cela qu'ils me tiennent à moitié
étendue. Je les sens calmes. Très sûrs. Que font-ils ?
On allume une cigarette.
Fument-ils
? Maintenant ? Pourquoi me
tiennent-ils ainsi et fument-ils ? Il se passe quelque chose, je le
sens… Je respire à fond… deux, trois fois. Non, je suis en plein
brouillard… J'ai seulement peur…
Maintenant, il y a un qui se glisse tout
contre moi, un autre se couche à ma droite, un autre à gauche. Je vois le rouge des cigarettes. Ils aspirent profondément.
Ils sont très
proches.
Oui, il se passe quelque chose… je le
sens.
Celui
qui me tient par derrière, tend
tous ses muscles… je le sens autour de mon corps. Il n'a pas accru
son étreinte, il a seulement tendu ses muscles, comme pour être prêt à
me tenir plus fort. Le premier qui avait bougé, se met
entre mes jambes… à genoux… en me les écartant. C'est un mouvement
précis, qui semble accordé avec celui qui me tient par derrière, car ses
pieds se mettent subitement sur les miens pour me
bloquer.
J'ai mon pantalon. Pourquoi
m'ouvrent-ils les jambes avec le pantalon ? Je me sens plus mal que si j'étais nue !
De
cette sensation, me distrait un
quelque chose que je n'arrive pas à reconnaître tout de suite… une
chaleur, d'abord ténue et ensuite de plus en plus forte, jusqu'à devenir
insupportable, sur le sein
gauche.
Une pointe de brûlure. Les cigarettes…
sur le golf jusqu'à la peau.
Je
me retrouve à penser à ce que devrait
faire une personne dans ces conditions. Je ne réussis pas à faire
quoi que ce soit, ni à parler ni à pleurer… Je me sens comme mise à une
fenêtre, forcée à regarder quelque chose
d'horrible.
Celui couché à ma droite allume les
cigarettes, il tire deux fois et ensuite les passe à celui qui est entre mes jambes. Elles se consument vite.
La
puanteur de la laine brûlée doit
déranger ces quatre-là : avec une lame, ils coupent mon golf,
devant, en longueur… ils coupent aussi mon soutien-gorge… ils me
taillent même la peau en surface. À l'expertise médicale, on
mesurera vingt et un centimètres. Celui qui est entre mes jambes, à
genoux, me prend les seins à pleines mains, je les sens glaciales sur
mes brûlures…
Maintenant… ils ouvrent la tirette de
mon pantalon et ils s'y mettent tous pour me déshabiller : une seule chaussure, une seule jambe.
Celui qui me tient par derrière
s'excite, je sens qu'il se frotte contre mon dos.
Maintenant celui qui est entre mes
jambes me pénètre. J'ai envie de vomir.
Je dois être calme,
calme.
«
Remue-toi, putain. Fais-moi jouir ».
Je me concentre sur les mots des chansons ; mon cœur se brise, je ne
veux pas sortir de la confusion où je suis. Je ne veux pas comprendre.
Je ne comprends aucun mot… je ne connais aucune langue.
Une autre cigarette.
« Remue-toi, putain. Fais-moi jouir
».
Je suis de
pierre.
Maintenant, c'est le tour du second… ses
coups sont encore plus décidés. Je sens un grand mal.
« Remue-toi, putain. Fais-moi jouir
».
La lame qui a servi à me couper le golf
passe plusieurs fois sur mon visage. Je ne sens pas si elle me coupe ou non.
« Remue-toi, putain. Fais-moi jouir
».
Le sang coule de mes joues à mes
oreilles.
C'est le tour du troisième. C'est
horrible de sentir jouir en soi des bêtes dégoûtantes.
« Je meurs, – j'arrive à dire – je suis
malade du coeur ».
Ils croient, ils ne croient pas, ils se
querellent.
«
Faisons la descendre. Non… oui… » Une
gifle vole entre eux. Ils écrasent une cigarette sur mon cou, ici,
jusqu'à l'éteindre. Voilà, là, je crois m'être finalement évanouie.
Ensuite,
je sens qu'ils me bougent.
Celui qui me tenait par derrière me rhabille avec des mouvements
précis. Il me rhabille, moi je ne peux pas. Il se plaint comme un enfant
car il est l'unique qui n'ait pas fait l'amour… pardon…
l'unique, qui n'ait pas ouvert son pantalon, mais je ressens sa
hâte, sa peur. Il ne sait pas comment faire avec mon golf coupé, il
enfile les deux bords dans mon pantalon. La camionnette
s'arrête le temps de me faire descendre… et s'en va.
De
la main droite, je tiens ma veste
refermée sur mes seins découverts. Il fait presque noir. Où suis-je ?
Au parc. Je me sens mal… dans le sens où je me sens m'évanouir… pas
seulement à cause de la douleur physique dans tout le
corps, mais à cause du dégoût… à cause de l'humiliation… à cause des
mille crachats que j'ai reçus dans le cerveau… à cause du sperme que je
sens sortir. J'appuie ma tête à un arbre… même mes
cheveux me font mal… ils me les tiraient pour bloquer ma tête. Je
passe ma main sur mon visage… Il est sale de sang. Je relève le col de
ma veste.
J'avance… j'avance je ne sais depuis
combien de temps. Sans m'en apercevoir, je me retrouve devant la Questure.
Appuyée
au mur de l'immeuble en face, je
reste là à regarder pendant un bout de temps. Les policiers… des
gens qui entrent, qui sortent… Je pense à ce que je devrais affronter si
j'entrais maintenant… Je pressens leurs questions. Je
vois leurs visages… leurs demi-sourires… Je pense et j'y repense…
Puis, je me décide…
Je rentre chez moi… je rentre chez moi…
Je les dénoncerai demain.
Noir.
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