15
août 2008
Impy à Isnello - 2 - L’Apothéose
Mon cher Lucien, aujourd’hui, je vais poursuivre le récit de la visite d’Isnello par Impy. J’espère que depuis hier, tu n’as pas oublié le début. Cette première journée entre les Miss, ces journalistes étazuniens, la grande voiture d’Impy, son arrivée, son retour triomphal dans son village… L’entrée d’Impy à Isnello et celle du Christ à Bruxelles… Enfin, tous ces événements grandioses.
Mais
oui, bien sûr, mon cher Marco Valdo M.I., dit Lucien l’âne à la
mémoire d’éléphant et aux pieds d’âne, je me souviens très
bien des Impellitteris, de leur arbre gynécologique…
Il a bien fait rire mes amis quand je leur ai raconté, à mon tour,
cet épisode. Et tous comptes faits, ce n’est pas si faux…
L’arbre de l’homme remonte à travers les femmes… Je me
souviens aussi, dit l’âne Lucien en faisant un écart subit et en
se retournant violemment pour se mordre sous le ventre du côté
gauche (c’est-à-dire du côté gauche de l’âne, donc du côté
droit de celui qui regarde l’âne de face ), ce sont encore les
taons, les taons sont difficiles, ces temps-ci. Je me souviens, dit
l’âne qui a fini de se mordre sous et à l’arrière du ventre,
très bien des mouches… et de la place énorme qu’elles occupent
dans les cérémonies. C’est bien vu ça. On néglige souvent ces
acteurs de la vie quotidienne, tout comme nous. Tu as vu comme on
nous a chassés, nous les ânes, qui avons fait la richesse de la
Sicile – entre autres. Attends quand ils n’auront plus assez de
pétrole…
A
propos de pétrole, dit Marco Valdo M.I., tu as vu l’espèce de
déification ou de sanctification de l’automobile… Actuellement,
ce n’est plus tout à fait pareil, mais le caractère sacré reste.
C’est une vache à pétrole dans une Inde mécanique en voie de
mondialisation. As-tu remarqué cette histoire des Americani ? Ne te
rappelle-t-elle rien ?
Oui,
oui, dit Lucien. Bien sûr qu’elle me rappelle une histoire, une
histoire que tu as racontée, avec une chanson… Attends, n’est-ce
pas l’histoire du grand-père de ton ami Roland ? Celui-là qui
était revenu d’Amérique, après une guerre aussi, riche aussi, et
qui a tout gaspillé en un an pour faire du genre dans son village.
C’est
bien cette histoire-là. Ce phénomène du retour de l’émigrant,
devenu émigré, devenu – parfois, pas toujours – immigré est
très typique. Mais les émigrés ne sont heureusement pas tous des
hâbleurs de cet acabit. Mais dans le cas d’Impy, il faut bien voir
qu’il y a une sorte de croisade en cours, celle de la « pax
americana »…
Oui,
dit Lucien l’âne aux yeux noirs comme les mouches, mais ce
deuxième jour que va faire Impy, je dis Impy car tout le monde
l’appelle ainsi, à Isnello ?
Et
bien, le barnum continue. Isnello est pour deux jours, un village
Potemkine, un village de carton-pâte où le spectacle qui est donné
fait appel à toutes les ficelles du métier. En fait, il s’agit
d’une séquence de la vaste opération de croisade de confirmation
de la civilisation christiano-capitaliste. Je te rappelle qu’on est
en 1951, en pleine « guerre froide » et qu’il s’agit
d’empêcher l’avènement du communisme, c’est-à-dire d’un
monde où les pauvres
seraient moins pauvres et les riches moins riches. On est dans une
formidable opération de propagande orchestrée par la
Démocratie-Chrétienne (avec derrière elle le Vatican). Au fait, il
faut bien voir que cette histoire des mouches n’est pas si
innocente qu’elle en a l’air. Les mouches en fait, c’est le
petit peuple qu’on a chassé, ce sont les animaux qu’ils n’ont
pas pu interdire… Car comme tu l’as vu, les autres, on les a
chassés. Mais les mouches, c’est la véritable démocratie…
Celle qui ne se soucie pas des gens du pouvoir…
L’apothéose
d’Impy
La
visite d’Impy reprend le lendemain avec la sortie du cortège de la
fête séculaire d’Isnello : la « Casazza », une
représentation de la Passion ; une sortie exceptionnelle,
puisqu’en réalité, même en Sicile, la Passion se fête à Pâques
et on est au début de l’automne. On voit donc ainsi que tout est
mis en œuvre pour créer un événement, pour attirer l’attention,
pour imposer une image. Tout est mis à contribution, on n’hésite
même pas à déplacer une cérémonie aussi importante – sur le
plan religieux et folklorique – que la Passion. « Tous les
paysans en sont les acteurs et ils sont Jésus et Saint Joseph et
Marie et Hérode et Pilate et les soldats romains et les Juifs et les
apôtres. Celle d’aujourd’hui était la plus extraordinaire de
toutes les Casazzes. Cette fois-ci aussi, ils étaient tous acteurs,
mais il y avait un protagoniste véritable : après la fuite en
Égypte advenue il y a cinquante ans, c’était l’entrée du
Christ à Jérusalem . »
Tout
Isnello est sous le charme du retour de l’enfant du pays, tout
Isnello est mobilisé autour de l’Église, comme lieu symbolique du
vrai pouvoir, incarnation de la domination éternelle. Carlo Levi
raconte à sa manière cette grande cérémonie au cours de laquelle
tous, à commencer par les mouches qui se posent sur tout et sur tous
sans distinction, viennent faire allégeance au pouvoir religieux –
mélange d’intérêts, de croyances, de superstitions et de peurs.
« Il était difficile d’entrer à l’église à cause de la
grande foule. Il n’y avait pas de quadrupèdes dans la rue, ni
ânes, ni chèvres, ni moutons, chassés par le crieur, mais il y
avait par contre des mouches, en essaims incalculables, paresseuses
et patientes mouches du début de l’automne, triomphatrices
glorieuses de tant de batailles et qui entrèrent avec nous dans la
belle église du Quinzième, ancienne mosquée, sans doute pour
rendre hommage elles aussi au maire et à Dieu en volant par milliers
dans l’air empli des notes de l’orgue et en se posant obstinément
sur le visage des fidèles, sur les autorités agenouillées, les
journalistes américains, les appareils des photographes, les
policiers, les motocyclistes casqués et même sur le beau visage
prophétique et sur la barbe blanche d’un illustre frère
isnellois, Padre Domenico, Général des Capucins, Défenseur du Lien
au Tribunal de la Sacra Rota, venu spécialement de Rome. » On
remarquera au passage que Carlo Levi rappelle le syncrétisme
religieux de la Sicile : l’église, ancienne mosquée. En
somme, les religions se suivent, les bâtiments restent. Mais
l’Église joue elle aussi sa partie dans la pièce et elle se porte
à la hauteur de l’événement, elle soutient et amplifie le mythe.
Elle finit par tout récupérer ainsi qu’en témoigne le sermon du
prêtre : « Il y a cinquante ans, il entrait ici enfant
pour être régénéré dans les eaux baptismales. Qui aurait jamais
pensé qu’après cinquante ans, il serait revenu comme maire de la
plus grande ville du monde ? Ceci est un miracle de la foi. Que
cette foi puisse resplendir au bénéfice de l’Église et des
Peuples ! » Faire du miracle de la foi le mécanisme
central du système électoral newyorkais : on peut
difficilement pousser plus loin l’exagération .
Impy
récupéré par l’Église, on peut ensuite procéder à sa
reconnaissance communale et publique. Cette béatification officielle
et publique et pour tout dire, laïque, est évidemment l’occasion
de discours et de démonstrations diverses à la commune et dans la
maison natale : là aussi, on tire la couverture à soi, on
récupère le grand homme. Le pouvoir temporel – essentiellement
démocrate chrétien dans cette région d’Italie – revendique sa
part du miracle de la foi.
On
est en 1951, il s’agit de poursuivre le combat contre le communisme
avec les nouveaux alliés et de ce fait, le régime précédent n’est
pas vraiment sorti des pensées des dirigeants locaux et même des
représentants du Gouvernement. En termes nets, le fascisme et son
idéologie restent le fondement des discours officiels. S’adressant
à Impy, le représentant du Gouvernement régional ne peut
s’empêcher de se référer à l’Impero, à la « culla »
(à l’Empire et au berceau mussoliniens) et même, à la race :
tous concepts fleurant bon le fascisme le plus pur. Je cite :
« Tu as montré, - ajouta-t-il, - ce qu’est le vrai sens de
notre Empire et de la domination de notre population, la primauté de
sa civilisation. Toi, Sicilien authentique depuis le berceau,
Sicilien avec certificat de naissance, tu es un de ces merveilleux
colons qui, fendant la mer que tu as aujourd’hui retraversée d’un
vol d’aigle, ont fait l’Empire : l’Empire du Travail. Je
dois te remercier, cher Vincenzo, au nom de tous, car tous ressentent
le triomphe de leur propre race dans ta personne ; et ceci a été
possible parce qu’à New York il y a la liberté et il y a
l’égalité. »
Aux
discours des autorités célébrant les États-Unis d’Amérique et
la Sicile, Impy répondit par un apologue propagandiste qui se
concluait par : « C’est pourquoi grâce à la démocratie
il est toujours possible pour ces garçons qui sont ici d’être
demain le maire de Rome ou le chef d’Italie ou le maire de New York
comme moi. Voilà la démocratie et la liberté. Je fus baptisé ici
et aujourd’hui, je suis le maire de la plus grande ville du monde.
Vive la Sicile, vive l’Italie, vive les États-Unis d’Amérique ! »
Comme il est coutume de le dire : « No comment ! ».
Après
la visite – toujours entouré de la foule et des mouches – à la
maison de sa Nativité, après un banquet au couvent, après pareille
réception triomphale, l’oncle d’Amérique ne pouvait faire moins
que d’offrir un cadeau, de faire des largesses. Et c’est ce qu’il
fit. Sans doute, en dessous des espérances, mais quand même. « A
ce moment, on annonça que monsieur Impellitteri donnait un
demi-million au couvent de sa cousine et un million et demi à la
Commune pour construire, selon le conseil du maire d’Isnello, un
établissement de douches publiques.
Les
dieux, devenus de simples saints tutélaires, devaient quand même
bien faire leur devoir de protecteurs et de philanthropes, mais je ne
pus m’empêcher d’admirer la divine inutilité du don. Qui
prendra jamais une douche dans les douches d’Impy ? Elles
seront à coup sûr un intouchable objet d’adoration. » On
croirait lire l’histoire de Clochemerle, village du Beaujolais où
l’édifice public, posé devant l’entrée de l’église et au
centre des événements, n’était autre qu’une double
vespasienne. Mais à Clochemerle, l’édicule servit.
La
Nativité d’Impy.
Mythe
et propagande font bon ménage, toujours et les politiciens, comme
les églises, ont besoin de drainer les foules et de s’assurer les
bonnes grâces des populations. Il s’agit que le langage du ciel
vienne au secours de la domination terrestre et inversement ; il
s’agit aussi pour tous les intéressés de servir le mythe et de
s’en servir. Servir le mythe, c’est jouer au mieux le rôle qu’on
est censé jouer dans la comédie des pouvoirs. Ainsi, le bon Impy,
en bon serviteur des pouvoirs qui dominent le monde, tient son rôle
à la perfection et plus que certainement, en connaissance de cause
et son langage dévoile clairement cette façon de procéder, ce
discours paternaliste. Carlo Levi analyse la chose avec un brin
d’ironie.
« Je
ne sais si monsieur Impellitteri est en anglais un bon orateur ; en
sicilien, il fut parfait. Il comprit que ses concitoyens se
célébraient eux-mêmes au travers de lui et en quelques mots, il
plaça tous les éléments nécessaires à la cristallisation du
mythe dans lequel le fils du cordonnier pouvait bien prendre la place
du Fils du Charpentier. Il commença en disant qu’il était
« allègre » de revenir, comme maire de New York, dans la
ville de sa « nativité. »
Que
ce fût connaissance réduite de l’italien, ou profonde intuition,
il dit alors et toujours « nativité » au lieu de
« naissance », il accepta ainsi sans s’en apercevoir le
monde de la fable et il s’y enfonça définitivement. Il parla de
sa « dame », de ses « papa et mama » ;
il dit : « Je suis le fils d’un pauvre “chausseur”
qui quitta Isnello sans un sou en poche avec six fils mâles et
ensuite, une fille féminine est arrivée ; ici ils étaient
tous masculins et en Amérique, féminine. »
Les
dessous italiens.
L’apologie
du sentiment national sicilien, de l’alliance avec les États-Unis,
la mise en avant de l’Église, la présence sur place des
représentants de la Démocratie chrétienne et notamment d’une
secrétaire d’État sont à mettre en perspective par rapport à la
situation en Italie (et dans le monde) à l’époque. Nous sommes
dans le début des années cinquante. La question qui doit être
posée est : qu’est-ce que cela peut bien signifier qu’un
maire de Nuova York vienne faire un tel barnum dans un petit village
de Sicile, escorté bien entendu de sa cohorte de journalistes. Du
point de vue national italien, la D.C. a été portée au pouvoir
sous l’influence et avec l’aide des services spéciaux italiens
et américains par la liquidation pure et simple du gouvernement issu
de la Résistance, gouvernement dirigé par un homme de grande
qualité : Ferruccio Parrì. Du point de vue international, on
est en pleine guerre froide et il s’agit de tout faire pour
discréditer et si possible, détruire tout mouvement anticapitaliste
dans les pays sous la coupe des États-Unis. C’est l’époque où
les États-Unis sont en plein délire maccarthyste ; les
États-Unis subissent un véritable terrorisme libéral d’État,
ils vivent à l’heure du soupçon et de la délation. Une
répression frappe toute idée, toute pensée, toute opinion dite de
gauche. On protège les intérêts du capital au détriment des
populations. En somme, aux États-Unis comme en Italie, la chasse à
la gauche est ouverte. Ce terrorisme libéral est à nouveau en
pleine efflorescence ; à l’heure actuelle, en Italie, mais
bien évidemment aux États-Unis qui tentent de l’imposer par tous
les moyens, y compris les plus brutaux, au reste du monde. Il faut
donc réinsérer l’analyse dans la longue lutte des États-Unis
contre le reste de la planète pour imposer leur Imperium. Tel est le
contexte politique.
C’est
dans cette ambiance-là qu’il faut resituer le texte de Carlo Levi
pour en distinguer les ressorts cachés. Par exemple, ce fameux
concours des Miss est en quelque sorte une parabole, c’est la
transposition mutatis mutandis, du système de la concurrence (pierre
angulaire de la mythologie du capital) appliqué au marché des
esclaves féminines. C’est la foire agricole, avec son concours de
la plus belle génisse. Ces fameuses « Miss » sont des
créatures exploitées par le système à des fins médiatiques,
elles sont une figuration de la comédie du monde, de l’esprit de
compétition et du mercantilisme. Ces dames, qu’on peut comparer à
celles qui figureront un peu plus tard dans les magazines masculins
et plus tard encore, sur tous les écrans – des grands aux petits,
ont le même rôle vis-à-vis des messieurs : ces dames servent
à satisfaire certains penchants de voyeurisme. C’est la
transposition du harem dans l’univers des médias et de la
publicité.
Les
dessous siciliens.
Et
le récit touche comme incidemment les dessous de la politique
sicilienne : « Moi je me trouvai dans l’automobile de la
Commune de Palerme, avec les autorités et d’autres Messieurs
siciliens. En roulant à travers les étendues nocturnes des “feudi”,
le discours tomba sur la mafia. Le plus important des compagnons de
voyage, vice-maire je crois de Palerme, me dit : "Vous y
croyez à ces blagues ? La mafia n’existe pas, c’est une
légende. Il n’y a pas de mafia ; si elle existait ce serait une
belle chose, je serais mafieux moi aussi. » Une fois encore :
« No comment ! » ; tout le monde aura bien
compris que ce galant homme faisait partie de la famille, de cette
mafia dont il dit qu’elle n’existe pas. C’est d’ailleurs une
habitude, une sorte de coutume ou de réflexe parmi les membres de
« l’honorable société » d’affirmer haut et
fort qu’elle n’existe pas et qu’en tous cas, ils n’en font
pas partie. C’est souvent le cas pour toutes les sociétés,
organisations ou associations clandestines, secrètes ou à tout le
moins, discrètes. Chacun de ses membres prétend qu’ « il
n’en est pas ». C’est évidemment une mesure de prudence et
de protection à la fois pour la personne elle-même, pour
l’organisation et pour l’ensemble de ses membres. Et Carlo Levi
le sait bien, lui qui fut longtemps – pendant vingt ans – un des
dirigeants secrets d’une organisation clandestine de lutte contre
le fascisme : Giustizia e Libertà et qui dut subir les
interrogatoires de la police secrète de Mussolini, l’OVRA.
Et
avant de quitter Isnello, Carlo Levi termine ce récit
hagiographique, cette vie de saint en braquant un coup de projecteur
sur la véritable situation de la population locale. Isnello, comme
la Sicile, est un lieu de misère. Carlo Levi rapporte l’histoire
de ce paysan d’Isnello qui s’approche et lui dit « Je
voudrais un travail pour me tirer d’ici. N’importe quoi. Je me
contenterais de … n’importe quoi, pourvu que je me tire de ces
lieux. »
Voilà,
c’est fini, dit Marco Valdo M.I., mais je voudrais cependant
insister sur un aspect de cette lecture, c’est
qu’elle est très lacunaire et que bien entendu, le texte de Levi
est plus complexe, plus riche, plus foisonnant et que dès lors, mon
ami Lucien, comme je te l’ai déjà dit, il serait mieux de lire
l’original. Ou alors, une bonne traduction.






