lundi 28 décembre 2015

Impy à Isnello - 2 - L’Apothéose

15 août 2008

Impy à Isnello - 2 - L’Apothéose







Mon cher Lucien, aujourd’hui, je vais poursuivre le récit de la visite d’Isnello par Impy. J’espère que depuis hier, tu n’as pas oublié le début. Cette première journée entre les Miss, ces journalistes étazuniens, la grande voiture d’Impy, son arrivée, son retour triomphal dans son village… L’entrée d’Impy à Isnello et celle du Christ à Bruxelles… Enfin, tous ces événements grandioses.
 
 
Mais oui, bien sûr, mon cher Marco Valdo M.I., dit Lucien l’âne à la mémoire d’éléphant et aux pieds d’âne, je me souviens très bien des Impellitteris, de leur arbre gynécologique Il a bien fait rire mes amis quand je leur ai raconté, à mon tour, cet épisode. Et tous comptes faits, ce n’est pas si faux… L’arbre de l’homme remonte à travers les femmes… Je me souviens aussi, dit l’âne Lucien en faisant un écart subit et en se retournant violemment pour se mordre sous le ventre du côté gauche (c’est-à-dire du côté gauche de l’âne, donc du côté droit de celui qui regarde l’âne de face ), ce sont encore les taons, les taons sont difficiles, ces temps-ci. Je me souviens, dit l’âne qui a fini de se mordre sous et à l’arrière du ventre, très bien des mouches… et de la place énorme qu’elles occupent dans les cérémonies. C’est bien vu ça. On néglige souvent ces acteurs de la vie quotidienne, tout comme nous. Tu as vu comme on nous a chassés, nous les ânes, qui avons fait la richesse de la Sicile – entre autres. Attends quand ils n’auront plus assez de pétrole…
 






A propos de pétrole, dit Marco Valdo M.I., tu as vu l’espèce de déification ou de sanctification de l’automobile… Actuellement, ce n’est plus tout à fait pareil, mais le caractère sacré reste. C’est une vache à pétrole dans une Inde mécanique en voie de mondialisation. As-tu remarqué cette histoire des Americani ? Ne te rappelle-t-elle rien ?
 
Oui, oui, dit Lucien. Bien sûr qu’elle me rappelle une histoire, une histoire que tu as racontée, avec une chanson… Attends, n’est-ce pas l’histoire du grand-père de ton ami Roland ? Celui-là qui était revenu d’Amérique, après une guerre aussi, riche aussi, et qui a tout gaspillé en un an pour faire du genre dans son village.
 
C’est bien cette histoire-là. Ce phénomène du retour de l’émigrant, devenu émigré, devenu – parfois, pas toujours – immigré est très typique. Mais les émigrés ne sont heureusement pas tous des hâbleurs de cet acabit. Mais dans le cas d’Impy, il faut bien voir qu’il y a une sorte de croisade en cours, celle de la « pax americana »…
 
Oui, dit Lucien l’âne aux yeux noirs comme les mouches, mais ce deuxième jour que va faire Impy, je dis Impy car tout le monde l’appelle ainsi, à Isnello ?
 
Et bien, le barnum continue. Isnello est pour deux jours, un village Potemkine, un village de carton-pâte où le spectacle qui est donné fait appel à toutes les ficelles du métier. En fait, il s’agit d’une séquence de la vaste opération de croisade de confirmation de la civilisation christiano-capitaliste. Je te rappelle qu’on est en 1951, en pleine « guerre froide » et qu’il s’agit d’empêcher l’avènement du communisme, c’est-à-dire d’un monde où les pauvres seraient moins pauvres et les riches moins riches. On est dans une formidable opération de propagande orchestrée par la Démocratie-Chrétienne (avec derrière elle le Vatican). Au fait, il faut bien voir que cette histoire des mouches n’est pas si innocente qu’elle en a l’air. Les mouches en fait, c’est le petit peuple qu’on a chassé, ce sont les animaux qu’ils n’ont pas pu interdire… Car comme tu l’as vu, les autres, on les a chassés. Mais les mouches, c’est la véritable démocratie… Celle qui ne se soucie pas des gens du pouvoir…
 
 
L’apothéose d’Impy
 
La visite d’Impy reprend le lendemain avec la sortie du cortège de la fête séculaire d’Isnello : la « Casazza », une représentation de la Passion ; une sortie exceptionnelle, puisqu’en réalité, même en Sicile, la Passion se fête à Pâques et on est au début de l’automne. On voit donc ainsi que tout est mis en œuvre pour créer un événement, pour attirer l’attention, pour imposer une image. Tout est mis à contribution, on n’hésite même pas à déplacer une cérémonie aussi importante – sur le plan religieux et folklorique – que la Passion. « Tous les paysans en sont les acteurs et ils sont Jésus et Saint Joseph et Marie et Hérode et Pilate et les soldats romains et les Juifs et les apôtres. Celle d’aujourd’hui était la plus extraordinaire de toutes les Casazzes. Cette fois-ci aussi, ils étaient tous acteurs, mais il y avait un protagoniste véritable : après la fuite en Égypte advenue il y a cinquante ans, c’était l’entrée du Christ à Jérusalem . »
 
Tout Isnello est sous le charme du retour de l’enfant du pays, tout Isnello est mobilisé autour de l’Église, comme lieu symbolique du vrai pouvoir, incarnation de la domination éternelle. Carlo Levi raconte à sa manière cette grande cérémonie au cours de laquelle tous, à commencer par les mouches qui se posent sur tout et sur tous sans distinction, viennent faire allégeance au pouvoir religieux – mélange d’intérêts, de croyances, de superstitions et de peurs. « Il était difficile d’entrer à l’église à cause de la grande foule. Il n’y avait pas de quadrupèdes dans la rue, ni ânes, ni chèvres, ni moutons, chassés par le crieur, mais il y avait par contre des mouches, en essaims incalculables, paresseuses et patientes mouches du début de l’automne, triomphatrices glorieuses de tant de batailles et qui entrèrent avec nous dans la belle église du Quinzième, ancienne mosquée, sans doute pour rendre hommage elles aussi au maire et à Dieu en volant par milliers dans l’air empli des notes de l’orgue et en se posant obstinément sur le visage des fidèles, sur les autorités agenouillées, les journalistes américains, les appareils des photographes, les policiers, les motocyclistes casqués et même sur le beau visage prophétique et sur la barbe blanche d’un illustre frère isnellois, Padre Domenico, Général des Capucins, Défenseur du Lien au Tribunal de la Sacra Rota, venu spécialement de Rome. » On remarquera au passage que Carlo Levi rappelle le syncrétisme religieux de la Sicile : l’église, ancienne mosquée. En somme, les religions se suivent, les bâtiments restent. Mais l’Église joue elle aussi sa partie dans la pièce et elle se porte à la hauteur de l’événement, elle soutient et amplifie le mythe. Elle finit par tout récupérer ainsi qu’en témoigne le sermon du prêtre : « Il y a cinquante ans, il entrait ici enfant pour être régénéré dans les eaux baptismales. Qui aurait jamais pensé qu’après cinquante ans, il serait revenu comme maire de la plus grande ville du monde ? Ceci est un miracle de la foi. Que cette foi puisse resplendir au bénéfice de l’Église et des Peuples ! » Faire du miracle de la foi le mécanisme central du système électoral newyorkais : on peut difficilement pousser plus loin l’exagération .







 
 
Impy récupéré par l’Église, on peut ensuite procéder à sa reconnaissance communale et publique. Cette béatification officielle et publique et pour tout dire, laïque, est évidemment l’occasion de discours et de démonstrations diverses à la commune et dans la maison natale : là aussi, on tire la couverture à soi, on récupère le grand homme. Le pouvoir temporel – essentiellement démocrate chrétien dans cette région d’Italie – revendique sa part du miracle de la foi.
On est en 1951, il s’agit de poursuivre le combat contre le communisme avec les nouveaux alliés et de ce fait, le régime précédent n’est pas vraiment sorti des pensées des dirigeants locaux et même des représentants du Gouvernement. En termes nets, le fascisme et son idéologie restent le fondement des discours officiels. S’adressant à Impy, le représentant du Gouvernement régional ne peut s’empêcher de se référer à l’Impero, à la « culla » (à l’Empire et au berceau mussoliniens) et même, à la race : tous concepts fleurant bon le fascisme le plus pur. Je cite : « Tu as montré, - ajouta-t-il, - ce qu’est le vrai sens de notre Empire et de la domination de notre population, la primauté de sa civilisation. Toi, Sicilien authentique depuis le berceau, Sicilien avec certificat de naissance, tu es un de ces merveilleux colons qui, fendant la mer que tu as aujourd’hui retraversée d’un vol d’aigle, ont fait l’Empire : l’Empire du Travail. Je dois te remercier, cher Vincenzo, au nom de tous, car tous ressentent le triomphe de leur propre race dans ta personne ; et ceci a été possible parce qu’à New York il y a la liberté et il y a l’égalité. »
Aux discours des autorités célébrant les États-Unis d’Amérique et la Sicile, Impy répondit par un apologue propagandiste qui se concluait par : « C’est pourquoi grâce à la démocratie il est toujours possible pour ces garçons qui sont ici d’être demain le maire de Rome ou le chef d’Italie ou le maire de New York comme moi. Voilà la démocratie et la liberté. Je fus baptisé ici et aujourd’hui, je suis le maire de la plus grande ville du monde. Vive la Sicile, vive l’Italie, vive les États-Unis d’Amérique ! » Comme il est coutume de le dire : « No comment ! ».
Après la visite – toujours entouré de la foule et des mouches – à la maison de sa Nativité, après un banquet au couvent, après pareille réception triomphale, l’oncle d’Amérique ne pouvait faire moins que d’offrir un cadeau, de faire des largesses. Et c’est ce qu’il fit. Sans doute, en dessous des espérances, mais quand même. « A ce moment, on annonça que monsieur Impellitteri donnait un demi-million au couvent de sa cousine et un million et demi à la Commune pour construire, selon le conseil du maire d’Isnello, un établissement de douches publiques.
Les dieux, devenus de simples saints tutélaires, devaient quand même bien faire leur devoir de protecteurs et de philanthropes, mais je ne pus m’empêcher d’admirer la divine inutilité du don. Qui prendra jamais une douche dans les douches d’Impy ? Elles seront à coup sûr un intouchable objet d’adoration. » On croirait lire l’histoire de Clochemerle, village du Beaujolais où l’édifice public, posé devant l’entrée de l’église et au centre des événements, n’était autre qu’une double vespasienne. Mais à Clochemerle, l’édicule servit.
 
 
La Nativité d’Impy.
 
Mythe et propagande font bon ménage, toujours et les politiciens, comme les églises, ont besoin de drainer les foules et de s’assurer les bonnes grâces des populations. Il s’agit que le langage du ciel vienne au secours de la domination terrestre et inversement ; il s’agit aussi pour tous les intéressés de servir le mythe et de s’en servir. Servir le mythe, c’est jouer au mieux le rôle qu’on est censé jouer dans la comédie des pouvoirs. Ainsi, le bon Impy, en bon serviteur des pouvoirs qui dominent le monde, tient son rôle à la perfection et plus que certainement, en connaissance de cause et son langage dévoile clairement cette façon de procéder, ce discours paternaliste. Carlo Levi analyse la chose avec un brin d’ironie.
« Je ne sais si monsieur Impellitteri est en anglais un bon orateur ; en sicilien, il fut parfait. Il comprit que ses concitoyens se célébraient eux-mêmes au travers de lui et en quelques mots, il plaça tous les éléments nécessaires à la cristallisation du mythe dans lequel le fils du cordonnier pouvait bien prendre la place du Fils du Charpentier. Il commença en disant qu’il était « allègre » de revenir, comme maire de New York, dans la ville de sa « nativité. »
Que ce fût connaissance réduite de l’italien, ou profonde intuition, il dit alors et toujours « nativité » au lieu de « naissance », il accepta ainsi sans s’en apercevoir le monde de la fable et il s’y enfonça définitivement. Il parla de sa « dame », de ses « papa et mama » ; il dit : « Je suis le fils d’un pauvre “chausseur” qui quitta Isnello sans un sou en poche avec six fils mâles et ensuite, une fille féminine est arrivée ; ici ils étaient tous masculins et en Amérique, féminine. »
 
Les dessous italiens.
 
L’apologie du sentiment national sicilien, de l’alliance avec les États-Unis, la mise en avant de l’Église, la présence sur place des représentants de la Démocratie chrétienne et notamment d’une secrétaire d’État sont à mettre en perspective par rapport à la situation en Italie (et dans le monde) à l’époque. Nous sommes dans le début des années cinquante. La question qui doit être posée est : qu’est-ce que cela peut bien signifier qu’un maire de Nuova York vienne faire un tel barnum dans un petit village de Sicile, escorté bien entendu de sa cohorte de journalistes. Du point de vue national italien, la D.C. a été portée au pouvoir sous l’influence et avec l’aide des services spéciaux italiens et américains par la liquidation pure et simple du gouvernement issu de la Résistance, gouvernement dirigé par un homme de grande qualité : Ferruccio Parrì. Du point de vue international, on est en pleine guerre froide et il s’agit de tout faire pour discréditer et si possible, détruire tout mouvement anticapitaliste dans les pays sous la coupe des États-Unis. C’est l’époque où les États-Unis sont en plein délire maccarthyste ; les États-Unis subissent un véritable terrorisme libéral d’État, ils vivent à l’heure du soupçon et de la délation. Une répression frappe toute idée, toute pensée, toute opinion dite de gauche. On protège les intérêts du capital au détriment des populations. En somme, aux États-Unis comme en Italie, la chasse à la gauche est ouverte. Ce terrorisme libéral est à nouveau en pleine efflorescence ; à l’heure actuelle, en Italie, mais bien évidemment aux États-Unis qui tentent de l’imposer par tous les moyens, y compris les plus brutaux, au reste du monde. Il faut donc réinsérer l’analyse dans la longue lutte des États-Unis contre le reste de la planète pour imposer leur Imperium. Tel est le contexte politique.
C’est dans cette ambiance-là qu’il faut resituer le texte de Carlo Levi pour en distinguer les ressorts cachés. Par exemple, ce fameux concours des Miss est en quelque sorte une parabole, c’est la transposition mutatis mutandis, du système de la concurrence (pierre angulaire de la mythologie du capital) appliqué au marché des esclaves féminines. C’est la foire agricole, avec son concours de la plus belle génisse. Ces fameuses « Miss » sont des créatures exploitées par le système à des fins médiatiques, elles sont une figuration de la comédie du monde, de l’esprit de compétition et du mercantilisme. Ces dames, qu’on peut comparer à celles qui figureront un peu plus tard dans les magazines masculins et plus tard encore, sur tous les écrans – des grands aux petits, ont le même rôle vis-à-vis des messieurs : ces dames servent à satisfaire certains penchants de voyeurisme. C’est la transposition du harem dans l’univers des médias et de la publicité.
 
Les dessous siciliens.
 
Et le récit touche comme incidemment les dessous de la politique sicilienne : « Moi je me trouvai dans l’automobile de la Commune de Palerme, avec les autorités et d’autres Messieurs siciliens. En roulant à travers les étendues nocturnes des “feudi”, le discours tomba sur la mafia. Le plus important des compagnons de voyage, vice-maire je crois de Palerme, me dit : "Vous y croyez à ces blagues ? La mafia n’existe pas, c’est une légende. Il n’y a pas de mafia ; si elle existait ce serait une belle chose, je serais mafieux moi aussi. » Une fois encore : « No comment ! » ; tout le monde aura bien compris que ce galant homme faisait partie de la famille, de cette mafia dont il dit qu’elle n’existe pas. C’est d’ailleurs une habitude, une sorte de coutume ou de réflexe parmi les membres de « l’honorable société » d’affirmer haut et fort qu’elle n’existe pas et qu’en tous cas, ils n’en font pas partie. C’est souvent le cas pour toutes les sociétés, organisations ou associations clandestines, secrètes ou à tout le moins, discrètes. Chacun de ses membres prétend qu’ « il n’en est pas ». C’est évidemment une mesure de prudence et de protection à la fois pour la personne elle-même, pour l’organisation et pour l’ensemble de ses membres. Et Carlo Levi le sait bien, lui qui fut longtemps – pendant vingt ans – un des dirigeants secrets d’une organisation clandestine de lutte contre le fascisme : Giustizia e Libertà et qui dut subir les interrogatoires de la police secrète de Mussolini, l’OVRA.
Et avant de quitter Isnello, Carlo Levi termine ce récit hagiographique, cette vie de saint en braquant un coup de projecteur sur la véritable situation de la population locale. Isnello, comme la Sicile, est un lieu de misère. Carlo Levi rapporte l’histoire de ce paysan d’Isnello qui s’approche et lui dit « Je voudrais un travail pour me tirer d’ici. N’importe quoi. Je me contenterais de … n’importe quoi, pourvu que je me tire de ces lieux. »
 
Voilà, c’est fini, dit Marco Valdo M.I., mais je voudrais cependant insister sur un aspect de cette lecture, c’est qu’elle est très lacunaire et que bien entendu, le texte de Levi est plus complexe, plus riche, plus foisonnant et que dès lors, mon ami Lucien, comme je te l’ai déjà dit, il serait mieux de lire l’original. Ou alors, une bonne traduction.

Un fantôme qui chôme

16 août 2008

Un fantôme qui chôme




 Clip, clap, clop, tagada, tagada et hop, un petit saut.
 
Telle est aujourd’hui l’entrée en scène de l’âne Lucien qui n’en peut mais…
 
Ah, Ah! Je t’ai surpris, tu rêvais encore une fois…, dit Lucien, descendant de Lucien dont on ne sait si c’est celui de Samosathe ou celui de Madaure et qui tel le singe Bosse-de-Nage dit Ha, ha!
 
Oui, si tu veux dire ainsi, dit Marco Valdo M.I.. Mais ce n’est pas exactement ça…
 
Quoi, tu m’as l’air bien sombre, héros!, dit l’âne en se gondolant, c’est-à-dire s’agissant d’un âne, il saute d’un pied sur l’autre, alternativement un pied avant, puis un pied arrière, puis l’autre pied arrière, puis le pied avant correspondant, le tout dans le sens des aiguilles d’une montre, le sens horaire. Ce qui à l’évidence indique qu’il a commencé du pied droit… Mais il ne venait  pas de se lever, ne vous inquiétez pas!
 
Oui, si tu veux dire ainsi, dit Marco Valdo M.I.. Mais ce n’est pas exactement ça…
 
Ben quoi, qu’est-ce qui t’arrive, mon ami Marco Valdo M.I.? Te voilà bien triste, tout préoccupé, tout comment dire… angoissé …
 
Voilà, mon ami Lucien l’âne aux pieds ailés et zélés, je suis à la fois tout à fait content et en même temps, très effrayé de la chanson que je viens de faire… Je dis faire car c’est une parodie et que dès lors, le mot créer ne s’appliquerait que très imparfaitement et même, abusivement, me semble-t-il, ne te semble-t-il pas?
 
En effet, tu as raison, dit l’âne compatissant, composer n’irait pas mieux, car tu ne connais pas la musique et que je te soupçonne fort de faire des parodies, car là au moins, la musique existe déjà.
 
Tu n’as pas tort, Lucien, et j’ajouterais que le texte aussi existe déjà. Mais ce n’est pas cela qui me tracasse, vois-tu. Le travail du parodiste est quelquefois réduit à la plus simple expression, surtout quand l’auteur de la chanson a du génie et cette fois-ci, pour cette chanson-ci, pour cette parodie-ci, du génie, il en avait et de façon magistrale. Oh, je sais que beaucoup l’ont critiqué, l’ont trouvé dépassé, un peu vieillot, fort ancien, hors jeu en quelque sorte et là, le travail du parodiste donne des clés pour savoir ce qui relève du génie, ce qui est du texte qui passe à travers le temps et ce qui est pure cuistrerie ou confiserie momentanée. Car vois-tu, le parodiste est confronté au texte – plus qu’à la musique qui n’est jamais qu’un substrat, nécessaire certes, mais pas signifiant. Par contre, bien sûr, une musique bien mariée à un texte lui donne une amplitude, une saveur… en somme, la musique, c’est la sauce dans un plat.
 
D’accord, mais où veux-tu en venir ?, dit Lucien un peu abasourdi par un pareil torrent de paroles. Et puis de qui et de quoi tu me parles?
 
Excuse-moi, mon brave Lucien, mais je continuais – tout haut – ma réflexion intérieure. Bref, tu avais de la pensée à l’état pur, mais elle m’était destinée – à usage interne, en quelque sorte. J’en profite pour te dire que c’est comme ça du matin au soir dans ma pauvre tête et même quand je te parle ou quand je fais autre chose, par exemple, marcher ou conduire ou lire ou manger, bref, à peu près tout, sauf dormir – et encore, ce flot de paroles me traverse en permanence.
 
Eh ben … dit Lucien, heureusement que je suis un âne. Mais, si je ne perds pas tout à fait le nord, il me semble que tu parlais d’une chanson, de sa parodie et de génie.
 
Oui, oui, exactement. Revenons-y. Dans la parodie d’aujourd’hui, qui est une chanson de chômage, car tu sais que je suis moi-même chômeur et que j’ai promis à mes camarades de faire des parodies dont le thème est le chômage, il y a tellement de génie que je n’ai pas eu grand-chose à faire, sauf peut-être d’y penser. Bon, mais pour ne pas rester trop longuement dans le flou artistique, ce génie de la chanson s’appelle Charles Trenet. Je ne vais pas te raconter sa vie, mais sache quand même qu’il a commencé dans les années 1920 et qu’il chantait encore – la dernière fois, en 1999. Il a été le maître de toute la grande chanson française et il a enterré presque tous ses émules. Je dis émules, car c’est un mot qui te plaît bien…
Excuse-moi, Marco Valdo M.I., mais tu dis tellement de choses en même temps que je n’arrive pas à suivre convenablement. Oui, j’apprécie beaucoup le mot émule et plus les émules de Charles Trenet que ceux du pape. Cependant, tu as dit que la chanson de Trenet – et je ne sais toujours pas laquelle – était tellement pleine de génie que tu n’as eu qu’à y penser et ta parodie était faite… C’est très intriguant… Dis-moi.
 
Oui, c’est comme ça. Pour cette parodie, j’ai chantonné Trenet et la chanson est venue d’elle-même. J’ai juste dû changer un mot, un seul. Tu imagines…
 
Euh, oui… dit l’âne Lucien, vraiment désarçonné, ce qui est singulier pour un âne.
Enfin, je comprends… Enfin, je ne comprends rien…
Quelle peut donc bien être cette chanson?
 
Tout simple, dit Marco Valdo M.I., c’est Je Chante et je n’ai eu qu’à remplacer « chante » par « chôme »… « Je chôme soir et matin », tu vois tout de suite, la gueule que ça a.
 
Oh, oh, c’est vrai que c’est du génie…, dit l’âne tellement estomaqué qu’il en plie les genoux.
 
Et bien, dit Marco Valdo M.I., ce génie-là s’appelle Trenet. Crois-moi, tu verras, pas un mot de changé et ça colle au millipoil. Du génie et une puissance d’expression… renversante. Mais et c’est là que j’ai commencé à réfléchir avec plus de gravité, ma première réjouissance passée, je me suis aperçu que cette chanson, parodiée comme ça, débouchait sur la réalité tragique de mes camarades chômeurs qui se suicident.
 
Quoi, des chômeurs se suicident…? Et pourquoi ? Car ils sont chômeurs ? Ben vous les humains, vous avez de ces manières… Faire mourir vos semblables pour rien, en quelque sorte, car il y a tellement de choses, de vivres,  de nourritures, de moyens, d’argent… qu’il suffirait de partager… même un peu pour commencer. Vous pourriez aussi répartir la charge de travail… Mais enfin, moi, je suis un âne… et ce que je dis, c’est ce que j’en dis…
 

Oui, dit Marco Valdo M.I., il y a des chômeurs qui se suicident… De désespoir, sans doute; de rage aussi, peut-être; en fait, je pense bien et crois-moi, je le ressens étant l’un d’eux – je pense bien qu’ils se suicident tellement le monde environnant les méprise, tellement les fonctionnaires les rudoient, tellement les contrôleurs les poursuivent, tellement même, crois-moi, leurs anciens camarades de travail les oublient, même eux, si, si… Enfin, tellement ils sont humiliés, tellement ils souffrent, tellement ils étouffent, tellement on les presse de trouver l’introuvable, le Graal, la Pierre philosophale, l’Atlantide, que sais-je… Tellement on les somme de chercher des emplois dont tout le monde sait qu’ils n’existent pas… Crois-moi, on les pousse à la folie, puis naturellement, au suicide et pire encore,  je pense que c’est  VOLONTAIREMENT.  Car, comment expliquer qu’un être pensant, ayant connaissance de tous les éléments du problème, sachant qu’il y a des centaines de milliers, des millions de chômeurs et énormément moins d’emplois, comment un être raisonnable et honnête peut exiger d’autres êtres pensants de trouver des emplois qui n’existent pas et des emplois que pour des raisons tout aussi absurdes, on ne veut pas créer? Un tel dilemmecelui du chômeurne peut déboucher que sur la folie et finalement, sur le suicide.
Enfin, mon bon ami Lucien, regarde toi-même la chanson et tu me comprendras Une dernière chose cependant, je ne vois littéralement pas quelles images je pourrais mettre ici… alors, pour une fois, il n’y en aura pas.
Sauf, peut-être, les coquelicots. J’avais une amie chômeuse et la dernière fois que je l’ai vue… comme un petit coquelicot, mon âne, comme un petit coquelicot…

  Mais, sur le corsage blanc,
Là où battait son cœur,
Y avait trois gouttes de sang
Qui faisaient comme une fleur :
Comme un petit coquelicot, mon âme !
Un tout petit coquelicot.



Je Chôme
 
Parodie de Je Chante de Charles Trenet et Paul Misraki par Marco Valdo M.I.
qui n’a changé qu’un seul mot autre que « chante » par « chôme »… Le génie de Trenet…
 
 
Je chôme!
Je chôme soir et matin,
Je chôme sur mon chemin
Je chôme, je vais de ferme en château
Je chôme pour du pain je chôme pour de l’eau
Je couche
Sur l’herbe tendre des bois
Les mouches
Ne me piquent pas
Je suis heureux, j’ai tout et j’ai rien
Je chôme sur mon chemin
Je suis heureux et libre enfin.

 
Les nymphes
Divinités de la nuit,
Les nymphes
Couchent dans mon lit.
La lune se faufile à pas de loup
Dans le bois, pour danser, pour danser avec nous.
Je sonne
Chez la comtesse à midi :
Personne,
Elle est partie,
Elle n’a laissé qu’un peu de riz pour moi
Me dit un laquais chinois

 
 
Je chôme
Mais la faim qui m’affaiblit
Tourmente
Mon appétit.
Je tombe soudain au creux d’un sentier,
Je défaille en chantant et je meurs à moitié
"Gendarmes,
Qui passez sur le chemin
Gendarmes,
Je tends la main.
Pitié, j’ai faim, je voudrais manger,
Je suis léger… léger…"

 
Au poste,
D’autres moustaches m’ont dit,
Au poste,
« Ah ! mon ami,
C’est vous le chômeur vagabond ?
On va vous enfermer… oui, votre compte est bon. »
Ficelle,
Tu m’as sauvé de la vie,
Ficelle,
Sois donc bénie
Car, grâce à toi j’ai rendu l’esprit,
Je me suis pendu cette nuit… et depuis…

 

Je chôme!
Je chôme soir et matin,
Je chôme
Sur les chemins,
Je hante les fermes et les châteaux,
Un fantôme qui chôme, on trouve ça rigolo
Je couche,
Parmi les fleurs des talus,
Les mouches
Ne me piquent plus
Je suis heureux, ça va, j’ai plus faim,
Heureux, et libre enfin ! 

De Chveik à Macondo

17 août 2008

De Chveik à Macondo





Je t’assure, mon bon Lucien, dit Marco Valdo M.I., il faut avoir lu ou à tout le moins parcouru le roman de Gabriel Garcia Màrquez pour saisir tout le sens de ces chansons; sinon, en effet, elles t’échappent.


Si je t’entends bien, Marco Valdo M.I., il y a des chansons qui en quelque sorte dérivent d’un roman ou un d’un autre et qu’il est presque indispensable de connaître ce roman ou cet autre pour comprendre la chanson.


Hum, hum, dit Marco Valdo M.I. en souriant et en hochant la tête, c’est presque ça. Par exemple, tu te souviens de la chanson que j’ai faite à propos de Chveik le soldat…


Oh, oui, bien sûr !, fait l’âne Lucien en inclinant la tête dès la base du cou, là où par-dessus se termine la crinière. Et laisse-moi te dire que non seulement je m’en souviens bien, mais que je n’ai pas encore eu l’occasion de te dire combien elle m’a plu et comme elle me paraît d’une inhabituelle qualité. Faut dire bien sûr que Chveik est un personnage extraordinaire et qu’il était difficile de rater une chanson sur ce sujet… Néanmoins, je te tire mon chapeau D’accord, je n’en ai pas, mais as-tu déjà vu un âne avec un chapeau et je ne peux quand même pas ôter ma crinière… En fait, je n’ai rien à ôter…


Si, si, tu pourrais ôter ton pied du mien, dit Marco Valdo M.I. en riant. Ton enthousiasme te fait faire des bêtises. Tu remarqueras que je n’ai pas dit des âneries…Car que peux-tu faire d’autre, quoi que tu fasses…


Ce n’est pas drôle, dit Lucien l’âne au pied d’Hermès et de diamant sud-africain en le retirant, mais c’est tout à fait juste. Mais comme on est dimanche, tu me dois deux chansons (au moins); enfin, deux canzones du dimanche, comme tu les appelles et je suppose que ce sont celles dont tu m’as parlé en commençant avant que tu ne dérives vers Chveik.


Oui, dit Marco Valdo M.I., c’est exactement ce que je compte faire quand tu m’auras laissé terminer mon explication à propos de la chanson sur Chveik le soldat. Comme je l’ai écrite, je sais comment elle a été faite. Les contraintes sont les suivantes : il faut que ce soit une chanson du point de vue de la forme – par exemple, c’est plus courant qu’elle soit versifiée, mais ce n’est pas indispensable. Elle doit avoir – le texte doit avoir en lui-même la musique ou en tout cas, une musique. Du point de vue du texte, c’est complexe une musique, car ce n’est pas seulement des sons (les voyelles), c’est aussi et en même temps, un rythme – la scansion.


Oh, oh, dit Lucien l’âne, ça m’a l’air bien compliqué tout ça.




Une chouette léviane pour symboliser Athèna




Des fois, ça l’est; des fois, ça l’est pas. Pour la chanson sur Chveik, ce fut très simple. En fait, chaque fois que je fais une parodie ou une chanson, c’est simple car l’ensemble vient au jour ou si tu veux, sort de ma tête, comme Athèna, que symbolise la chouette, sortant de la tête de Zeus toute armée et poussant son cri de guerre. Dans le cas de la chanson sur Chveik, elle raconte Chveik. Si un jour, tu lis les aventures de Chveik, tu verras que la chanson en quelques lignes a tracé un portrait de Chveik et de sa principale aventure. En plus, elle est synthétique; en l’ayant entendue, tu sais qui est Chveik et de façon générale, tu as une idée de sa vie et tu pourras le reconnaître quand tu le rencontreras. Pour en revenir au début de notre conversation, c’est une chanson qui ne suppose absolument pas qu’on connaisse quoi que ce soit de Chveik avant de l’entendre et elle s’efforce de faire connaître Chveik à qui elle rend hommage et accessoirement, de conduire l’auditeur à lire le roman de Hasek.


Ah, ah, dit l’âne Lucien en songeant à Bosse-de-Nage, ce n’est pas ce que tu as dit au début. Tu disais qu’il fallait avoir lu le roman au préalable et maintenant, tu dis le contraire… Explique-moi…


Et bien, précisément, ce sont des chansons qui dérivent de romans, mais les unes comme je te l’ai dit nécessitent une connaissance du roman et s’inscrivent à l’intérieur de l’orbe culturel de ce roman et les autres ouvrent l’univers de ce roman à partir du monde extérieur. J’ai fait cette distinction, car les deux chansons d’aujourd’hui supposent que tu connaisses le roman. Enfin, tu peux évidemment comprendre ce qu’elles racontent, mais bien des choses vont t’échapper. Elles fonctionnent comme à l’intérieur d’une « comédie musicale », bâtie sur un roman. De toute façon, ce sont des chansons merveilleuses et tout à fait en phase avec le roman et c’est un réel plaisir de les découvrir.


Bon, si tu me les faisais entendre, dit l’âne en se frottant la tête sur le tronc de l’arbre voisin – un saule ?, j’essaierai de me débrouiller avec elles comme avec toutes les nouvelles chansons qui m’arrivent.




Je résume, dit Marco Valdo M.I. : la première raconte l’arrivée du train à Macondo. Macondo Express est une façon de parler; en fait, c’est de la dérision. Ce fameux express est un tortillard de la plus belle espèce. La seconde parle du Colonel qui est sans doute le personnage central de ce roman assez foisonnant avec lequel on pourrait sans doute tenir cent ans dans la solitude à démêler les fils, les petits-fils et les arrières petits-enfants du fondateur de Macondo, un endroit perdu là-bas au fond derrière les marais, passées les montagnes. Et maintenant, place aux canzones du dimanche :





Macondo Express

« Fusils muets amigos »
Dans la version italienne de cette chanson, directement inspirée du roman Cent ans de Solitude de Gabriel Garcia Màrquez, qui comme chacun sait était Colombien, écrivait en espagnol et publia en Argentine, il y a quelques vers en espagnol; le traducteur les a laissés en l’état comme il se devait.
Pour les détails, voir l’excellente traduction en français des époux Durant et pour les hispanisants, le texte original. Il doit bien en traîner un exemplaire à la bibliothèque de ces trente millions de bouquins publiés.

« Fusils muets amigos »


Le train avance en force, on dévore la forêt
Ay madre! Está llegando un tren de extraños pasajeros
Le cirque arrive sur la place et le village se réveille.
Y todo el mundo sale para dar la bienvenida

Arcadio e Pablo Marquez font la file pour les tatouages,
et le petit Buendia est sur le wagon avec la glace.
Hay magos, hay acrobates, hay juventud rebelde
Fusils muets, amigos, on ne tire pas sur les clowns.

Ne tire pas commandant, ne me tire pas président,
Ne t’immisce pas trafiquant, la foire arrive
avec le Macondo express oh oh oh oh oh oh...

Del expreso del Hielo saliron los equipos
Messieurs sur le rideau, le rêve fou a pris vie
Soné que la neve ardía y el fuego se helaba
Le dragon crache le feu sur l’Amérique perdida.

La fête est commencée avec tambours et guitares,
Le chariot des Gitans apporte glace, notes et flammes.
Como me desperte mi sueno estaba realizado
Fusils muets, amis, on ne tire pas sur les clowns.

Ne tire pas commandant, ne me tire pas président,
Ne t’immisce pas trafiquant, la foire arrive
avec le Macondo express …

Chanson italienne – Macondo Express – Modena City Ramblers
Version française - Macondo Express – Marco Valdo M.I. – 2008




Cent ans de solitude



Colonel, rends tes armes
tu ne peux vaincre, la lutte est déjà finie
Tu as l’Église contre toi,
Tes alliés t’ont trahi
et tu as déjà perdu trop d’amis
dans cette guerre.
Tu as pris part à trente-deux révolutions
et tes trente-deux révolutions, tu les as perdues
(Tienes que esperar!)
Quand tu t’y attendras le moins
viendra un homme
avec ton drapeau en main.

Cent ans (cien años) de soledad
trop de défaites, trop d’ennemis
Tienes que esperar
tienes, tienes que esperar
Cent ans (cien años) de soledad

Le président, le cardinal
le fonds monétaire international
(Tienes que esperar!)
Remedios travaille
au marché de San Cristobal
à l’étal de fruits de sa mère.
À cinq ans, elle a déjà appris
à trafiquer le reste
avec les gringos et les touristes japonais.
Elle descend des Mayas, seigneurs de la Terre
Pour un dollar, on peut la photographier
et sur les photos, elle ne sourit pas,
mais il semble qu’elle écoute
le son d’une musique lointaine
Tienes que esperar
tienes, tienes que esperar

Cent ans (cien años) de soledad
d’échines pliées, de femmes battues
Gardes blanches, mains armées
Cent ans (cien años) de soledad
De vieilles chansons oubliées
des jours rebelles de Paddy Garcia

Padre Miguel vit dans sa favela
Il cherche chaque jour
à donner une réponse
aux miséreux, aux voleurs
aux enfants des rues
avec leurs regards durs et épouvantés à la fois
Aux putains et aux jineteras
aux fugitifs, aux morts de faim
Dieu leur a promis
les cieux et la Terre
et les autres hommes
les jettent dans la boue
Tienes que esperar
tienes, tienes que esperar

Cent ans (cien años) de soledad
Espère et attends, attends et espère
Cache le crucifix
et le drapeau rouge
Cent ans (cien años) de soledad
de mensonges, de parades,
de couvres-feux, de vies volées.


Chanson italienne – Cent’anni di solitudine – Modena City Ramblers – 1997
Version française – Cent ans de solitude – Marco Valdo M.I. 2008


Tegme fage : Voyage en Sicile

18 août 2008

Tegme fage : Voyage en Sicile




C’est curieux, Marco Valdo. Que sont tes amis devenus ?, dit l’âne Lucien. On dirait qu’ils ont disparu de la terre, on ne les voit plus.
 
Mais enfin, mon bon Lucien, dit Marco Valdo, ne sais-tu pas que c’est la période des vacances. Comme disait Ricet Barrier, « C’est les vacances, c’est la transhumance ». Ils sont tous mordus par le virus des voyages et l’obligation vacancière. Enfin, presque tous, comme tu vois. Mais tu dois en connaître un bout toi sur les voyages, au fait.

Et bien oui, bien évidemment, que j’en connais un bout sur les voyages, je n’ai quasiment fait que ça pendant tout un temps, dit l’âne aux pieds d’Hermès et à l’endurance plus grande que celle du chameau, animal exotique. Mon histoire a commencé sur une route de Thessalie, comme tu le sais et depuis, j’en ai fait du chemin et plus encore si tu considères que je suis l’âne, je veux dire – à tes yeux s’entend, dans ce récit – l’incarnation de tous les autres ânes, l’âne en soi. L’âne de son petit pas clinquant trottine depuis des siècles et des siècles d’esclavage et n’est pas près de sortir de ce tombeau. Mais que veux-tu dire avec ton obligation vacancière ?

L’obligation vacancière… L’obligation vacancière… comment te dire ? Tu vois, Lucien mon ami, il fut un temps où l’homme ne connaissait pas cette obligation vacancière, c’était au temps où le travail, cette horreur moderne, découpée par le temps, où l’être perd son temps ou le prostitue, ce qui somme toute est la même chose… où ce travail, cette décomposition de la vie, n’avait pas encore dévoré la vie de l’homme. Et dans ce temps-là, l’homme – et bien entendu, la femme, l’enfant, le vieillard… ne connaissaient pas les vacances, pour la simple raison qu’ils n’en avaient pas besoin ayant la plus grande maîtrise de leur temps dans une vie où le congé, la sieste, le chômage étaient à la fois présents, considérés comme parties intégrantes de la vie et espaces privilégiés pour agrémenter – dans les périodes de paix… – le séjour de l’homme, etc. sur cette terre. Les vacances, souviens-toi, sont apparues en même temps et à cause du Service de Travail Obligatoire, le célèbre STO; en clair, le travail salarié. C’est en quelque sorte une aumône que l’on fait à celui, celle, etc. à qui l’on a pris son temps. L’homme vois-tu n’est plus ni maître, ni libre de son temps, ce qui en clair veut dire qu’il n’est plus maître ni libre lui-même. On a mis des barreaux aux temps et une petite récréation parfois et de temps en temps est accordée… et encore, il a fallu que les gens se fâchent très fort. Qu’ils imposent par la force qu’on leur rende une partie du temps, de leur temps qu’on leur avait pris. Ce ne fut pas facile. Et encore, on leur a repris en organisant les vacances… en les groupant et en les enfermant dans des camps, dans des centres.


Ben, ça alors, dit l’âne Lucien. Il est vrai que je viens d’un autre monde et que je suis un âne. Mais quand même, c’est horrible comme destin.

J’explique : comme on avait constitué un espace libre, c’est le sens du mot vacance – tu remarqueras qu’il est au singulier, que la vacance est une matière, la vacance est pure liberté, on y fait ce qu’on veut… La vacance, crois-moi, n’est en aucun cas compatible avec le rendement, avec la nécessaire rentabilité de toute chose. Celui qui comme Tytire se laisse aller à rêver quand ça lui chante sous un tegme fage, se met par la même en état de vacance et bien entendu, quel profit – financier, bien évidemment – un tiers peut-il tirer de pareil néant. La vacance, c’est le rien qui se retourne sur lui-même; elle ne laisse aucune place pour le marché, le marchand, la marchandise. La vacance, c’est le temps du fainéant; le fainéant est celui qui fait ou ne fait pas, selon les événements, selon les nécessités réelles et pas selon ces décompositions théoriques de la vie – le dieu ici étant bien évidemment Hermès, dieu du commerce, de l’exploitation et de tes pieds. J’ai dit décomposition et je vois bien à ta tête que tu imagines des champignons ou des animalcules en train de réduire l’objet en débris divers

Oui, c’est à peu près ce que j’imagine en t’entendant… Je vois ma vie rongée par des sortes de mérules ou des termites ou des vers ou que sais-je encore qui prospèrent ainsi sur mon temps…
Voilà ce que je ressens, Marco Valdo M.I..

Et bien, mon cher ami l’âne aux dents banches comme les carrières de Carrara sous le soleil du matin, je suis très heureux de t’entendre ainsi parler, car c’est exactement ça que je voulais faire sentir. Cette odeur de pourriture qui émane du temps décomposé en fines particules qui engraissent des parasites. Tu vois, en prenant comme prétexte la mesure du temps, on introduit celle de ta finitude, aussi; on te transforme en un agrégat de particules indifférenciées qu’on manipule, qu’on met en tas, qu’on pèse, qu’on mesure… Mais ces particules en réalité, c’est toi-même décomposé. À partir de là, on les manipule comme on veut et te voilà devenu un tas de choses vagues et interchangeables auxquelles d’autres s’empressent de donner un sens, une valeur forcément et fondamentalement marchande…

Et pourquoi diable font-ils cela ?, se demande et demande Lucien l’âne en fronçant les sourcils à en loucher. Enfin, façon de parler car l’âne n’a pas les yeux en face des mêmes trous que l’humain et de ce fait, a du mal à loucher; c’est même impossible. Pourquoi ?

Tout bêtement, mon ami Lucien, dit Marco Valdo M.I., pour en tirer profit, de sorte à – du moins l’imaginent-ils – à profiter du temps qu’ils t’ont pris contre de la monnaie de singe. Mais pour en revenir aux vacances, ce sont des éléments décomposés qu’on a regroupés arbitrairement et qu’on affecte arbitrairement à la vacance. Mais ce ne serait dès lors pas profitable, alors on en arrive à imposer en plus de la décomposition-recomposition ci-dessus évoquée, un schème, une façon de faire qui redéploie le mode marchand au cœur de ta vie. Mais au fait, pourquoi donc en suis-je venu à te parler de ça ? Tu te le demandes, je le vois, et figure-toi, je me le demande aussi. Je me souviens : je voulais te parler d’un voyage.

Ah, ah, dit Lucien l’âne qui par moments se prend pour Bosse-de-Nage, qui comme chacun sait, ne dit que AH, ah ! Car il ne sait rien dire d’autre. Et de quel voyage s’agit-il ?
 

 

D’un voyage en Sicile de notre ami Carlo Levi. On ne rencontrera pas Impy cette fois-ci. Non, mais on va rencontrer d’authentiques bandits siciliens, qu’il ne faut en aucun cas confondre avec la mafia, qui est une tout autre chose et par ailleurs, ce récit de voyage a certaines vertus. Et notamment, comme autre vertu, il a celle de faire connaître le rôle que Carlo Levi a joué auprès des paysans du Sud. On verra aussi la curieuse aventure qui arrive à un avocat…

Je pense, dit l’âne que ça va être étonnant, cette histoire de bandits siciliens et d’avocat.

Je te crois, on dirait un western. Carlo Levi au cœur d’un western sicilien… et en plus, ce voyage est très extraordinaire, véritablement exceptionnel et je te laisse quelques secondes pour deviner en quoi…

Que veux-tu, mon ami Marco Valdo M.I., que j’en sache ? Je suis un âne, pas un devin.

Et bien, tu as répondu parfaitement…. Car ce voyage a ceci de très particulier qu’en fait, il n’a pas eu lieu. On raconte un voyage qui n’est pas un voyage imaginaire, non ce n’est pas en cela qu’il n’a pas eu lieu… Les faits racontés ont réellement eu lieu, mais de voyage, tintin, ninette, point. Il eût pu, cependant… Enfin, tu verras par toi-même.

Oh, oui, commence tout de suite, dit l’âne très impatient et piaffant en tapant ses pattes avant sur le pavé.

Une dernière chose avant de commencer le récit, j’attire ton attention sur la fin, sur la sorte de morale conclusive du récit et sur le peu d’honnêteté naturelle des autorités publiques… Là, en une seconde, on comprend pourquoi les paysans – c’est-à-dire ici la figure du « pauvre », du « sans »sans argent, sans papiers, sans travail, sans grade… bref, du peuple – ne doivent jamais avoir confiance dans les autorités… D’ailleurs, ils sont d’une méfiance, mais qui après ça, pourrait dire qu’ils ont tort ?
 
 


 
 
Le voyage – 1948
 
En 1948, bien des années avant les voyages en Sicile relatés dans « Les paroles sont des pierres », Carlo Levi fut invité à se rendre en Sicile, mais en raison d’un contretemps, il ne put malheureusement s’y rendre. Tel est le voyage manqué et sans aucun doute, regretté dont il parle au début de son livre. Au sujet de cette invitation au voyage, il faut se souvenir qu’en 1948, Carlo Levi venait de publier deux ans auparavant « Le Christ s’est arrêté à Eboli » et que ce livre avait fait beaucoup de bruit à l’époque en mettant en évidence la condition misérable que l’Italie faisait aux paysans du Sud. De ce fait, Carlo Levi était connu et reconnu par les « contadini » et les « braccianti » dans le cœur desquels il tenait une place particulière et aux yeux desquels il apparaissait comme leur allié et leur défenseur et même, comme une sorte de représentant informel des peuples du Sud au cœur de la capitale nationale et face aux autorités, au pouvoir et à l’État italiens. A ce titre, Carlo Levi recevait régulièrement des courriers, des appels au secours, des visites, des cadeaux et des invitations.
Il avait donc reçu un jour dans son appartement romain la visite d’un avocat sicilien qui venait lui porter une invitation de paysans siciliens. L’avocat employa d’étranges manières pour exposer l’affaire à Carlo Levi. Le message dont il était porteur se résumait ainsi : des paysans, de braves gens devenus brigands, avaient entendu parler du livre de Carlo Levi et ils voulaient honorer l’écrivain en l’invitant à une partie de chasse dans les maquis où ils résidaient.
L’avocat indiqua à Carlo Levi en renforçant son discours par des gestes énigmatiques que s’il venait au rendez-vous, il n’aurait rien à craindre. L’avocat tendit la main droite à l’horizontale, paume vers le bas, et il montra le dessous de la main en disant « Là dessous, il ne pleut pas » : message clair pour qui sait l’interpréter. Chez eux, l’invité serait à l’abri.
Comme l’expliqua l’avocat, ces braves gens, à la manière sicilienne, étaient devenus brigands par la force des choses. C’était un groupe de paysans sans terre qui s’étaient rassemblés autour d’un des leurs, un poète « naturel » qui s’exprimait facilement en vers. Ce dernier avait dû fuir dans le maquis car sans savoir à qui il s’adressait, il s’en était pris – pour défendre une femme – à un des pires bandits de la Sicile de l’époque, un véritable tueur, le chef d’une terrible bande d’assassins et ce dernier avait lancé ses hommes à sa poursuite.
«… un jour il était entré dans l’auberge de son village et il y avait trouvé un étranger ivre qui voulait encore boire et menaçait violemment la patronne. Il l’avait pris par la veste et jeté à la porte, mais en faisant ce geste, il comprit et se dit  : "Je suis mort." Il avait, trop tard, reconnu l’ivrogne  : c’était le plus terrible et le plus féroce bandit de ces années de l’après-guerre  : un vrai bandit traditionnel, qui avait l’habitude de couper en morceaux les prisonniers séquestrés pour les rançons et de commettre toutes sortes de cruautés démesurées.
Le paysan s’était précipité chez lui pour prendre son fusil et il s’était échappé dans la campagne. D’une meule, il voyait dans la nuit accourir à cheval la bande qui le cherchait pour le tuer. "Ils couraient sur les étoiles", racontait-il ensuite, du fait qu’il voyait de sa cachette les étincelles sous les fers des chevaux au galop. Ainsi, pour fuir les bandits, il s’était fait bandit lui-même et il fut rapidement rejoint par des amis, des parents et d’autres paysans sans terre et une bande nouvelle naquit. »
Mais finalement, l’invitation fut acceptée par Carlo Levi et malheureusement, le télégramme qui fixait le rendez-vous arriva trois jours trop tard. Il ne put s’y rendre. Dommage !
La partie de chasse eut quand même lieu : on y tua une multitude d’oiseaux. L’invité absent, les brigands imposèrent à l’avocat de leur lire « Le Christ », le soir, au cours du repas qui suivit la chasse. La chasse dura sept jours : le temps, rapporte Carlo Levi, pour que l’avocat termine la lecture – à haute voix – du livre.
Il n’y eut pas d’autre chasse : les paysans-bandits s’étaient fait piéger par les autorités : on leur avait promis l’impunité ; on les mit en prison.